Grands crimes et petites arnaques

Publié le 2022-08-11 | lenouvelliste.com

Dans le contexte actuel, il peut sembler futile ou pour le moins indélicat de parler de certaines arnaques ayant lieu dans les milieux culturels. Il y a des crimes d’une nature plus sauvage contre lesquels il faudrait sévir sans tarder : la mort n’en finit pas de tuer la vie. Il y a ceux qui kidnappent, assassinent ; ceux qui leur procurent armes et munitions ; ceux qui utilisent leurs fonctions et pouvoir dans la machine étatique pour protéger les bandits.

Il y a aussi, en plus de la violence, les conditions matérielles d’existence qui ne cessent de se dégrader : l’État qui ne paye pas un certain nombre de ses contractuels et employés ; les prix des produits de base qui ne cessent de grimper ; les parents aux abois à la veille d’une rentrée scolaire improbable ; le coût du transport et de la nourriture qui épuise les revenus des ouvriers et des « petits personnels » ; les soins de santé interdits aux pauvres…

Des choses graves, si graves qu’on pourrait avoir honte de parler des petits arnaqueurs du milieu culturel qui utilisent les noms de personnes et de personnalités jamais contactées, comme caution pour annoncer en grande pompe des événements qui, sans ces noms, n’attireraient pas grand monde. Ces mêmes petits arnaqueurs qui présentent des « projets » à des institutions en y mettant les noms de personnes que là non plus ils n’ont jamais contactées ou qui leur ont clairement exprimé leur indisponibilité ou leur refus.

Cela peut paraître secondaire, mais ce ne l’est pas. Cela témoigne du degré de dégradation des rapports humains et de la vie civile. Dans tous les domaines, des gens décident qu’ils peuvent tout faire. « J’ai besoin de noms pour monter ma petite affaire, j’annonce que tel et tel seront présents. Et alors ? » Le raisonnement : du moment que j’en tire un profit matériel et symbolique, la question ne se pose pas de ce que j’ai le droit de faire. Ce raisonnement est si ancré dans certains esprits qu’ils en pensent que tout le monde l’applique. Je me souviens d’une conversation au cours de laquelle un entrepreneur dont je critiquais les pratiques m'avait dit : « Tu suces l’État en sourdine, moi je le fais ouvertement. » Derrière la grossièreté de la formule se cache la certitude qu’on « suce » tous quelque chose de manière illicite. Difficile de convaincre un récidiviste convaincu qu’on peut avoir choisi de faire les choses autrement. Sans tricher.

Le vernis qui couvrait une certaine morale bourgeoise semble avoir fait son temps. Grands crimes et petites arnaques, l’irrespect total envers l’autre, la chose publique. Ne pas croire cependant que tous participent de cette logique dominante. Il y a dans ce pays des gens qui font des choses bien. Honnêtement. Eux aussi, ils font face à la précarité, mais quelque chose en eux les empêche de se transformer en grands criminels ou petits arnaqueurs. C’est ce quelque chose qu’il faut saluer et protéger. Quant au reste, on n’a pas d’autre choix que de le dénoncer.



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