Comme si de rien n’était

Publié le 2022-06-20 | lenouvelliste.com

Attaque à main armée contre l’APN, un mort à ajouter à une longue liste de morts. Comme si de rien n’était.

Le parquet de Port-au-Prince vandalisé. Des dossiers et des véhicules volés. Les tribunaux et services judiciaires sont priés d’aller s’installer ailleurs. Peut-être s’installeront des déplacés des quartiers de Martissant ou de la Croix-des-Bouquets (faut-il bien qu’ils trouvent un logement) dans les locaux réquisitionnés par les gangs. Comme si de rien n’était.

La rue et quelques articles en parlent : des femmes se nourrissent aux produits alimentaires pour chats. Cela donnerait des fesses rondes qui attirent le regard des hommes. …. . Quand ces femmes passent dans les rues, on les appelle « manje mimi ». « Manje mimi » ou pas, précarité oblige, se trouver un homme est une affaire urgente… Des consommatrices en meurent ou tombent malades. La rue en parle, en rit. Pas le ministère de la Santé. Existe-t-il seulement un ministère de la Santé ? Ici, il y a tant de choses qui n’ont gardé que leur nom. Ici le nom des choses a remplacé les choses. Comme si de rien n’était.

Un homme grossier et pas à sa place dans un établissement scolaire lance des mots inacceptables à une élève. Cela est capté par les médias. Il y a des mots inacceptables et cela appelle à la sanction. Au bout d’une procédure brève, trop brève, le ministère de l’Education nationale ferme l’établissement. La mesure est radicale. Sanctionner l’individu, plus que normal. Forcer l’établissement à obtempérer s’il n’a pas répondu aux exigences du ministère.  Mais fermer l’établissement : les profs au chômage, les parents aux abois, le sentiment d’une concurrence déloyale entre établissements privés. Et tout le corps de l’institution n’est sans doute pas coupable.  Un contrôle constant, un meilleur service d’inspectorat et des campagnes autour du nécessaire respect des droits des élèves auraient  été plus efficaces. Moins voyantes, mais plus efficaces. Pendant ce temps, dans de nombreuses écoles privées et publiques : trafics sexuels, punitions corporelles, violences verbales, préjugés, harcèlement, prosélytisme religieux dans les écoles publiques, stigmatisations, le lot courant de milliers d’élèves. Comme si de rien n’était.

On parle d’une énième mission des Nations Unies. Il y en a déjà eu combien ? Qui ont servi à quoi ? Le souvenir le plus durable reste le choléra. Les missions des Nations Unies enrichissent leurs chefs, spécialistes en déclarations offensantes et incongrues. La palme à madame La Lime ! Après tout, n’importe qui, sauf les pauvres dans les quartiers populaires, peut tout dire ici, tourner avec les mots les choses en leur contraire. Comme si de rien n’était.

« Le non-poème / c’est la dépolitisation maintenue / de ma permanence », écrivait le grand poète Gaston Miron. Aujourd’hui, la dépolitisation de la réception des œuvres littéraires est devenue une constante dans la réception. Tout se ressemble et tout se vaut. Plus que jamais tout voum est do. Et pourtant plus que jamais les gens qui écrivent ne disent pas et n’écrivent pas les mêmes choses.  Mais nous avons appris à enterrer les différences… Comme si de rien n’était.



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