Un prêche bien médiocre

Publié le 2022-05-26 | lenouvelliste.com

« Il est du loisir de Colomb le libre de trouver les Indes dans n’importe quel pays ». En ce jour de la fête du Drapeau et au moment où un Etat (je ne parle ni d’une religion ni d’une communauté) protégé par la mauvaise conscience et les intérêts géo-stratégiques de l’Occident assassine des journalistes et martyrise un peuple, me reviennent les vers de Mahmoud Darwich.

Mme Sylvie Tabesse, en Colomb (mais lui avait au moins le sens de l’aventure et son salaire n’était pas totalement assuré), parle de nous, Haïtiens. Elle nous nomme, nous lit, nous évalue, nous sermonne. « Croyez-vous que si les gens voulaient vraiment se parler, trouver une solution, ils n’auraient pas pu le faire ? » Quel savoir que celui de la richesse et du pouvoir !

Je me souviens de ce jeune Français qui avait fréquenté le temps de quelques soirs l’Atelier du Jeudi. Il nous avait expliqué que les esclaves de Saint-Domingue auraient dû attendre, discuter avec les colons, user de pédagogie avec les maîtres pour les amener à changer, comprendre. Ses propos avaient provoqué la honte de ses compatriotes qui l’avaient introduit dans le groupe. Oui, pourquoi les captifs n’ont-ils pas discuté avec ceux dont l’un des loisirs consistait « à faire sauter le cul d’un nègre » avec une mèche ?

Ils sont rares à être aussi bêtes et aussi francs dans leur bêtise. Mme Tabesse ne l’est certainement pas. On l’magine mal, dans la France occupée, plaider pour une conversation entre résistants et collabos. On l’imagine mal parler des « Français » ou des « Belges » en les qualifiant par une généralisation réductrice, raciste, indécente dans sa condescendance : « des gens qui ne veulent pas s’entendre ».

Voilà donc ce que nous sommes pour Mme Tabesse, « des gens qui ne veulent pas s’entendre ».  Je me suis d’abord fâché du peu de réaction à ses propos. Cela aurait dû provoquer un scandale. Puis j’ai compris que j’étais dans l’erreur. Il y a longtemps, et c’est de plus en plus évident que les peuples des sociétés dominées n’accordent plus de valeur aux facéties occidentales sur la démocratie, l’Etat de droit… Il y a longtemps que, comme l’écrivait Jean-Paul Sartre dans sa célèbre préface à l’anthologie de la poésie nègre et malgache de Léopold Cédar Senghor : « Voici des hommes noirs debout qui nous regardent, et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d’être vus ». Finie l’époque du «Blanc comme la vérité », du « Blanc comme la vertu ». Il y a eu le deux poids deux mesures dans une hiérarche mondiale des races et des sociétés, l’Irak détruit au prétexte d’armes de destruction massive qui n’existaient pas, et l’Occident prétendrait parler, dénoncer au nom de la vérité. Il y a eu l’appui aux dictateurs africains, aux dictatures en Amérique latine, et l’Occident voudrait parler au nom de la vertu. Il y a cette démence au quotidien dans des sociétés riches dans lesquelles les richesses sont mal partagées, foires aux psychopates, sociopathes qui tirent sur les foules, découpent en « petits salés » leurs parents ou leurs enfants, leurs femmes souvent, où des voisins de palier ou des membres d’une fratrie se perdent dans d’interminables procès. Il y a l’horreur sociale et le mal vivre dont ces tristes faits divers sont l’expression, et l’Occident voudrait nous parler au nom de la raison. J’ai compris que les peuples dominés, ici comme ailleurs, ont compris que subir n’implique pas d’écouter.

Oui, Mme Tabesse, cette bande de nègres qui « ne veulent pas s’entendre » a appris à se lire et à vous lire. Nous n’avons pas besoin de vous pour savoir que se livre ici un combat, hélas, sans merci entre des forces progressistes essayant de se constituer en « bloc historique de peuple » pour transformer la société dans le sens de la justice sociale et d’une démocratie réelle et des forces profondément réactionnaires qui utilisent le banditisme comme arme politique, pratiquent un capitalisme de la rapine et bénéficient du support de « l’international » auquel suffit une parodie de démocratie. L’international qui peut se permettre de parler de démocratie formelle seulement quand ça lui convient.  Qui nous avait demandé notre avis quand une ambassade, sans doute en consultation avec d’autres, avait nommé Ariel Henry ?

Quoi qu’il advienne, l’accord de Montana est un acte démocratique de haute portée. C’est sans doute cela qui le rend insupportable, c’est ce qui fait qu’on le juge naïf, irréaliste. C’est ce qui fait aussi que, pour nous, Haïtiens, il convient de le défendre. Quoi que vous pensiez, Mme Tabesse, nous nous parlons et les choses vont dans le sens de la constitution de ce bloc nécessaire pour que les choses changent ici dans le sens des intérêts de la majorité et de la nation.

Darwich termine son poème avec cette phrase : « Rentre chez toi, l’Étranger, et trouve les Indes ». Je ne me permettrai pas un tel conseil. Et l’Étranger n’est pas un problème quand il n’est pas un conquérant ou un salarié donneur de leçons. Je ne voudrais pas vous donner le bénéfice de l’amalgame.

Mais lisez, Mme, renseignez-vous sur l’Histoire, sur ce qui a produit les choses sur lesquelles vous opinez de manière aussi plate. Oui, c’est plat, primaire. « Si les gens voulaient s'entendre, ils l’auraient fait » ! Une société aux problèmes complexes dans lesquels l’Occident est un acteur. Et voilà votre conclusion. Quel haut niveau d’analyse ! Quelle preuve d’intelligence de la situation haïtienne ! Edouard Glissant parlait de la fatigue (éthico-intellectuelle) de l’Occident. En voilà une bien triste preuve.



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