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Les failles et le roc du Dessalines d’Arnold Antonin

Publié le 2022-02-21 | lenouvelliste.com

Dans le film documentaire d’Arnold Antonin, « Jean-Jacques Dessalines, le vainqueur de Napoléon Bonaparte », l’Empereur Jacques 1er monté à cheval, sort de son tombeau. Il est ressuscité. Avec mes yeux d’historien de l’instant qui suit au centre Pétion-Bolivar, avec un groupe de journalistes et d'étudiants, l’œuvre de ce réalisateur prolifique, je me demande est-ce que le professionnel du cinéma n’a pas réalisé ce film d’une heure et trente-quatre minutes pour fracasser notre banal quotidien et nous plonger du coup dans la légende et les prouesses héroïques de l’esclave des champs devenu empereur, monarque absolu sur la terre d’Haïti ?

De mémoire de cinéphile, je dois le reconnaître, je n’ai jamais vu un film documentaire sur Dessalines.

Antonin me met sur les traces du héros de l’indépendance : Marchand appelé aujourd’hui Dessalines, la première capitale de l’empire, les lieux qu’il a foulés : Crête à Pierrot, Vertières, le Haut du Cap, Cormier, Plaisance, Archaie, Port-au-Prince, Léogâne, Camp Gérard, la Plaine des Cayes.

« Jean-Jacques Dessalines, le vainqueur de Napoléon Bonaparte » remet en scelle un héros diabolisé et déifié à la fois en Haïti. Dessalines le téméraire, le guerrier au sang chaud, renait dans la lumière.

Les failles

Diabolisé. On lui a reproché d’avoir ordonné le massacre des Français. Dans cette guerre des fauves, on reconnaît sa main dans le massacre des femmes et des enfants qu’il était censé épargnés. Il les a éliminés.

On l’a maudit d’avoir été le massacreur des Nègres marrons, des Nègres bossales, le boucher des précurseurs aguerris qui menaient la lutte pour la liberté comme Charles et Sanite Bélair. On l’a exécré pour avoir fait le choix du maintien des grandes plantations dans une société postcoloniale où la terre cultivée pour soi-même symbolisait la liberté. Définitivement, aucun ancien esclave ne voulait travailler sous le joug d’un État dirigé par un chef suprême de l’armée, un monarque absolu dont la Constitution était envahie par son ego. On lui a reproché cette culture consistant à résoudre tout conflit dans le sang. « Après tout ce que je viens de faire dans le Sud, si les citoyens ne se soulèvent pas, c’est qu’ils ne sont pas des hommes. »

Dessalines n’était pas un politicien séducteur, un illusionniste capable de mettre des étoiles aux yeux de la foule ; il n’était pas non plus une voix pour apaiser les conflits qui rongeaient la société. N’ayant pas l’art de la dialectique, il ne lui restait que ses mains pour frapper fort. Ce n'est pas sans raison qu'll disait :« Qu'importe le jugement de la postérité, pourvu que je sauve mon pays. »

Le héros, empêtré dans son costume impérial, n’a pas su gérer, en bon père de la patrie, les contradictions qui minaient le pays. C’étaient des contradictions à s’arracher les cheveux, à devenir fou : celles de la couleur de la peau, des classes, des castes, celles des puissances colonialistes et son puissant voisin américain qui maintenait sur son propre sol les Nègres dans l’esclavage. Notons au passage que le système esclavagiste a été aboli en 1865 aux États-Unis et en 1888 au Brésil.

Le film fait ressortir un éventail de points de vue à travers des interventions de professeurs d’université, d’historiens, de sociologues et d’auteurs d’ouvrages connus :  Pierre Buteau, Michel Hector, Lesly Péan, Daniel Elie, Michel D. Pierre-Louis, Jean Casimir, Bayyinah Bello, Jhon Picard Byron, Marc-Ferl Morquette, Gaétan Mentor, Vertus Saint-Louis, Jean Alix René, pour ne citer que ceux-là.

Dessalines a joué au feu avec le pouvoir dans un pays sur un baril de poudre. Il n’avait pas une idée sur la soif inextinguible des chefs à devenir dieu par tous les moyens. Dussent-ils vendre le pays pièce par pièce à l’étranger.

Dans toute leur âme, Pétion, Christophe, Boyer éprouvaient une haine contre l’empereur. Pendant plus de quarante ans, le nom de Dessalines était effacé dans les mémoires. Prononcer son nom était une insulte qui pourrait entraîner l’arrestation immédiate. Dans les écoles, ce héros dont les compagnons d’armes avaient découpé en petits morceaux, n’était pas bienvenu dans l’enseignement.

Et pour avoir massacré les Français, ils ne le diront pas, les historiens occidentaux, en grande majorité, ont maudit ce nom. Depuis lors, pour ces habiles professionnels exercés à l’écriture des faits, à l’exploitation des évènements passés, Dessalines est occulté, relégué dans les greniers de l’oubli. L'image du guerrier sans peur qui tonnait « Je vous fais sauter tous si les Français pénètrent dans ce fort » ne peut pas laisser froid.

Honni, haï, aujourd’hui encore, tout sert de prétexte en Haïti pour ne pas commémorer Dessalines en grande pompe. Pas seulement Dessalines. Depuis quelque temps, toutes les grandes dates qui ont marqué notre histoire de peuple connaissent le même traitement.

Aucun écolier n’a jamais vu le portrait de Dessalines. La légende raconte que c’est un Japonais qui a dessiné le portrait de ce héros à sa guise pour une effigie frappée sur un billet de monnaie nationale. Toutes les peintures représentant Dessalines ont péri dans les flammes au Sénat et à la chambre des députés.

Dessalines, – dont  on ne connaitra jamais la date de naissance puisque l’esclave n’était inscrit sur aucun registre comme aujourd’hui pour beaucoup d’Haïtiens qui n’ont pas d’acte de naissance, – ce héros, sera instrumentalisé en bien ou en mal.

Réuni autour d’une table au centre Pétion-Bolivar avec quelques confrères et des étudiants pour découvrir le film, un journaliste sénior du quotidien Le National a confié, après le visionnage, que, de son temps, au baccalauréat première partie, il n’était pas prudent de traiter aux examens un sujet sur Dessalines. En livrant son analyse sincère sur ce héros, on ne sait sur quel correcteur votre copie pourrait tomber. La vérité sur le monarque absolu, est dure à supporter. Aussi a-t-il demandé au réalisateur comment la société haïtienne arriverait-elle à se réconcilier autour de ce héros national ? 

Le roc

Déifié. Dans le panthéon vodou, papa Dessalines est un lwa, à la dimension d’Ogou Feray, d’Ogou Badagri, Lenglensou, esprits inscrits dans la lignée des dieux de la guerre.

Dessalines n’a pas appris la stratégie militaire à l’école. À l’instar du général Toussaint Louverture dont il fut le lieutenant, il a fait ses armes sur les champs de bataille. Il s’est mesuré aux hommes de l’élève de l’école royale de Brienne avec toute la veine de son génie militaire.

On pardonne cet homme qui, avant l’indépendance planait au-dessus de tout, imposait son style, rayonnait partout. Son rêve tendait au bonheur : « Jurons de combattre jusqu'au dernier soupir pour l'indépendance de notre pays. » On le regarde comme tout homme, avec ses grandeurs et ses faiblesses. On le comprend pour avoir transformé le mot « Nègre » en un mot glorieux. Tout le monde se dit Nègre en Haïti. Nègre à toutes les sauces comme on dit moun, personne. Et même, ce blanc est un bon nègre, pour proclamer son respect pour l’homme.

On est étonné devant un être que les Blancs avaient fait comprendre qu’il n’avait pas d’âme, qu’il n’était qu’une chose au service des enfants de Dieu. La source de cet étonnement découle aussi du fait qu’il a le sens de l’histoire en posant cet acte méritoire : il a donné à Saint-Domingue le nom taïno d’Haïti qui signifie terre haute et montagneuse.

La parole ruisselante de bonne foi

On est étonné et ébloui à la fois devant sa capacité à se mesurer à un Napoléon Bonaparte animé par la rage de rétablir l’esclavage en Haïti : déportation du général français Toussaint Louverture, sommet de Barbarie, montagne de cadavres sur l’île, projet d’extermination des Noirs à partir de douze ans.

Dessalines n’a pas tremblé devant ces horreurs : les militaires français lançaient des chiens sur des Nègres. Ils étaient dévorés, mis en lambeaux au nom de Napoléon Bonaparte qui voulait consolider son commerce de sucre qui était le pétrole de l’époque.

Au nom du pétrole quelle vie peut se considérer par son importance économique ?

On pourra toujours déployer tout un arsenal d’arguments discursifs pour montrer que le verni de la civilisation, des droits de l’homme a encore cours dans les débats à la mesure des grands abonnés des médias : ces professionnels de la parole ruisselante de bonne foi. Mais une fois que les intérêts sont menacés, le sang, les tripes, les boyaux, les édifices se mélangent dans l’horreur.  

Dans cette guerre d’extermination, Dessalines a transcendé sur  certains points. Il a ordonné qu’on épargne les médecins, les prêtres, les fermiers allemands, entre autres. Il a accepté comme frères, les Blancs polonais. Il a été aussi ndulgent envers les Français qui ont fait cause commune avec la révolution haïtienne.

On a réalisé que le projet de société de cet homme incompris était en avance sur son temps. Voulant construire un collectif solide contre l’extérieur pour tempérer les relations de dépendance avec les puissances esclavagistes, il a attiré les foudres de ses propres généraux. Ces derniers ont comploté contre lui jusqu’à son assassinat crapuleux. Qu’importe que Dessalines, dans sa vision, voulait que Haïti ait aussi le droit à l’exercice de sa souveraineté au même titre que les grands, foin de tout cela ! Le pouvoir quand il fascine, rien ne peut arrêter cette envie.

Toussaint Louverture, le trophée de Napoléon

On a compris pourquoi les historiens occidentaux éprouvent toute leur aise à parler de Toussaint Louverture. Ils campent avec une verve étonnante l’homme de Fort-de-joux, dans le Jura. Ils ressuscitent le trophée de Napoléon sous les traits d’une légende frisant le mythe. L’empereur français fit jeter le Nègre de l’île du soleil dans l’hiver éternel du Jura et le laissa s’éteindre. Tandis que Dessalines, lui, matérialisa le rêve des opprimés dans la glaise même du réel. Ce fut cet ancien esclave, artisan de l’unité, qui jura avec l’armée indigène : liberté ou la mort !

Le roc sur lequel s’est brisé le rêve de Napoléon de conquérir l’Amérique a fait revoir son projet de démesure à la baisse. Le mythe d’Haïti se répand dans toutes les îles de la Caraïbe et sur le continent. On est bien pénétré du concept de la politique de la terre brûlée et du mot d’ordre de Dessalines : « Koupe tèt, boule kay. »

Le vengeur des opprimés avait compris, à un moment de la lutte, le jeu de l’Europe qui a inventé la race, institué l’esclavage comme système et le « Barbare imaginaire » pour reprendre l’expression du sociologue haïtien Laënec Hurbon. Dans la Constitution du 20 mai 1805, à l’article 14, il est écrit : « Toute acception de couleur parmi les enfants d'une seule et même famille, dont le chef de l'État est le père, devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de Noirs. »

De son lieu d’empereur, Jacques 1er voulait mettre fin aux préjugés de couleurs, à la hiérarchie de la peau, de la race, base sur laquelle les architectes de la pensée coloniale avaient construit la machine à déshumaniser. Pour illustrer sa bonne foi, il avait ouvert le cercle de ses concitoyens en tendant la main aux Blancs. Mallet, par exemple, un Blanc français avait signé l’acte de l’Indépendance.

« Jean-Jacques Dessalines, le vainqueur de Napoléon Bonaparte » se situe dans le contexte du 19e siècle. Il campe un homme sorti de l’esclave à l’âge du Christ. La France qu’il avait servie avec toute sa fougue autant que les autres chefs militaires noirs et mulâtres ne lui a laissé aucun choix. Pour Napoléon, ils devaient tous périr. Dessalines, le massacreur des marrons a retourné sa veste ; Dessalines a réussi à transcender sa condition d’homme, à prendre la tête de toutes les garnisons converties en une armée indigène. Au sommet de son art, il deviendra, le temps d’une révolution en marche, la synthèse de toutes les luttes menées depuis 1492. Il s’est insurgé contre les artisans des génocides dans le nouveau monde. À ce titre, il est le vengeur de Caonabo, de la reine Anacaona et des millions d’Indigènes tombés  sous la croix du Christ et le fusil qui crache le langage du civilisateur.

Quel enseignement peut-on tirer aujourd’hui de cet homme ?

Cet homme qui a dit : « Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes  et pour nous-mêmes » est une source d'inspiration pour aujourd'hui et les temps à venir.

Au Centre Pétion-Bolivar, je ne pouvais pas m’empêcher d’être ici et maintenant au 21e siècle haïtien empêtré dans une crise sans fin. J’avais comme un sentiment de honte face au Père de la patrie.

Assis face à l’écran, la voix du poète Pierre Brisson, le narrateur, m’entraîne dans ce film documentaire que j’arrive à entrecouper, malgré moi, dans la déchirure des scènes de l’actualité qui m’habitent. Quelle actualité ? Pauvreté, corruption, division, pays à la dérive, violence, crime pour régler tout conflit, une jeunesse qui n’a qu’un rêve : quitter Haïti.

La dimension du héros d’Arnold Antonin, soutenue par la voix des intervenants, écrase le quotidien banal de mon pays aspiré par le tourbillon des crises devenant plus complexes dans son déploiement sur un terrain miné de toutes parts. Ce n’est pas sans raison que je lui ai demandé : vu le contraste saisissant qui transparait dans ces images du passé par rapport à la réalité dramatique, insupportable dans laquelle on vit, pourquoi à la fin de son film, Dessalines n’est-il pas retourné au tombeau ? Il m’a répondu de manière spontanée, franche, directe, que « ce serait désespérant. Il faut garder toujours l’espoir. »

Ah l’espoir ! Même au sommet du désespoir, il faut garder en nous cette flamme allumée.



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