L’étreinte de la terreur sous les yeux d'Urza Zeya

En mission en Haïti, Urza Zeya, sous-secrétaire d’Etat américain  pour la sécurité civile, la démocratie et les droits humains, a multiplié les rencontres et appelé au démantèlement des gangs pour assurer la stabilité du pays. Mais sous  les yeux de Zeya, les bandits ont donné la mort au village artistique de Noailles, effectué de nouveaux enlèvements et poursuivi le vol de camions de marchandises à Martissant où se dessine un autre « lòk ».

Publié le 2021-10-13 | lenouvelliste.com

Sous  un ciel gris cendre, un décor d’effroi est planté, entre Martissant 1 et Martissant 23. La voix off d’une vidéo d’une minute et de dix-sept secondes renseigne sur des positions tenues par des bandits armés. Le travelling laisse voir ces commerces fermés, ces bordures de route où stagnent boue et détritus chargés par les averses de la veille au soir. Deux autobus, dont un « pap padap » transportant des passagers, s’aventurent sur ce segment déserté, champ de bataille où s’affrontent depuis le 1er juin tantôt des  gangs rivaux, tantôt des bandits lourdement armés et des policiers.

Ces véhicules  qui ne roulent pas  vite sont braqués, puis immobilisés par deux hommes. Au loin, on ne perçoit que leurs silhouettes. Quelques secondes s'égrènent. Pas plus. Les véhicules et leurs occupants qui se rendaient à Port-au-Prince sont contraints d’emprunter Martissant 15. «  La population doit faire attention. Voici comment les hommes de Grand-Ravine fouillent les véhicules », a poursuivi la voix off. «  N’avancez pas, n’avancez pas », ont lancé plusieurs voix à ce qui semble être des véhicules. Les bandits sont seuls maîtres du destin de ces passagers et autres usagers de cette route qui connecte la capitale aux quatre départements du grand Sud.                           

Spectre de grève illimitée du transport                               

« J’étais sur la route, tout près, quand des bandits armés ont intercepté et conduit à Martissant 7  deux camions chargés de marchandises qui se rendaient dans le Sud », a confié au journal Le Nouvelliste le syndicaliste Méhu Changeux, président de l’Association des propriétaires et chauffeurs d’Haïti (APCH). «  Nous sommes en concertation afin d’entrer dans une grève illimitée jusqu’à ce que l’Etat assure la sécurité des transporteurs et de toute la population », a-t-il confié. Les grèves d’avertissement d’un jour, de deux jours ne servent à rien, a regretté Méhu Changeux.                 

Rue Saint-Martin: les bandits tuent aussi des communautés                       

Les bandits qui renforcent jour après jour leur emprise sur la zone métropolitaine tuent aussi des communautés. Comme pour Martissant, une autre vidéo de deux minutes partagée sur les réseaux montre des rues jonchées d'immondices, des résidus de barricades et des pâtés de maisons vides ou pillées de la rue Saint-Martin, un quartier au pied du grand Bel-Air. L'existence menée par des gens de conditions humbles se vivait entre labeur, commérages, amours furtifs, au son de reggae et de la fumée, l’herbe magique des rastafari avant les massacres, les incursions armées, les violents accrochages entre des gangs du G-9 et des hommes armés de ces quartiers déserts.        

Noailles : attaque et assassinat du sculpteur Belony, l’ATH «  révoltée »

La chronique de cette descente aux enfers s’écrit également à Croix-des-Bouquets. Mardi, une énième attaque armée au village artistique de Noailles,  « site culturel par excellence, classé au patrimoine national, musée de la créativité haïtienne » a causé la mort de Belony, « un potomitan ».   

L’Association touristique d’Haïti (ATH), dans un communiqué de presse, s’est dite révoltée face à « l’horreur qui s’est installée aux portes des gardiens de notre culture », « une fois de plus, une fois de trop ».  « Belony, artiste de renom, grand sage respecté de tous, sculpteur et serviteur de nos traditions ancestrales, a été le dernier immolé. Non contents de détruire nos sites culturels et historiques, les assassins s’acharnent impunément et plus que jamais sur les créateurs et les porteurs d’espoir », lit-on dans cette note signée par la présidente de l’ATH, Raina Forbin.   

«  L’ATH, révoltée de la passivité du gouvernement face à cette escalade criminelle, exige que des actions fortes et immédiates soient prises contre ces gangs qui semblent aujourd’hui remplacer l’Etat dans la gestion de la vie de notre pays », a indiqué la note de l’ATH qui «  exhorte chaque institution de la société civile à ne pas se conforter dans le rôle de faible victime mais à se lever et s’unir contre l’insécurité qui fait à présent figure de loi ».                                           

Pour l’ATH, «  se retrancher chez soi, derrière des murs, quelque solide soient-ils, n’est qu’un choix de couards indignes des sacrifices de nos pères ». «  Nous ne pouvons pas tous prendre les armes mais nous pouvons tous, ensembles lutter et gagner ce combat », a écrit Mme Forbin dans cette note reçue en milieu d’après-midi, peu après la dispersion, en face des bureaux de l’Immigration et de l’Emigration, d’une manifestation contre le kidnapping mardi soir, à Croix-des-Bouquets, fief des 400 Mawozo, de Johnson Joseph, employé de cette institution.                     

Silence et nez dans des accords                               

Entre-temps, des voix qui, sous Jovenel Moïse, s’étaient élevées contre l’insécurité, avaient appelé à manifester pour la vie, sont drapées de silence, d’inaction. D’autres ont le nez dans le guidon pour prendre le pouvoir et pour décider de l’orientation de la transition post-Moïse, avec ou sans Ariel Henry à la Primature par le biais d'accords. Sous les yeux de Zeya. En Haïti ces jours-ci, la sous secrétaire d’Etat américaine pour la sécurité civile, la démocratie et les droits humains,Uzra Zeya, partage le quotidien des Haïtiens. Au début de sa mission en Haïti, la diplomate américaine avait affirmé mardi  que le démantèlement  « des gangs responsables de la violence est nécessaire pour la stabilité d’Haïti et la sécurité des citoyens ».

D’élections et autres choses                                     

Mme Zeya, ce mercredi, a parlé, entre autres, d’élections avec l’OEA et le Binuh dont elle appelle au renouvellement du mandat. « J'ai apprécié d’en savoir plus sur les efforts de l'OEA pour améliorer la résilience des communautés et des jeunes face aux gangs et sur le travail de BINUH pour garantir des élections libres et justes. Il est vital que le Conseil de sécurité de l'ONU renouvelle le mandat du BINUH ce mois-ci », a indiqué un tweet de l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince. La PNH, avec ses manquements, ses problèmes de matériel, en mode rotation de ses commissaires qui n’ont souvent pas le temps de s’imprégner de la réalité de leurs juridictions pour apporter une réponse même partielle, a appris Le Nouvelliste.   



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