Non monsieur, nous ne sommes pas tous des assassins

Publié le 2021-07-12 | lenouvelliste.com

Dans le flot des discours de réaction à l’assassinat du président de facto Jovenel Moïse, il y a à la fois des propos tendancieux allant dans le sens d’une exceptionnalité haïtienne marquée par une culture du chaos et de la violence et une rareté de propos analysant sans concession le processus ayant conduit à la situation sociopolitique actuelle.

Comment un Haïtien peut-il dire « nous sommes tous des assassins » ? Une telle déclaration, en réalité une citation du titre du célèbre film d’André Cayatte, vient alimenter l’aura négative dont certains en Occident veulent couronner Haïti. Le film de Cayatte mettait en scène l’idée que la violence est un produit social; il exposait un parcours individuel conduisant à la criminalité. C’est une chose de rappeler cela. C’est une autre de faire accroire qu’un peuple porterait en lui le germe de la violence et souffrirait d’une pathologie collective : le crime. Les assassinats de quatre présidents américains et les multiples tentatives ayant échoué font-ils des Américains des assassins ? Il ne viendrait à personne de répandre une telle idée.

À cette heure grave où la politique de la communauté internationale, la nébuleuse PHTK et les pratiques antinationales d’une partie du secteur des affaires ont conduit à la quasi-destruction de cet État n’ayant jamais été au service de la nation, ne s’agit-il pas pour nous Haïtiens, dans nos prises de parole, d’éclairer sur le processus historique qui a conduit à cette situation et de définir les termes et les repères du débat sur Haïti ? Les discours qui encouragent la mythologie négative de la malédiction, de la fatalité, de la culpabilité collective ne peuvent qu’encourager un racisme sur fond de mépris ou de condescendance.

Nous avons plus que jamais besoin d’une parole ferme, réaffirmant la viabilité d’Haïti, et le devoir de mener des actions individuelles et collectives afin de résoudre les problèmes qui se posent à nous : les structures sociales trop inégalitaires, la perte de sens du politique réduit à l’exercice du pouvoir pour assurer la réussite personnelle du personnel politique, la dépendance vis-à-vis de l’international…

Il y a quelque chose de pitoyable dans le temps que nous passons à répéter des « informations » qui s’avèrent fausses au bout de quelques heures, comme si des scénaristes experts en politique fiction nous vendaient vessies pour lanternes  ou nous jetaient dans la cale d’un bateau de « zen » et de poncifs.

C’est le destin de notre pays qui se joue. L’absence de timonier force-t-elle à jouer au timoré ou, au contraire, à porter une parole critique et en cela constructive et contribuant à penser les termes du changement ?

Sa ki fè peyi sa a jan li ye a ? Ki sa ki dwe fèt pou li vin yon lòt jan ? Ceux qui détiennent le pouvoir politique actuel, qui n’ont d’autre légitimité que les armes de la police nationale ne peuvent pas produire la vérité sur l’assassinat de Jovenel Moïse. Les morts ont droit à la vérité. Il faudra sans doute attendre un pouvoir légitime pour conduire une véritable enquête et rendre à Jovenel Moïse la justice qu’il avait refusée aux victimes de son régime. En attendant, ni l’autoflagellation collective ni le « zen » ne nous sortiront dignement de ce merdier.

Antoine Lyonel Trouillot



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