Sortir des idéologies réactionnaires

Publié le 2021-06-29 | lenouvelliste.com

Dans l’après-Duvalier, ce n’est pas la première fois qu’un pouvoir coincé, ses porte-parole ou ses alliés ont recours à la rhétorique noiriste qui consiste à dénoncer certains effets visibles du mulâtrisme pour se réclamer d’un principe de ressemblance : nous, Noirs, représentons les Noirs, et si l’on nous critique c’est parce que, représentants authentiques de la majorité, nous apportons ou souhaitons du changement en sa faveur.

L’héritage colonial, le renforcement des préjugés et de l’exclusion par l’Occupation américaine, le caractère ouvertement mulatriste du pouvoir d’Élie Lescot ont exacerbé la colère et le ressentiment au sein des classes moyennes et le noirisme a pu faire fortune avec le duvaliérisme comme idéologie politique de réaction à l’idéologie sociale que constitue le mulâtrisme.

Mais le duvaliérisme a exposé les limites du noirisme. Certes, il n’est pas juste que le pouvoir économique soit en grande partie aux mains d’un groupe plus « clair » que la majorité de la population, et dont les affects et les habitus sont fondés sur l’exclusion, l’endogamie, la différence revendiquée d’avec le reste de la population. C’est l’un des problèmes majeurs de la société haïtienne. Mais la réponse à ce problème ne saurait être l’arrivée et le maintien au pouvoir d’un groupe de « Noirs » auquel le peuple donnerait un chèque en blanc au nom du principe de ressemblance. Le noirisme a servi à deux choses : la répression de toute opposition comme étant expression pervertie de relents mulatristes ; l’enrichissement par la prévarication de « Noirs » au pouvoir sans transformation profonde des conditions d’existence de la majorité ni modification des rapports sociaux. Dans les faits, nombreux d'entre eux ont été noiristes politiquement pour se donner les moyens de devenir mulâtristes socialement.

Il y a eu quelques effets positifs, mais ils ne tiennent pas la comparaison lorsque l’on considère les effets négatifs. S’il y a eu quelques changements et que le discours mulatriste a reculé, personne, dans l’histoire de ce pays,  n’a tué autant d’intellectuels « noirs » que les « pouvoirs noirs »,  personne n’a autant que les « pouvoirs noirs » contribué à la paupérisation des classes moyennes.

Ce n’est pas une raison pour abandonner les discours revendicatifs autour de la question de couleur aux noiristes sincères ou de circonstance. C’est cet abandon qui a permis le triomphe de la démagogie noiriste.

Dans le contexte actuel, l’arrivée au pouvoir du PHTK, de Michel Martelly en particulier, a remis à l’honneur le mulâtrisme dans son discours et ses pratiques anti-populaires. C’est dans cette filiation que Jovenel Moïse est arrivé au pouvoir. « Paysan néolibéral » au service de la classe des affaires. Ainsi se présentait Jovenel Moïse. Qu’aujourd’hui ses alliés ou lui-même tentent de jouer la carte noiriste ne risque de convaincre qui que ce soit. Le noirisme est, au moins en partie, épuisé et ne fait plus recette auprès des masses. Et Jovenel Moïse et le pouvoir PHTK, les plus antipeuple qu’on ait connus depuis la chute de Duvalier ne peuvent en mobiliser les restes. Le pouvoir s’est d’ailleurs montré d’une indifférence digne des mulatristes les plus racistes envers les catégories défavorisées.

Les progressistes de ce pays ont commis une erreur face au duvaliérisme. Ils lui ont abandonné une partie du discours revendicatif qu’il a pervertie dans le sens de ses intérêts contraires à ceux de la majorité. Il faut, pour priver Jovenel Moïse et alliés de tout recours à la majorité, affronter en même temps le mulâtrisme comme idéologie sociale et le noirisme comme idéologie politique.

La crédibilité de toute démarche progressiste en dépend. Quels sont les structures et mécanismes permettant cette reproduction inégale, comment combattre les pratiques sociales d’exclusion ? Quelles transformations opérer dans les structures économiques ? Comment modifier les rapports Etat /Nation ? Ce sont les conditions de reproduction de l’exercice du mulâtrime qu’il convient d’attaquer. C’est à ce prix que l’on pourra clouer le bec à ceux qui s’enrichissent en pillant l’État et la population en prétendant parler « au nom des Noirs » et protéger les quelques-uns qu’ils pourraient convaincre de leur funeste rhétorique.



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