Déplacés de Martissant: « Nous voulons rentrer chez nous en toute sécurité… »

Ils sont des femmes, des femmes enceintes, des enfants de tout âge, des personnes âgées, des handicapés, des jeunes femmes et des jeunes hommes. Ils sont environ deux mille déplacés logés dans la grande salle du gymnasium au centre sportif de Carrefour que la guerre des gangs a chassés de Martissant. Au-delà de l’élan de solidarité dont ils bénéficient, ces compatriotes veulent retourner chez eux en toute sécurité.

Publié le 2021-06-15 | lenouvelliste.com

« Oui, plusieurs organisations sont venues nous voir. Ils nous ont apporté des vêtements, de la nourriture, des kits d'hygiène. Mais ce que nous voulons vraiment, c'est de pouvoir rentrer chez nous, retrouver notre vie d'avant le 1er juin, regagner notre maison », lâche en pleurs Bernius, appelé «Passe Partout» par ceux qui le connaissent. On lui attribue ce nom pour sa présence constante dans toutes les rues à Martissant. Il vend une sucrerie communément appelée «krèm glase».

Ils sont visiblement traumatisés. Ces exilés dans leur propre pays n'ont pas manqué d'expliquer ce qui s'est passé dans leurs quartiers, ce qu'ils ont vu, comment ils ont échappé à la mort. Ils ont une véritable envie de parler, de se confier. «  Ceux qui ont incendié ma maison à Martissant 4 sont des Haïtiens comme moi». «Yo te ka pitit mwen wi. Se ti jèn gason yo ye wi. Timoun wi, yo pike dife nan kay mwen an, mwen pèdi tout bagay », soupire Jocelyne, 44 ans, mère de cinq enfants âgés entre 5 et 19 ans qui souhaite rentrer chez elle.

« Ils m'ont violée… »

Roseline *, une jeune femme, confie au Nouvelliste avoir été violée par des gens qui ont attaqué sa maison. Elle accepte de parler de ce qu'elle a vécu à Martissant 2A, mais refuse de le faire en présence d'autres déplacés. Elle ne veut pas que les gens sachent qu'elle a été violée par ceux-là qui ont attaqué sa maison dans la nuit du mercredi 2 juin.  « Je ne savais pas que les groupes armés allaient entrer en  guerre. Ma famille et moi, nous n’avons pas eu le temps de nous enfuir. Ils m’ont frappée, jetée par terre avant que l’un d’eux prenne possession de mon corps », se plaint la jeune fille, tête baissée, incapable de soutenir le regard de celui à qui elle parle.

Comme elle, d’autres jeunes filles qui n’ont pas eu le temps de fuir Martissant ont été violées par des membres des groupes armés, ont rapporté au Nouvelliste plusieurs des déplacés.

Ricardine est enceinte de six mois et est la mère d'une petite fille de deux ans. « Je ne sais pas comment j'ai fait pour avoir la force de courir avec l'enfant dans mon ventre et un autre dans mes bras. «Se avèk yo sèlman mwen rive sove», rapporte-t-elle, assise par terre avec ce qu'il lui reste de vêtements.  

« Je n'ai pas de carte d'identification pour justifier que je m'appelle Micheline. Ma maison à Martissant 23 n'a pas été incendiée, mais j’ai dû l’abandonner avec tous mes effets. J’ai vu plusieurs gens de mon quartier tués. Mwen te gen anpil bagay nan kay la, si yo te banm yon ti chans pran yo mwen t ap tou ale Okay nan peyi m», indique Micheline dont le seul enfant a été tué lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010. Alors qu’elle accordait l’interview au Nouvelliste, quelqu’un lui apprend que la plupart des maisons à Martissant 23 ont été cambriolées par les groupes armés.

Les enfants des déplacés ont vu l'horreur

Junior a 10 ans. Avec ses nombreux nouveaux copains, tous des déplacés fuyant la fureur des gangs armés à Martissant, il joue au football tous les jours sur l'un des espaces du centre sportif de Carrefour. Il ne sait pas trop pourquoi il a quitté sa maison. Mais les horreurs qu'il a vues hantent son esprit innocent.

« J'ai entendu beaucoup de bruits chez moi ce soir-là. J'ai vu ma mère courir dans tous les sens. Je ne savais pas pourquoi. Elle a pris ma sœur et moi et nous avons marché toute la nuit dans la rue avec d'autres gens. J'ai quand même pu voir des maisons en feu et des gens par terre. Ma maman ne voulait pas que je regarde. Nous avons été d'abord dans un endroit où il n'y a pas de maison (NDLR : la place de Fontamara) avant de venir ici », a rapporté le gamin.

James, 13 ans, est plus conscient de la situation et de la réalité des gens qui l'entourent au centre sportif de Carrefour. « Nèg yo pete bal epi yo mete dife lakay la. Yo touye yon mesye ki te rete bò lakay la », confie-t-il, l'air décousu, comme s'il était habitué à ces situations. « Je veux rentrer chez moi pour que je puisse retourner à l’école », espère-t-il.

La vie des déplacés au centre sportif de Carrefour

Environ deux mille personnes se retrouvent soudainement à vivre dans un endroit destiné à accueillir des gens le temps d’un match de basket. Le tableau est pour le moins sombre et la promiscuité est visible et désolante.  

Depuis leur arrivée à la place de Fontamara dans la nuit du 1er juin, survient un élan de solidarité envers ces compatriotes en difficulté. Ils ont été ensuite relogés par la mairie de Carrefour audit centre sportif. Dans une grande salle au gymnasium, ils sont environ 2 000 qui se côtoient dans le non-respect total des gestes barrières.

La mairie de Carrefour, appuyée par des institutions comme la Croix-Rouge, l'OIM, la DINEPA et des particuliers, tente de rendre moins pénible la vie de ces déplacés qui vivent désormais comme une sorte de grande famille forte d’environ deux mille membres.

« L'organisation ADRA nous a donné les toilettes mobiles, la DINEPA, l’Unicef et l'OIM assurent la vidange. Tous les matins, la Croix-Rouge, des sapeurs-pompiers et des déplacés qui ont suivi une formation rapide procèdent au nettoyage du site », rapporte au Nouvelliste Jude Édouard Pierre.

L'agent intérimaire de la commune souligne que deux fois par jour, le service voirie de la mairie passe récupérer les détritus. Deux agents de sécurité ont été placés pour la sécurité du site, ajoute-t-il.

« La mairie coordonne toutes les activités avec le support des partenaires comme l'Unicef, la DCP, l'OIM et l'OCHA. Le PAM et le Food for the poor nous donnent des rations sèches », a indiqué le maire. « Nous donnons en moyenne 3000 plats par jour aux déplacés en raison de 1 500 le matin et 1 500 le soir. Pendant deux jours, le FAES nous a donné 6 000  plats », a précisé Jude Edouard Pierre.

Le dernier recensement des déplacés logés au centre sportif de Carrefour date de cinq jours et avait accusé la présence de 1 500 personnes sur le site. L'agent intérimaire de Carrefour estime que ce chiffre a beaucoup augmenté. Il annonce un autre recensement pour déterminer le nombre exact de déplacés afin de mieux les aider.

Le non-respect des gestes barrières dans un contexte où le coronavirus se propage considérablement dans le pays est la plus grande préoccupation de Jude Édouard Pierre. Il redoute une propagation rapide du virus dans le site. C'est pourquoi il appelle les autorités sanitaires à intervenir rapidement pour éviter le pire alors que la commune ne dispose pas de centres hospitaliers spécialisés dans la prise en charge des personnes infectées par le virus.

Les déplacés n’ont pas tous vécu la guerre à Martissant de la même façon. Il y en a qui ont vu la mort en face. D'autres ont perdu des proches tombés sous les balles des groupes armés. Des femmes ont été violées. D’autres ont vu leur maison incendiée. Une autre catégorie a fui leur maison par peur d’être victimes. Mais tous veulent retrouver leur ancienne vie dans leur quartier. Cependant, ces déplacés exigent d’abord la fin de la guerre et demandent aux autorités d’assurer leur sécurité…

Robenson Geffrard



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