Cette semaine, dans un groupe WhatsApp, j’ai entendu un message vocal d’une dame originaire des Gonaïves qui m’a laissée sans voix. C’est le moins que je puisse dire. Ses propos, profondément désobligeants, ont heurté mon humanité. Elle s’exprimait au nom d’une organisation dont je tairai volontairement le nom pour éviter tout clivage inutile. Ses propos, eux, sont impossibles à taire.
Elle demandait, sans détour, aux personnes déplacées fuyant la violence des gangs de quitter la ville des Gonaïves. Elle allait plus loin encore ; elle sommait aussi celles et ceux que l’on appelle, à tort, les gens « venus du pays en dehors », de partir. Selon elle, ces personnes ne partageraient ni ses valeurs, ni sa manière de s’habiller, ni sa façon de vivre. Cette étrangeté, dans toute l’inacceptation du terme, lui serait insupportable. Pour elle, la différence est une menace. L’altérité devient un fardeau. Et pourtant, nous vivons sous la bannière de Liberté, Égalité, Fraternité, République d’Haïti.
Ces propos heurtent frontalement notre devise nationale. Plus grave encore, ils révèlent une tentation inquiétante, celle de considérer l’Haïtien comme étranger sur sa propre terre. Entendre ce genre de discours, surtout quand il émane d'une compatriote dans un moment de détresse nationale, a de quoi laisser un goût amer face à une forme de xénophobie intérieure qui ne dit pas son nom.
Le plus inquiétant, c’est que beaucoup pensent comme elle, voire pire, à un moment où notre peuple traverse l’un des tournants les plus critiques de son histoire. Nous expérimentons une situation inédite dans notre longue traversée du désert depuis notre indépendance pour enfin créer notre propre « terre promise ».
Deux exodes se superposent sans guide et sans mannes, le peuple ne sait plus à quel dieu se vouer. L’exode rural se poursuit, tandis qu’un exode urbain massif vide Port-au-Prince de ses habitants, chassés par l’insécurité extrême, les kidnappings, la violence des gangs et l’effondrement des services essentiels. Hôpitaux et écoles fonctionnent à peine. Près de 5,7 millions de personnes, sur une population d’environ 12 millions d’habitants, souffrent de faim aiguë.
Oui, cet afflux vers les villes de province exerce une pression réelle sur les infrastructures et le coût de la vie. Mais les causes de l’exode sont toujours plus importantes que ses conséquences. Et ce n’est certainement pas le moment de renoncer à notre humanité.
Réduire les déplacés à un problème est une erreur Parmi eux se trouvent des enseignants, des professionnels de santé, des techniciens, des artisans. Leur présence peut renforcer les capacités locales, stimuler l’économie et contribuer à un rééquilibrage territorial longtemps différé, si l’État et ses partenaires assument enfin une vision de développement régional.
Malgré les défis et la douleur de ces déplacements, cet exode porte aussi des opportunités. Si les provinces parviennent à absorber et à intégrer cette nouvelle force vive, elles pourraient bien devenir les nouveaux poumons d'une Haïti réinventée. C'est un moment charnière. Soit nous laissons la méfiance nous diviser davantage, soit nous utilisons cet exode urbain pour corriger l'erreur historique du « tout-à-Port-au-Prince »
Le vrai danger n’est pas l’arrivée de compatriotes en détresse ou d’un concitoyen classé de seconde zone d’autant plus que le terme « pays en dehors » est une cicatrice historique en Haïti. Le vrai danger, c’est le rejet, la stigmatisation, la fragmentation morale du pays. Souvent je vous le dis, une nation peut survivre à la pauvreté. Elle ne survit pas à la négation de son humanité. L’élégance d’un « Gonaïvien » ne devrait pas se mesurer à son habit, mais à sa capacité à ouvrir sa porte quand le reste de la maison brûle.
Il est paradoxal de voir de telles barrières s'ériger au sein d'un peuple qui a justement inventé la liberté universelle. On dirait que la peur, exacerbée par l'insécurité, pousse certains à se recroqueviller sur une identité locale étroite, oubliant que la « terre promise » ne pourra être atteinte si une partie du peuple est laissée sur le bord du chemin.
À l’heure où tant d’Haïtiens fuient pour rester en vie, la question n’est pas de savoir s’ils vivent comme nous, mais si nous voulons encore faire peuple et société ensemble.
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)
