Livres en Folie

L’économiste Frédéric Gérald Chéry préconise « La reconstruction de la gourde »

Publié le 2021-05-10 | lenouvelliste.com

La crise monétaire que connait Haïti avec la dévaluation accélérée de la gourde depuis des années commence à prendre une allure métastatique qui menace farouchement l’équilibre du système économique. Au cours de l’année 2018, du 1er janvier au 20 décembre, la gourde a perdu 22% de sa valeur nominale, passant de 63,82 à 78,00 gourdes pour un dollar américain. La tendance ne s’est pas améliorée plus deux années plus tard. Aujourd’hui, le dollar s’échange jusqu’à 100 gourdes sur le marché informel. Face à ce phénomène jusqu’à présent indomptable pour les autorités monétaires, l’économiste et professeur à l'université Frédéric Gérald Chéry propose « La reconstruction de la gourde». Une analyse socio-historico-économique de la situation économique haïtienne proposée à travers neuf chapitres d’un bouquin qui sera disponible à Livres en folie cette année.

En 230 pages réparties sur 9 chapitres, Frédéric Gérald Chéry, le plus prolifique des économistes haïtiens, a livré une analyse exhaustive du système monétaire haïtien qui patine depuis 1980 dans une crise de surliquidité récurrente. Il en résulte la dépréciation continue de la monnaie nationale qui ne produit aucun effet sur l’amélioration de la compétitivité des produits haïtiens sur les entrées des capitaux. Pour signifier la vitesse effrénée de la dépréciation de la gourde, le docteur en économie Chéry s’est référé au mois de mars 2018 où il fallait 65,27 gourdes pour un dollar américain.

« Un an plus tard, il fallait 82,60 gourdes pour un dollar. Soit une dépréciation de 26,5%. Pour éviter toute hausse des prix, l’épargne en gourdes est peu réinvestie. Pour freiner le crédit au secteur productif et aux ménages, la banque centrale recourt souvent à un relèvement des taux de réserves obligatoires. L’épargne, étant si peu utilisée, est convertie en partie en devise », explique l’économiste, se montrant très critique envers les autorités haïtiennes qui ont pratiqué durant 40 ans (1980-2020) une économie exsangue des recettes. Une pratique à laquelle recourent généralement les pays industrialisés quand ils sont en situation de surrégime ou de croissance trop forte.

L’économie haïtienne diffère des autres économies par la forme de sa monnaie qui provient surtout du commerce avec l’étranger et par la faiblesse des productions locales. Cette différence se mesure surtout à travers le manque de connexion, l’absence d’ancrage social de la gourde dans le secteur de la production, les initiatives économiques et politiques que les individus peuvent prendre pour avoir accès aux revenus monétaires.

« La gourde a une histoire sociale dont l’ignorance est la cause des échecs des stratégies des échecs économiques et politiques de ce pays. Notre monnaie est basée sur le paiement immédiat au détriment du projet durable. Les individus ne visent pas le long terme. Le fait est que la gourde n’est pas étroitement connectée au secteur productif. Plus d’un tiers des revenus monétaires viennent des transferts sans contrepartie », constate l’auteur, qui pense qu’en déniant aux Haïtiens le droit à la monnaie à partir du travail productif, les traditions monétaires haïtiennes démarquent des pratiques monétaires de la plupart des sociétés contemporaines.

En fait, selon le professeur, la crise monétaire haïtienne viendrait alors du fait que la masse des produits couvrant les besoins des ménages ne soit pas financée par la monnaie nationale. La plupart de ces biens ne viennent pas du travail des individus. « Pourtant la réponse à des besoins de grande consommation suppose d’abord des investissements massifs allant aux entreprises de promotion des infrastructures et aux activités d’élaboration des savoir-faire. Ces conditions de la production devraient être garanties sur l’ensemble du territoire ».

Se référant à la spécificité des échanges entre les agents économiques en Haïti, le professeur Chéry parle d’une économie en-dehors. Il définit celle-ci comme étant une économie dont les pouvoirs ne tiennent pas compte. « Elle existe sans bénéficier du support ou de l’encadrement des institutions existantes. Elle n’est pas régie par la norme nationale fixant les mêmes conditions pour tous… Les individus échangent sans que la société fixe les droits économiques. C’est comme si l’autre n’avait pas de droits garantis par les instances publiques ».

Décrivant brièvement le profil du système économique haïtien, l’auteur le présente comme un système économique particulier qui s’éloigne du formalisme juridique connectant le pays à l’extérieur. « Ce formalisme ne pénètre guère la société ni ne traduit les relations existant entre les individus au niveau interne. On voit alors apparaitre un secteur informel tentaculaire et de surcroit le gaspillage des ressources collectives dont l’épargne nationale qui aurait pu être orientée vers le financement des activités tournées vers les besoins internes… »

Selon l’auteur, le financement de la décentralisation et le développement local en Haïti les politiques économiques haïtiennes auraient pu obtenir de meilleurs résultats si les conditions de la réinsertion de l’épargne et du renouvellement du stock de capital avaient été posées. Quand l’épargne globale reste inutilisée et non réinjectée dans le secteur productif, les générations se retrouvent déconnectées et l’économie déstructurée. En effet, la surliquidité persistant depuis 1980 montre que l’épargne des seniors n’est pas investie pour faire croitre le stock du capital national afin de faire travailler les plus jeunes.

Concernant la reconstruction de la gourde, à proprement parler, le neuvième chapitre du livre du professeur Frédéric Gérald Chéry montre que la banque centrale n’est pas le seul organe public concerné par la reconstruction de la gourde. Au moins quatre instances publiques devraient contribuer à reconstruire la monnaie nationale en s’impliquant dans l’aménagement de l’environnement de la politique monétaire. Le ministère de l'Économie et des Finances (MEF), la Banque de la République d'Haïti, les universités haïtiennes et le Trésor public sont concernés par une stratégie de renforcement de la monnaie nationale.

Parmi ces institutions, certaines doivent viser à identifier et à potentialiser les individus en les convertissant en agents économiques porteurs de droits et dont le travail productif aura un impact sur la gourde. D’autres interviendront dans la diffusion dans la production et la distribution de savoirs et de savoir-faire en procurant aux Haïtiens une capacité d’imagination et de création. La dernière participera à la structuration du système productif dans le terme et à la sauvegarde des savoirs et des droits économiques ces ménages.

« La politique monétaire profitera de ces conditions générales pour soutenir les mesures de renforcement du secteur productif. Nous formulons l’hypothèse que les citoyens sont à même d’identifier ces rôles et de porter les instances publiques concernées à s’engager dans le renouveau culturel, politique et économique de notre société. Nous verrons alors que la réforme de la gourde est un projet collectif que les Haïtiens peuvent entreprendre de manière ordonnée et réfléchie », propose l’auteur dans l’introduction de sa dernière œuvre.



Réagir à cet article