Chère Madame Odette Roy Fombrun,
Si le temps me donnait le privilège de m’asseoir quelques instants à vos côtés, je ne vous parlerais ni comme à une figure historique ni comme à un nom inscrit aux ouvrages. Je vous parlerais comme à une femme qui a consacré sa vie à croire en Haïti malgré les épreuves. Je commencerais par vous remercier pour votre engagement envers l’éducation, le civisme, la paix. Je me demande ce que vous penseriez du pays et quels conseils vous donneriez à ma génération.
Je suis d’une jeunesse qui grandit dans un pays de défis. Entre les promesses d’Haïti riche de son histoire et les difficultés du présent, beaucoup de jeunes doutent. Pourtant, derrière les crises, je vois aussi une autre Haïti : celle des parents qui se sacrifient pour l’éducation de leurs enfants, des jeunes qui continuent d’étudier malgré les obstacles, de ceux qui refusent de renoncer à leurs rêves.
À mes 19 ans, j’avais terminé mes études classiques avec beaucoup d’efforts, d’excellents résultats académiques, croyant que cela me permettrait de poursuivre mes études universitaires grâce à une bourse. J’étais convaincue que mes notes représentaient une promesse d’avenir. Pourtant, une fois cette étape franchie, je me suis retrouvée face à un grand vide. Entre les difficultés du pays et l’absence de véritables structures d’orientation pour la jeunesse, je ne savais plus quelle direction donner à mon avenir.
Cette période de doute m’a profondément marquée. J’avais peur de faire un mauvais choix, de voir mes rêves s’éloigner et de décevoir ceux qui croyaient en moi. Finalement, je n’ai rien entrepris. J’ai pratiquement perdu une année. Pour une jeune fille qui a toujours travaillé sérieusement, cette immobilité forcée fut une épreuve douloureuse.
Dans ce silence, j’ai trouvé quelque chose de précieux : du temps pour réfléchir. J’ai observé Haïti, ses difficultés, mais aussi sa résilience. Cette pause m’a appris que l’éducation ne se limite pas aux salles de classe ni aux diplômes. Nous apprenant également à : réfléchir, nous connaître, trouver la force de continuer lorsque l’avenir paraît incertain...
Si vous étiez présente, je vous demanderais : comment avez-vous réussi à consacrer toute votre vie à Haïti sans en perdre confiance ? Je crois connaître une partie de votre réponse. Vous me diriez que : l’espoir est un choix, le civisme commence dans les gestes les plus simples : respecter les autres, protéger le bien commun, agir avec intégrité... Vous me rappelleriez que : l’éducation n’est pas seulement un moyen d’obtenir un diplôme, mais une manière de transformer une société ; l’amour d’un pays ne dépend pas de sa perfection, mais de notre volonté de le rendre meilleur.
Aujourd’hui, beaucoup de jeunes perdent confiance. Certains abandonnent leurs études. D’autres rêvent uniquement de partir. Je comprends leurs raisons, en refusant de croire que l’avenir d’Haïti se résume au découragement, à l’exil. Le plus grand défi du pays est aussi humain : préserver l’espoir, renforcer la solidarité, reconstruire le sens du bien commun...
Donc, votre vision du civisme, du konbitisme demeure actuelle plus que jamais. Nous enseignant que : aucun progrès durable ne peut être réalisé seul, chaque citoyen porte une part de responsabilité dans la construction d’Haïti... L’éducation doit devenir le moteur de cette transformation, comme moyen de réussite personnelle, mais aussi comme engagement envers la collectivité.
Madame Fombrun, si cette lettre est la fin de notre conversation, je voudrais qu’elle soit une promesse : de ne pas céder au découragement lorsque les difficultés semblent l’emporter sur l’espoir, de servir ma communauté honnêtement et de contribuer à l’édification d’une Haïti plus juste, instruite et solidaire.
Je ne sais pas ce que l’avenir réserve à Haïti, mais aucune nation ne peut avancer sans l’engagement des citoyens, la force éducative, la persévérance juvénile... Alors, les plus belles pages de l’histoire d’Haïti restent encore à écrire.
Je referme cette lettre, en gardant espoir que votre héritage continuera d’éclairer ma génération comme un phare dans la nuit. Vous avez laissé des balises, à la jeunesse de tracer la route. Nous ramasserons le flambeau du civisme que vous avez porté si haut, convaincus que le relèvement d’Haïti se fera par : éducation, civisme, solidarité.
Avec un profond respect, une sincère gratitude, une foi inébranlable en mon pays.
Troisième lauréate du concours de textes de la Fondation Odette Roy Fombrun
