Madame Fombrun,
Si je pouvais vous parler aujourd'hui, je commencerais par le silence. Ce silence empreint de respect que l'on réserve aux grandes âmes, à celles qui ont su contempler l'horizon lorsque leurs contemporains gardaient les yeux rivés sur l'instant. Puis, doucement, une question s'imposerait et brûlerait en moi : que diriez-vous si vous découvriez Haïti aujourd'hui, ce pays que vous avez tant aimé, si fidèlement servi et auquel vous avez consacré toute votre vie ?
Si vous traversiez le Bicentenaire, Madame, un vertige douloureux vous saisirait. Vous qui plaidiez sans relâche pour le recyclage des déchets et la protection de notre environnement, vous découvririez un paysage où les ordures débordent des rues, tandis que ceux qui devraient agir semblent s'être résignés à les contempler.
Vous reconnaîtriez sans doute, derrière ce désordre, les ravages de l'irresponsabilité et l'effacement du sens du bien commun. Vous qui avez consacré votre existence à éveiller les consciences, à enseigner la propreté, la discipline et le civisme, vous mesureriez combien ces valeurs se sont effritées.
Aujourd'hui, pourtant, les déchets ne sont plus notre plus grande inquiétude. Nos véritables ordures ont pris chair et parcourent les rues. Elles tuent, violent, incendient, enlèvent, contraignent des familles entières à abandonner leurs maisons. Pendant ce temps, ceux qui siègent au sommet de l'État s'en lavent les mains, au point qu'une ancienne ministre de la Justice a pu qualifier certaines zones de « territoires perdus ».
Les forces de l'ordre ne semblent maintenir l'ordre qu'à l'intérieur de l'Académie de police. À l'extérieur, les citoyens vivent sous la menace permanente des enlèvements, des exécutions et des violences. Quant aux « territoires perdus », ils demeurent livrés aux ténèbres, abandonnés à la loi des gangs.
Le Palais de justice, symbole même de l'État de droit, est désormais tombé sous leur contrôle. Vous qui avez défendu l'éducation, la citoyenneté et le respect des institutions, vous seriez profondément bouleversée de voir votre terre ainsi dépouillée de ses fondements. Car lorsqu'un peuple perd sa justice, c'est sa démocratie qui vacille. La conclusion s'impose d'elle-même : sans palais, il n'y a plus de justice.
Comme si cela ne suffisait pas, plus d'une centaine de personnes âgées ont été massacrées à Wharf Jérémie sur l'ordre d'un chef de gang. Depuis, les familles attendent. Tantôt on leur répond que « l'enquête se poursuit », tantôt que « la justice suit son cours ». Mais les morts, eux, ne reviennent jamais.
Madame Fombrun, retenez vos larmes. Vous n'êtes pas la seule à pleurer ce pays. Moi aussi, j'ai honte lorsque je songe à tout ce que vous avez bâti pour l'éducation des filles et des fils d'Haïti. Les jeunes lisent de moins en moins. Vos ouvrages Nous, les citoyens de demain et Moi et mon pays disparaissent peu à peu des salles de classe, comme si former des citoyens était devenu une préoccupation secondaire.
Depuis l'assassinat de notre président, aucune élection n'a été organisée. Pourtant, notre Constitution proclame qu'Haïti est une République démocratique et souveraine. Nous demeurons enfermés dans une transition qui semble ne jamais devoir finir. Cette année est certes annoncée comme une année électorale, mais le peuple attend toujours le signal des « amis de l'international ». Pour l'instant, notre souveraineté ressemble davantage à une promesse qu'à une réalité.
Et pourtant... au milieu de cette obscurité, quelques lumières refusent de s'éteindre. Haïti s'est qualifiée pour une Coupe du monde après cinquante-deux années d'absence. Melchie Dumornay a été sacrée meilleure joueuse de la saison en Arkema Première Ligue. Abigaïl Alexandre fait rayonner notre bicolore sur la scène internationale. Ces victoires nous rappellent qu'au cœur même des ruines, l'espérance continue de germer.
In fine, si je pouvais vous parler aujourd'hui, Odette Roy Fombrun, je vous dirais que votre combat n'a pas été vain. Malgré les blessures de notre nation, nous refusons de laisser s'éteindre la flamme que vous avez allumée dans le cœur de cette jeunesse en quête de savoir. Nous poursuivrons le chemin que vous avez tracé avec courage, patience et conviction.
Et je garde la certitude qu'un jour viendra où nous pourrons enfin proclamer, sans peur, avec fierté et d'une seule voix :
Nous sommes Haïtiens !
Deuxième lauréate du concours de textes de la Fondation Odette Roy Fombrun
