Éthique et bien-vivre : pour une démocratie au-delà de la survie en Haïti

Face aux dérives qui minent la vie démocratique, l’éthique s’impose comme boussole.

Éthique et bien-vivre : pour une démocratie au-delà de la survie en Haïti

Votants dans un centre

Face aux dérives qui minent la vie démocratique, l’éthique s’impose comme boussole. Pour l’Espace de Réflexion éthique d’Haïti, seule une « éthique vivante », fondée sur la responsabilité et le dialogue, peut refonder le lien social et viser le bien-vivre collectif.

Le clin d’œil éthique de cette semaine vise à sensibiliser les décideurs et le grand public aux dimensions éthiques de la démocratie. Comment l’éthique peut-elle éclairer les choix politiques, et ancrer des initiatives, même modestes, dans une vision globale de la santé et du bien-être en Haïti ?

Une éthique vivante

Soutenir la démocratie, c’est soutenir les valeurs de justice, d’égalité, de solidarité et d’autonomie, dans le discours comme dans l’action. C’est ce que j’appelle une « éthique vivante »[i].  

Cette approche met en avant le dialogue, la co-responsabilité, le co-apprentissage et la co-création pour définir les projets de société et les services de l’État. L’objectif : l’épanouissement et le développement intégral de chaque citoyen.

Prenons l’exemple de l’environnement. Une éthique vivante place l’expérience des citoyens et des communautés au cœur de la démarche écologique. C’est une éthique en mouvement qui s’articule et s’enrichit à travers les vécus de chacun. Elle suppose un effort constant de consultation sur des sujets sensibles :  le caractère constructible d’un terrain, la gestion des arbres, des terres agricoles, de l’eau, etc.  Il s’agit d’identifier les points de divergence pour élaborer des solutions équilibrées pour la nature, les animaux et les personnes.

L’éthique vivante est pragmatique.  Elle s’arrime solidement aux expériences vécues.  Elle porte une vision de l’humain le plus épanoui possible en société.

Puisque l’éthique définit ce qui doit être et non ce qui est, sa mission est de proposer aux citoyens un idéal qui guide leur pensée et leur action vers la « vie bonne ».

De même que l’éducation nous habitue à raisonner presque inconsciemment, l’éthique en démocratie doit créer une atmosphère sociale où la majorité des citoyens accomplit, sans hésitation, les actes qui conduisent au bien-être de tous et au maximum de bien-être de chacun en particulier.[ii]

La quête du bien être

La recherche du bien-être collectif devient le fondement de la vie sociale. Et cette quête n’est pas du tout incompatible avec l’exigence démocratique. Au contraire, la démocratie est le régime capable de rendre réelle la plus grande joie possible pour le plus grand nombre. Il existe donc un lien étroit entre bien-être collectif et vie politique. Le problème reste celui des moyens : comment y accéder ?

L’éthique définit les principes pour orienter l’existence humaine vers la vie bonne, c’est-à-dire vers la meilleure réalisation possible de l’être individuel et collectif. Liée au droit, elle s’en distingue : elle est réflexion sur les valeurs et les principes fondamentaux qui doivent régir la conduite de l’Homme en société, pour que les rapports sociaux échappent à l’arbitraire et à la violence.[iii]

Une telle éthique exige de prendre de la distance. De regarder la réalité dans une perspective d’ensemble, en se détachant de son point de vue individuel, partiel et subjectif. Elle devient une source de créativité intellectuelle et pratique. Voilà pourquoi il faut faire briller l’éthique dans notre société.

Ce clin d’œil éthique veut susciter l’envie de vivre au quotidien les valeurs éthiques en démocratie : justice, fraternité, solidarité, respect de l’environnement.

Il rappelle l’urgence que ces valeurs soient (ré)affirmées publiquement par celles et ceux qui les portent et les défendent au cœur de notre République.

Il s’agit d’approfondir le sens de chaque engagement public. Il s’agit surtout de reconfigurer notre manière de faire et de penser la politique pour que l’espace public retrouve une parole respectueuse et légitime. C’est l’un des défis de la mission de l’Espace de Réflexion Éthique d’Haïti.

Des questions pour avancer

Quels repères donnons-nous à nos actes et à nos paroles en politique ?

Quel changement opérer pour transformer positivement nos structures ?

Quelle prise en charge écologique et sociale mettre en place ?

A travers ces questions, il s’agit de dessiner la meilleure société possible pour tous, sous le signe de la justice, de la liberté et du respect de l’environnement. Concrètement, nous avons à chercher des moyens d’y parvenir par l’éducation, la culture, la santé, la lutte contre la pauvreté. Bref, par toutes les luttes qui élèvent chaque citoyen haïtien.

Ma conviction est simple : l’éthique peut redonner de l’éclat à la culture démocratique. Il s’agit de garantir des droits légitimes, de lutter contre le mépris et de retrouver une finalité : le bien vivre. Non pas survivre comme dans une jungle, mais accéder au bien-être. L’éthique devient vitale. 

Comment emprunter ce chemin ?

Aujourd’hui notre pays est malheureux. Parce que la vie démocratique est dominée par des dérives. Exclusion, chômage, misère, maladie, violence, déboisement… sont l’expression d’un manque de démocratie au sein même de la démocratie.

Face à cela, l’éthique est un chemin de pensée qui nous permet d’assumer nos responsabilités avec créativité. Une posture créatrice qui favorise la croissance de tous et le développement optimal de la vie collective.

La voie de l’éthique n’est pas celle de l’autorité. Elle est celle du discernement. Dans une démocratie, l’important est de poser des questions, d’instaurer la discussion, de se contredire avec respect. Non pas par des affirmations péremptoires, mais par la recherche de compromis.   

Cette recherche de compromis incarne la réflexion éthique. Elle exige de la hauteur, de l’ouverture, de la culture et de la confiance. L’éthique est donc une manière d’être civique : prendre ses responsabilités, mesurer les conséquences de ses actes et être lucide face à la réalité.

Nous vivons une situation de méfiance et de défiance. Or, en temps de crise, la relation entre gouvernants et gouvernés doit être fondée sur la confiance. Cette relation est aujourd’hui ébréchée en Haïti. Il y a une forme de mort sociale.

Comment retrouver la vie au quotidien ? La convivialité ? La rationalité ? Comment construire des stratégies de confiance ? Qu’est-ce qui nous est essentiel pour penser notre société ? Comment retrouver la cohésion sociale ? 

Le prochain clin d’œil éthique apportera des éléments de réponse à ces questions essentielles. Un renouvellement de perspective politique est à opérer dans ce pays.

Conclusion

Cette proposition appelle au développement d’une capacité éthique chez les citoyens. Une capacité à envisager son action, dans ses principes comme dans ses conséquences.

C’est une éthique de responsabilité, au sens d’Hans Jonas, inspirée de l’impératif catégorique kantien : « agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre »[iv]. En l’élargissant à toute vie : « … avec la permanence d’une vie authentiquement bonne sur terre ».

Ce grand principe du respect de la vie - humaine, animale, végétale - reste à traduire en droit, en normes et règles morales et juridiques.

Au fond, il s’agit d’abord d’une conversion à l’éthique.  En développant de nouvelles habitudes fondées sur le respect dû à la vie humaine, écologique et sociale. Ce qui se traduirait par le premier principe démocratique : le droit de vivre et surtout de bien vivre.[v]

Déployer ainsi une éthique en soutien à la démocratie : voilà sans doute le défi prioritaire qui attend la nation haïtienne, et l’humanité contemporaine.


 

[i] Cf. Développée par le Pr Éric Racine et son équipe, l’éthique vivante est une approche pragmatique qui vise l’épanouissement de l’humain. C’est une démarche participative et co-créative qui implique directement les personnes concernées par les enjeux de santé, d’environnement et social dans la réflexion.

[ii] Cf. Pierre KROPOTKINE, L’Éthique, Les éditions invisibles, 1921, page 40.

[iii] Cf. Falk Van Gaver, l’Éthique du vivant, in www.pfilosophie.dis.ac-guyane.fr , publié le 23 mars 2018.      

[iv] Cf. Hans Jonas, Le Principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique (1979), Champs, 2013.   

[v] Cf. Chrsitopher Stone, Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? (1972) ; Michel Serres, Le contrat naturel (1990), Champs, 2009 ; Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la terre. Pour finir avec l’écocide, Seuil, 2026.