Haïti face à l’épreuve : qui osera enfin « comploter » pour sauver la nation ?

Haïti se trouve aujourd’hui à un carrefour historique.

Haïti face à l’épreuve : qui osera enfin « comploter » pour sauver la nation ?

Salle de réunion vide
Photo : Pressfoto / Magnific

Haïti se trouve aujourd’hui à un carrefour historique. La crise que traverse le pays est multidimensionnelle : insécurité, fragilisation des institutions, difficultés économiques et sociales, incertitudes politiques, faiblesse de la gouvernance et perte progressive de confiance dans la capacité collective à construire des réponses durables. Cette situation ne produit pas ses effets uniquement à l’intérieur de nos frontières. Elle se prolonge également à l’extérieur, partout où des compatriotes cherchent sécurité, stabilité et dignité. Aux États-Unis, de nombreuses familles haïtiennes vivent dans l’incertitude face à l’évolution des politiques migratoires, notamment autour du TPS. En République dominicaine, nos compatriotes sont confrontés à des mesures migratoires de plus en plus restrictives et à des expulsions qui soulèvent d’importantes préoccupations humaines, sociales et juridiques. Face à cette réalité, une question mérite d’être posée avec calme, mais avec responsabilité :
Quelle stratégie nationale Haïti met-elle en œuvre pour défendre ses ressortissants et ses intérêts à l’étranger ? Que faisons-nous collectivement ? Que font nos responsables politiques ? Que peuvent apporter nos intellectuels, nos juristes, nos diplomates, nos entrepreneurs et nos organisations de la société civile ? Et surtout, pourquoi avons-nous encore tant de difficultés à nous retrouver autour d’une même table pour définir, au-delà des appartenances politiques et des intérêts particuliers, une véritable stratégie nationale ?

A. Une crise extérieure qui révèle aussi nos fragilités intérieures
Le dossier du TPS aurait dû constituer une occasion majeure de mobilisation nationale, diplomatique, juridique et citoyenne. Il ne s’agit pas uniquement d’une question relevant de la politique migratoire américaine. Derrière les décisions administratives se trouvent des familles, des travailleurs, des entrepreneurs, des étudiants et des enfants dont les projets de vie sont directement concernés. La question fondamentale est donc celle de notre capacité collective à défendre leurs intérêts. Qui porte leur voix ? Qui coordonne les compétences de nos avocats et de nos universitaires ? Qui mobilise notre diplomatie ? Comment associer efficacement la diaspora à cette démarche ? Comment développer une stratégie juridique et diplomatique qui permette à Haïti de mieux anticiper les décisions internationales susceptibles d’affecter ses ressortissants ? Ces questions ne doivent pas être posées dans un esprit de confrontation. Elles doivent l’être dans un esprit de responsabilité nationale. De même, lorsque des ressortissants haïtiens sont expulsés de République dominicaine ou rencontrent des difficultés dans d’autres pays, l’indignation ne peut constituer notre seule réponse. Elle doit être accompagnée d’une diplomatie active, d’une capacité juridique renforcée, d’un dialogue bilatéral constant et d’une politique consulaire capable d’assister efficacement nos compatriotes.

B. Regarder aussi nos propres responsabilités
Il serait injuste de considérer les difficultés auxquelles font face les Haïtiens à l’étranger uniquement à travers le comportement des pays d’accueil. Une partie de notre vulnérabilité internationale est également liée à nos fragilités internes. La faiblesse de certaines institutions, les insuffisances de la gouvernance publique, l’instabilité politique, l’insécurité et l’absence de continuité dans plusieurs politiques publiques réduisent notre capacité à défendre efficacement nos intérêts sur la scène internationale. Il faut pouvoir le dire avec franchise, mais sans chercher l’affrontement : la qualité de notre présence internationale dépend aussi de la solidité de nos institutions nationales. Un État dont les institutions sont fortes dispose généralement de davantage de moyens pour protéger ses citoyens, négocier avec ses partenaires et faire entendre sa voix. À l’inverse, lorsque l’État peine à assurer ses fonctions essentielles, ce sont souvent les citoyens les plus vulnérables qui en supportent les conséquences. Cette constatation ne doit cependant pas devenir une condamnation permanente de notre pays. Elle doit être le point de départ d’une réflexion collective sur la manière de reconstruire notre capacité institutionnelle.

C. La responsabilité est collective
La classe politique a la responsabilité de dépasser, autant que possible, les logiques de confrontation et de court terme afin de faire émerger des politiques publiques fondées sur l’intérêt national. Les intellectuels ont également une responsabilité particulière : produire des idées, éclairer le débat public, proposer des solutions et contribuer à la formation d’une nouvelle culture politique. L’élite économique doit comprendre que la prospérité individuelle ne peut être durable dans un environnement où l’État demeure fragile, où la sécurité est insuffisante et où une partie importante de la population envisage l’exil comme seule perspective. La diaspora, quant à elle, ne doit pas être considérée uniquement comme une source de transferts financiers. Elle représente une formidable réserve de compétences, d’expériences, de réseaux et de capitaux humains qui peuvent contribuer au redressement national. Enfin, la société civile, les universités, les organisations professionnelles, les communautés religieuses et la jeunesse ont également un rôle essentiel à jouer. La reconstruction d’Haïti ne pourra être l’œuvre d’un seul secteur.

 

D. Ne pas chercher seulement des coupables : construire des réponses
Quel mal Haïti a-t-elle fait pour que tant de ses enfants soient contraints de quitter leur terre ? Pourquoi tant de familles doivent-elles rechercher ailleurs la sécurité, les opportunités et la stabilité qu’elles auraient souhaité trouver chez elles ? Ces questions sont légitimes. Mais elles ne doivent pas nous conduire à chercher uniquement des responsables à l’extérieur. Nous devons également avoir le courage de regarder nos propres responsabilités. Reconnaître nos faiblesses ne signifie pas accepter l’humiliation de notre peuple. Reconnaître nos insuffisances ne signifie pas renoncer à notre dignité. Au contraire, c’est précisément parce que nous voulons défendre cette dignité que nous devons renforcer nos institutions, améliorer notre gouvernance et développer une diplomatie davantage orientée vers la défense des intérêts nationaux. Haïti doit retrouver une voix. Une voix politique. Une voix diplomatique. Une voix intellectuelle. Une voix économique. Une voix juridique. Une voix citoyenne. Une voix capable de parler au monde avec dignité, mais également de se parler à elle-même avec lucidité.

E. Pour un « complot positif » en faveur d’Haïti
Comme avocat, citoyen engagé et acteur de la réflexion sur les questions nationales, je voudrais proposer une idée simple, mais ambitieuse : un complot positif pour Haïti. Le mot « complot » est volontairement provocateur, mais son sens est profondément pacifique. Il ne s’agirait pas d’un complot contre quelqu’un. Il s’agirait d’un complot pour quelque chose. Un complot de femmes et d’hommes de bonne volonté. Un rassemblement de patriotes, de professionnels, d’intellectuels, d’entrepreneurs, de diplomates, d’avocats, d’universitaires, de membres de la diaspora et de citoyens qui accepteraient de mettre temporairement leurs divergences de côté afin de travailler sur ce qui nous rassemble. Un complot contre la misère. Contre l’insécurité. Contre la corruption. Contre l’impunité. Contre l’incompétence. Contre la mauvaise gouvernance. Mais surtout, un complot pour construire. Pour transformer la crise en opportunité. Pour transformer notre diaspora en force stratégique. Pour transformer nos ressources humaines en capital national. Pour transformer nos institutions fragiles en institutions plus solides. Pour transformer notre jeunesse en génération de bâtisseurs. Pour transformer notre diplomatie en véritable instrument de défense des intérêts d’Haïti. Et, surtout, pour transformer les difficultés que nous vivons aujourd’hui en une nouvelle ambition nationale.

F. Une table pour l’intérêt national
Ce « complot positif » pourrait commencer autour d’une table. Une table où l’on ne demanderait pas d’abord :« De quel parti es-tu ? » Mais plutôt : « Que peux-tu apporter à Haïti ? » Une table où le politique pourrait dialoguer avec l’intellectuel. Où l’économiste pourrait travailler avec le juriste. Où l’entrepreneur pourrait échanger avec la société civile. Où la diaspora serait reconnue comme une composante essentielle de la nation. Où la jeunesse ne serait pas simplement invitée à écouter, mais appelée à participer à la conception des solutions. Et où chacun accepterait un principe simple : l’intérêt national doit pouvoir transcender les intérêts particuliers. Nous avons suffisamment expérimenté les divisions. Nous avons suffisamment souffert des improvisations. Nous avons suffisamment payé le prix des insuffisances institutionnelles et des décisions prises sans vision de long terme. Il est peut-être temps d’expérimenter autre chose : l’intelligence collective, la responsabilité, le dialogue et l’action concertée. Haïti n’a peut-être pas besoin d’un nouveau sauveur. Elle a besoin d’une génération de femmes et d’hommes capables de prendre leur part de responsabilité dans le sauvetage de la République. Voilà le « complot positif » que je propose. Un complot pacifique. Un complot intellectuel. Un complot citoyen. Un complot institutionnel. Un complot silencieux, organisé et déterminé en faveur du bien commun.

En final, pour que le prochain chapitre de l’histoire d’Haïti ne soit pas uniquement celui de l’exode, de l’incertitude et du désespoir, mais celui de la reconstruction, de la dignité et de la renaissance nationale. Car si suffisamment de femmes et d’hommes de bonne volonté décident de « comploter » ensemble en faveur d’Haïti, alors notre crise peut encore devenir le point de départ d’une transformation historique. Haïti ne demande pas la pitié du monde. Elle demande à ses propres enfants de croire encore en elle, de se rassembler, de la défendre avec intelligence et de contribuer à la reconstruire avec dignité. Le temps n’est peut-être plus à nous demander qui sauvera Haïti. Le temps est venu de nous demander ce que chacun de nous est prêt à faire pour contribuer à la sauver.

Me Jonas Georges, Av.
Saint-Louis-du-Sud, Baie du Mesle