La crise sécuritaire désastreuse d'Haïti : une opportunité à saisir

 Une crise de penséeFace à l'effondrement total des institutions, la parole se libère, mais la pensée s'assèche.

Par Maître Quesner Stephen
17 août 2026 — Lecture : 5 min.
La crise sécuritaire désastreuse d'Haïti : une opportunité à saisir

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Une crise de pensée

Face à l'effondrement total des institutions, la parole se libère, mais la pensée s'assèche. La paralysie mentale qui caractérisait autrefois l'imagerie populaire des illettrés s'est emparée de nos intellectuels à un niveau bien plus élevé.

On improvise à la place de réfléchir. On multiplie les accords de circonstance, on monte des conseils sans autorité, on crie au secours vers l'extérieur. Pourtant, personne n'ose poser la vraie question : Pourquoi rien n'a marché hier, ne marche aujourd'hui et ne marchera demain ?

La réponse s'impose, désarmante dans sa clarté : nous refusons catégoriquement de penser. Nous refusons d’admettre que l'esprit qui a créé le problème est structurellement incapable de le résoudre. Enfermés dans un conformisme rassurant et paralysés par des dogmes folkloriques séculaires, nous tournons en rond dans une cage dont nous tenons pourtant la clé.

L'effondrement des dogmes et le drame de l'exil

En tant que juriste, je le constate chaque jour : l'État de droit s'est progressivement effacé. Pire encore : la crise sécuritaire actuelle agit comme un révélateur brutal de nos fausses certitudes.

Églises catholiques, temples protestants, péristyles vaudouisants, loges maçonniques—tous s'effondrent devant la barbarie des gangs. Quand les lieux de culte sont désertés ou sous le contrôle des armes, que reste-t-il en termes de croyances et de foi ? La faillite des institutions prometteuses est absolue et sans appel.

Entre-temps, pendant que nous restons figés dans ces dogmes stériles, la réalité se lit sur les routes de l'exil. Chassés par la terreur et l'absence d'avenir, des centaines de milliers d'Haïtiens fuient vers les Amériques. Ils subissent l'inhumain en République dominicaine, l'entassement et la répression judiciaire féroce aux États-Unis. C'est le prix de notre immobilisme intellectuel et politique.

Pourquoi sommes-nous échoués à tirer les conséquences

L'équation est aveuglante. L’Haïtien refuse ou est incapable de changer parce qu'il est endoctriné par une croyance séculaire selon laquelle l'entité en laquelle il croit ne change jamais (Dieu ne change pas/ Les loas ne meurent pas). Il demeure prisonnier de la pensée géocentrique.

Pire, nos intellectuels se sont emballés à suivre la caravane. Ils se montrent insouciants et imperméables à la pensée évolutive de Comte, à la révolution héliocentrique de Copernic. Ils n'ont pas osé accomplir le saut épistémologique nécessaire.

La rupture fondamentale : une leçon inscrite dans l'histoire

Les grandes nations ne se bâtissent que par des actes de rupture conceptuelle majeure. Ceux qui ont su progresser ont osé briser les chaînes de la pensée héritée.

Il y a 250 ans, les Américains ont osé l'indépendance en remettant en question l'ordre théologique colonial. En 1789, la France a proclamé que « le pouvoir ne découle plus de Dieu ou des divinités, mais du peuple ». Bien avant, Mackandal avait déjà accompli ce geste salvateur. Et cette dynamique s'est cristallisée lors de la nuit du Bois-Caïman avec Boukman en 1791 où il a remis en question le dieu des oppresseurs pour déclarer la guerre à l'esclavage. Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines et ses pairs ont accompli ce saut historique il y a 221 ans. Ils ont refusé l'assimilation, l'assujettissement, la résignation.

Paradoxalement, les descendants de ces héros n'ont pas su poursuivre leur vision émancipatrice. Ils se sont enlisés dans les vestiges théocratiques révolus, s'acculturant progressivement jusqu'au point où il semble presque impossible de se redresser aux yeux du monde. Le pays fonctionne à contre-courant de ses propres pairs.

Retourner au point de départ pour enfin construire

Le constat des dégâts est flagrant et irréversible si nous ne changeons rien. Il n'existe pas d'alternatives au redressement par la rupture. Nous devons emprunter la voie qu'ont suivie les États-Unis, la France, l'Italie, le Mexique et tant d'autres nations qui ont su se transformer.

Pour ce faire, un saut conceptuel s'impose. Nous devons accomplir ce saut en quatre mouvements inséparables :

Premièrement : nous libérer de la paralysie mentale

Comme le singe qui s'accroche si désespérément aux cacahuètes qu'il ne peut s'échapper des mains du chasseur, nous nous cramponnons à des dogmes usés, paralysés par l'illusion de leur sécurité. Ces cacahuètes—nos croyances figées, nos refuges mystico-religieux, nos certitudes folkloriques—nous rendent prisonniers. Pendant que nous refusons de lâcher prise, la réalité de la crise nous encercle, nous étouffe, nous détruit. Il faut briser cette chaîne mentale. Il faut enfin déconstruire les dogmes religieux qui paralysent notre capacité d'action, de raisonnement et d'adaptation.

Deuxièmement : reconnaître que le pouvoir émane du peuple

Nous devons emprunter la voie de la laïcité à la manière des États-Unis et de la France. Non pas pour nier la spiritualité ou la foi, mais pour établir un principe incontournable : le pouvoir politique ne découle plus de Dieu ou des divinités, mais de la volonté souveraine de chaque citoyen. L'État doit des comptes à chaque associé, à chaque individu. C'est cette séparation effective entre le spirituel et le politique qui a permis aux autres nations de progresser.  C'est cette rupture que nous devons accomplir. Il n’y a pas d’autre.

Troisièmement : protéger la génération future de la pensée magique

Nous devons protéger l'esprit de nos enfants de la doctrine religieuse qui nous interdit l'approche scientifique et rationnelle. L'éducation de nos jeunes ne doit plus être prisonnière du mysticisme. Seule une pensée critique, scientifique, libre des ténèbres théocratiques pourra nous permettre d'affronter les problèmes réels avec des solutions réelles. C'est une question de survie nationale.

Quatrièmement : proclamer la souveraineté du peuple comme fondement

La refondation de nos institutions, de notre sécurité et de notre justice ne viendra que de la volonté souveraine du peuple haïtien. Pas d'une force étrangère, pas d'un sauveur importé, pas d'un énième compromis politique bricolé. C'est le peuple qui doit se ressaisir de son propre destin.

Saisir cette crise désastreuse ne signifie pas improviser un compromis de plus ou attendre le salut d'ailleurs. Cela signifie avoir le courage de remonter à la source, d'affronter franchement nos erreurs du passé, de démanteler nos blocages mentaux et de nous ressaisir en tant que peuple conscient de sa responsabilité.

La crise actuelle est le tombeau de nos illusions. Elle doit devenir, dès aujourd'hui, le point de départ de notre véritable reconstruction.

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Maître Quesner Stephen, M. Sc.

  • Avocat au Barreau de Port-au-Prince
  • Spécialiste en gestion de la sécurité publique
  • Auteur de « Justice Obsolète »

À paraître : « Immigrer à l'ère de la crimmigration –

                             Le cas des États-Unis »

Contact: info@stegygroupllc.com