Introduction
Chaque année, du 1er juin au 30 novembre, les territoires de l’Atlantique Nord sont naturellement soumis à l’aléa cyclonique en raison de leur position géographique, de la force de Coriolis et des conditions de température de la zone intertropicale. Si l’aléa cyclonique peut être réduit ou amplifié par les phénomènes El Niño et La Niña, les changements climatiques sont désormais un élément à prendre en considération dans tous les cas. Depuis quelques décennies, ces derniers se font sentir sévèrement dans le monde, et plus particulièrement sur les Petits États insulaires (GIEC, 2019). Outre les menaces liées à la montée du niveau de la mer et aux dangers sanitaires, les saisons pluvieuses sont devenues de plus en plus intenses et imprévisibles, alors que les saisons sèches s’avèrent de plus en plus sévères et prolongées (Pierre, 2023).
En cette année 2026, les prévisions de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA : National Oceanic and Atmospheric Administration) annoncent une saison inférieure à la moyenne historique. Si cette baisse statistique pourrait théoriquement réduire le risque dans la région, le risque de catastrophe dépend structurellement de la vulnérabilité et de la capacité de réponse de la société, et non du seul aléa naturel. Dans un petit État péninsulaire comme Hayti, confronté à des crises structurelles et conjoncturelles profondes, on ne peut s’attendre à une saison moins dangereuse. Compte tenu de la baisse de la moyenne des cyclones, les acteurs ne doivent pas minimiser la préparation, mais plutôt redoubler d’efforts pour réduire les vulnérabilités territoriales.
L’objectif de cette contribution est, d’abord, d’établir l’état des lieux des activités cycloniques dans la région au regard des prévisions de la NOAA et de l’Université d’État du Colorado (CSU). Ensuite, il s’agit de mettre en lumière les principales vulnérabilités du pays, capables de générer des dégâts catastrophiques même au passage d’un faible système météorologique. Enfin, ce travail propose des actions concrètes pour renforcer les capacités locales, en s’appuyant sur les bonnes pratiques préventives existantes, afin de garantir une meilleure préparation aux menaces potentielles et une réaction efficace face au danger réel.
I. État des lieux des activités cycloniques dans la région en 2026
Le 21 mai 2026, la NOAA a publié ses prévisions saisonnières pour l’Atlantique Nord. Elle annonce une probabilité de 55 % pour une saison inférieure aux normales. Les modélisations prévoient entre 8 et 14 tempêtes nommées, 3 à 6 ouragans, et 1 à 3 ouragans majeurs. L’Université d’État du Colorado (CSU) corrobore cette tendance avec une estimation absolue de 13 tempêtes nommées, 6 ouragans et 2 systèmes majeurs. La nomenclature officielle de l’OMM comprend 21 prénoms allant d’Arthur à Wilfred, marqués par l’intégration de Leah en remplacement de Laura.
Tableau 1 : Les prénoms des cyclones de 2026
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Arthur |
Edouard |
Isaias |
Marco |
Rene |
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Bertha |
Fay |
Josephine |
Nana |
Sally |
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Cristobal |
Gonzalo |
Kyle |
Omar |
Teddy |
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Dolly |
Hanna |
Leah |
Paulette |
Vicky |
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Wilfred |
Source : OMM, 2026.
Cette baisse d’activité marque un coup d’arrêt par rapport à l’hyperactivité des années précédentes, comme l’illustre la comparaison avec la moyenne climatologique de référence (1991-2020).
Tableau 2 : Comparaison de la moyenne des cyclones de 1991 à 2026.
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Indicateurs d’activité |
Moyenne 1991-2020 |
Prévisions NOAA 2026 |
Prévisions CSU 2026 |
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Tempêtes nommées |
14 |
8 à 14 |
13 |
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Ouragans (Total) |
7 |
3 à 6 |
6 |
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Ouragans majeurs (Cat. 3+) |
3 |
1 à 3 |
2 |
Source: NHC and CPHC, 2026.
Le principal moteur de cette décélération est le retour prononcé du phénomène El Niño dans le Pacifique équatorial. Ce couplage océan-atmosphère génère un fort cisaillement vertical des vents au-dessus de la mer des Caraïbes, détruisant la structure des perturbations tropicales naissantes. Toutefois, les changements climatiques imposent un paradoxe thermodynamique majeur. Si le nombre absolu de cyclones diminue, le réchauffement global de la température de surface de la mer fournit une énergie thermique latente colossale. En vertu de la loi de Clausius-Clapeyron, l’atmosphère stocke 7 % d’humidité supplémentaire par degré Celsius de réchauffement. Ainsi, les rares systèmes qui parviennent à se structurer provoquent des saisons pluvieuses de plus en plus intenses et des précipitations diluviennes dévastatrices.
Il est important de préciser que, la NOAA et le National Hurricane Center (NHC), cette année, déploient des innovations technologiques majeures axées sur la précision et la communication des risques. Le traditionnel cône d’incertitude intègrera définitivement les alertes de vent pour les territoires étatsuniens. En parallèle, un cône expérimental basé sur des ellipses sera testé afin de mieux dissocier les erreurs de vitesse et de direction, étendant sa représentativité à 90 % des trajectoires probables. Les outils de terrain progressent également grâce à l’intégration inédite de données collectées par de petits drones permettant d’accroître de 10 % la précision des prévisions d’intensité.
L’analyse des systèmes bénéficie par ailleurs de l’introduction de l’intelligence artificielle pour le traitement des données collectées par des radars des ‹‹ Chasseurs d’ouragans ››, augmentant de 25 % le volume de données météorologiques de haute qualité. Enfin, la gestion opérationnelle des inondations et des pluies extrêmes franchit un cap grâce à la généralisation des services de cartographie haute résolution, conçus pour visualiser précisément à l’échelle des rues inondables américaines, ainsi qu’au lancement d’un tableau de bord urbain prévoyant les taux de précipitations critiques une semaine à l’avance pour plus de 60 villes américaines.
II. Le paradoxe haytien : la persistance du risque majeur face à un aléa mineur
Selon l’état actuel des connaissances, le Risque (R) se place au croisement de l’Aléa (A), de l’Enjeu (E), de la vulnérabilité (V) et de la résilience (I) pendant des périodes de Temps (T) très variables sur des Espaces donnés (S). R= f (A, E, V, I, T, S). Au regard de cette définition, les prévisions de NOAA et de CSU traduisant la baisse des activités cycloniques en 2026 ne saurait occulter la réalité de l’espace d’Hayti marquée par des vulnérabilités et des capacités institutionnelles et communautaires très faibles. Le risque global y demeure donc réellement maximal lorsqu’une simple dépression tropicale peut posséder le potentiel destructeur d’un cyclone majeur sur un territoire résilient. Autrement dit, un cyclone de très faible catégorie peut facilement générer des dégâts catastrophiques en raison des vulnérabilités et de la faible capacité de résilience du pays.
Ces vulnérabilités s’enracinent dans des failles structurelles profondes marquées par l’histoire coloniale, la mauvaise gouvernance, l’aménagement du territoire, la fragmentation spatiale, la ségrégation sociales, l’injustice sociale et environnementale, et la pauvreté. Pour assurer sa survie, la majorité de la population se concentre donc dans des zones hautement fragiles en faisant d’énormes pressions sur son environnement en provoquant surtout la déforestation massive. Ce qui prive les sols érodés de toute rétention mécanique et déclenche des inondations et des coulées de boue immédiates à la moindre averse. Par ailleurs, l’État fait face à une carence sévère en ressources humaines qualifiées, de lourdes limites administratives et des flous juridiques faisant obstacle à l’urbanisme et à la gestion des risques de catastrophe. Cette faiblesse institutionnelle favorise pratiques de non-urbanité et de non-citadinité de la part de la population générant une urbanisation précaire et une bidonvillisation dangereuse des pentes, des lits de rivières et des zones côtières basses (Pierre, 2019).
À ce tableau historique s’ajoutent des contraintes conjoncturelles paralysantes. Selon l’OIM (2026), le pays compte un nombre record de 1 466 862 personnes déplacées internes fuyant la terreur des groupes armés. Parmi elles, 79 % se sont réfugiées dans des provinces économiquement asphyxiées. Dans la capitale, 69 % des déplacés s’entassent dans des abris provisoires improvisés en bâche et en tôle, dénués de toute résistance face aux vents. Cette crise humanitaire est exacerbée par le blocage des routes nationales déjà en très mauvais états, restreignant la libre circulation des populations locales et des ressources nécessaires aux besoins et/ou des secours d’urgence. Enfin, le délabrement des infrastructures sanitaires expose ces populations entassées à une résurgence foudroyante du choléra et d’autres maladies de la pauvreté, de la promiscuité et de la malpropreté comme la diarrhée, l’infection, la grattelle, la fièvre malaria et typhoïde, dès les premières vagues d’inondations.
III. Pour une préparation proactive et un renforcement des capacités locales
La baisse de l’aléa cyclonique prévue en 2026 offre une fenêtre temporelle qu’il faut exploiter à travers des mesures d’urgence immédiates avant le pic de la saison. Les autorités doivent lancer des chantiers à Haute Intensité de Main-d’œuvre axés sur le curage des systèmes de drainage urbain et la consolidation par gabionnage des berges fluviales dans les communes à haut risque comme les Cayes ou Gonaïves. Compte tenu des blocages routiers imposés par l’insécurité, le pré-positionnement des stocks humanitaires doit être massivement décentralisé dans les départements. Cet approvisionnement préventif doit exploiter des voies alternatives, notamment maritimes, pour contourner les verrous logistiques de Port-au-Prince.
Au niveau institutionnel, la résilience doit être renforcée par des outils adaptés aux réalités communautaires. La Direction Générale de la Protection Civile (DGPC) doit moderniser ses protocoles en automatisant la diffusion d’alertes par SMS en créole haïtien, doublée d’une vulgarisation par les radios locales et les Comités Communaux et locaux. Un audit technique rigoureux des abris provisoires doit être finalisé. Ces espaces d’accueil doivent être aménagés selon les normes para-cycloniques pour garantir la dignité et la sécurité des déplacés internes, en intégrant des installations sanitaires d’urgence et des mesures de sécurité spécifiques pour protéger les femmes et les enfants contre les violences de genre au sein des centres de regroupement.
Les actions de renforcement des capacités opérationnelles doivent être intensifiées de façon synergique, tant de la part de l’État haïtien que des partenaires internationaux. À cet égard, l’engagement d’Expertise France-Agence France développement (AFD), à travers le Projet Phénix, illustre une dynamique vertueuse en matière de services de secours et de gestion d’urgence. Ce programme, entre autres, vise à structurer des passerelles indispensables en favorisant une collaboration étroite entre les institutions étatiques, érigées en pôle de décision, l’Université, positionnée comme pôle de production de connaissances, et la société civile, agissant comme point focal communautaire.
Dans cette perspective, la coopération internationale s’impose comme un levier scientifique et stratégique majeur pour la réduction durable des vulnérabilités nationales. Un exemple concret de cette approche transfrontalière réunit aujourd’hui des partenaires américains, cubains et haïtiens autour de programmes de recherche sur les vulnérabilités, de formation technique des jeunes futurs cadres du pays, ainsi que d'activités de communication et de vulgarisation scientifique. Ce consortium académique implique de manière active le Campus Henry Christophe de l’Université d’État d’Haïti à Limonade (CHC-UEH-L), en particulier à travers la Faculté des Arts et des Sciences de l’Éducation (FASE), l’Université Publique du Sud aux Cayes (UPSAC), la Société des Aléas, des Risques, des Vulnérabilités, des Catastrophes et de la Résilience (SARVCR), le Centre des ONGS à but non lucratif (CNNGOS) de l’Université d’Illinois du Nord (UIN), et l’Institut de Géophysique et d’Astronomie (IGA-Cuba). En combinant l’expertise technique internationale et l’ancrage universitaire et communautaire national, ces initiatives interconnectées s’affirment comme des bonnes pratiques incontournables de renforcement de capacités, capables d’atténuer efficacement et durablement l’exposition aux risques de catastrophes face aux dérèglements climatiques.
À long terme, la transition vers une gestion des risques efficace exige de s’attaquer aux causes profondes de la vulnérabilité. Des campagnes massives de restauration environnementale doivent cibler les bassins versants prioritaires via l’agroforesterie pour stabiliser les sols. Enfin, l’État doit appliquer un plan d’aménagement du territoire contraignant. Les cartes d’aléas hydrométéorologiques doivent devenir opposables en justice afin d’interdire formellement toute construction ou installation de camps de fortune sur les versants à forte pente, dans les lits majeurs des cours d’eau et dans les zones de submersion marine.
Conclusion
En conclusion, les prévisions de la NOAA et de la CSU pour la saison cyclonique 2026 ne doivent en aucun cas justifier le relâchement des efforts de préparation en Haïti. Face à l’interconnexion critique des crises environnementales, sécuritaires et humanitaires, le danger potentiel demeure entier. La baisse statistique de l’aléa offre un sursis unique qu’il faut impérativement mettre à profit pour réduire les vulnérabilités locales et optimiser la logistique d’urgence. Conformément à la définition récente du risque cyclonique, l’intensité physique du cyclone n’est qu’un facteur parmi d’autres. Sans un renforcement structurel des capacités institutionnelles et une coopération internationale efficace, le pays restera très vulnérable face aux aléas naturels et anthropiques.
En effet, il est incontestable qu’il faut former massivement la population, tant en quantité qu’en qualité, afin que le pays dispose de ressources humaines capables de penser et de panser ses problèmes. Investir dans la recherche scientifique, technique et technologique s'avère tout aussi crucial, à l’instar des chercheurs de l’IGA et de la NOAA qui améliorent régulièrement leurs pratiques de gestion des risques hydrométéorologiques.
Il sera enfin utile de rompre avec la gestion exclusive de l’urgence. Investir massivement dans la réduction structurelle des risques et l’aménagement du territoire n’est plus une option, mais le pilier fondamental de la souveraineté nationale et de la préservation des vies humaines.
Dr. Louis-Marc PIERRE
Professeur à l’UEH
Coordonnateur de la SARVCR
Contacts: (+509) 32256270, societe.arvcr.hayti@gmail.com
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Pierre, L.-M.,2019, La vulnérabilité des communes de Pétion-ville et de Port-au-Prince vue à travers le bassin versant de la rivière Bois-de-chêne (Haïti) : une analyse de géographie urbaine et des risques, thèse de doctorat, Université Sorbonne Paris Cité - Diderot), 381P;
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Pierre, L.-M., 2024, Quand la saison cyclonique de 2024 s’annonce inquiétante - La crise haytienne entre sa construction et sa gestion : l’urgence d’une (de/re) organisation, Le Nouvelliste, https://lenouvelliste.com/article/248503/quand-la-saison-cyclonique-de-2024-sannonce-inquietante
Pierre, L.-M., 2026, Quatrième Conférence nationale annuelle de la SARVCR sur la gestion des risques de catastrophe en Hayti, https://lenouvelliste.com/article/263733/quatrieme-conference-nationale-annuelle-de-la-sarvcr-sur-la-gestion-des-risques-de-catastrophe-en-hayti;
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