La Conférence nationale annuelle sur la gestion des risques de catastrophe en Hayti, initiée par la Société des Aléas, des Risques, des Vulnérabilités, des Catastrophes et de la Résilience (SARVCR), devient sans conteste l’un des événements scientifiques et communautaires phares du paysage haytien en matière de gestion des risques. Depuis 2023, cette activité réunit chaque 12 janvier une centaine de personnes qui échangent avec des chercheurs, des experts, des professionnels et des décideurs multidisciplinaires et multisectoriels sur des sujets d’intérêt public, dans l’objectif de contribuer au développement de la connaissance, de la mémoire, de l’histoire, de la culture et de la conscience du risque au sein de la société haytienne.
Ce 12 janvier 2026, la quatrième édition s’est déroulée en ligne de 9 h à 15 h (heure de Port-au-Prince) autour du thème : « La place des risques quotidiens et des services de secours dans le système national de gestion des risques de désastre en Hayti ». Pourquoi les organisateurs ont-ils choisi ce thème pour la commémoration de la seizième année de la catastrophe majeure du 12 janvier 2010 ? Comment les conférenciers l’ont-ils abordé ?
- Un thème qui soulève des problèmes quotidiens aux conséquences catastrophiques
Selon le Coordonnateur général de la SARVCR, le géographe et Professeur Louis-Marc PIERRE, ce thème a été choisi dans un contexte où les accidents et les incendies causent de nombreuses pertes humaines et des dommages graves. Il a souligné que les conséquences sont souvent catastrophiques lorsqu’elles sont cumulées sur plusieurs mois. Pourtant, elles passent inaperçues, car les décès et les dommages subis par les victimes sont rarement relayés par les médias locaux, au profit de sujets d’actualité plus brûlants. Parallèlement, les victimes d’accidents ou d’incendies manquent d’accès aux soins d’urgence et à l’assistance nécessaire. Cela est dû, entre autres, au fait que les structures chargées de gérer les urgences et les secours ne disposent pas des ressources humaines, financières, logistiques et administratives adéquates. Cette situation aggrave sans cesse la vulnérabilité d’une société déjà confrontée à de multiples crises politiques, économiques et sociales, poussant la majorité de la population dans une lutte quotidienne pour sa survie.
De plus, voulant profiter de la collaboration d’Expertise France en Hayti à travers le projet PHÉNIX visant à renforcer les capacités opérationnelles du pays dans les domaines de la protection civile et de la lutte contre les incendies, il était opportun de ramener les débats sur ces thématiques tout en cherchant à établir des passerelles entre les connaissances académiques (Université), les savoirs empiriques locaux (société civile) et les politiques publiques (Etat) pour assurer une meilleure coordination des acteurs et des moyens, indispensable au renforcement de la capacité de résilience du pays.
C’est dans cette perspective que la SARVCR a fait de la 4ème Conférence nationale annuelle sur la gestion des risques de catastrophe en Hayti – organisée à l’occasion de la seizième commémoration du séisme de 2010 – un espace de discussions où des experts nationaux et internationaux ont partagé leurs connaissances et leurs expériences avec la population, permettant une meilleure compréhension des enjeux, des défis et des perspectives liés aux risques quotidiens et aux services de secours en particulier, ainsi qu’à la gestion des risques de catastrophe en général.
- Des interventions aux approches pluridisciplinaires et multisectorielles
Il est important de préciser que cette 4ème Conférence nationale annuelle sur la gestion des risques de catastrophe en Hayti comptait quatre (4) conférenciers. En premier lieu, le directeur du Centre de Formation des Cadres de l’Éducation (CFCE) au Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP), Monsieur Jean Misgaire Fanor, a d’entrée de jeu placé l’éducation au centre du système national de gestion des risques de désastre en Hayti (GRD). Selon lui, le secteur éducatif, principalement à travers les écoles, est concerné à la fois par l’éducation, la formation et la sensibilisation de la population aux risques. Il est aussi touché par les dommages enregistrés lors du passage d’aléas naturels ou anthropiques, tout en servant d’abri provisoire pour les victimes. Il a ajouté que le secteur fait face à des défis énormes, tels que les structures précaires des bâtiments scolaires (dominées par les investissements privés) et le déficit en ressources humaines qualifiées pour la gestion efficace des risques. En conséquence, le système souffre d’un manque d’approche systémique : les efforts sont souvent concentrés sur l’urgence au détriment d’un investissement sérieux dans la prévention, la recherche et l’évaluation des vulnérabilités. De plus, le manque de ressources financières est criant, car le secteur ne dispose pas d’une part propre dans le budget national et dépend essentiellement de partenaires étrangers. Enfin, le directeur a souligné les efforts réalisés par le MENFP au niveau des curricula, tout en interpellant les décideurs et la société civile sur le fait que « la gestion des risques n’est pas un coût, mais un investissement » visant à protéger les vies et les biens pour garantir un avenir résilient.
En second lieu, l’historien-géographe Monsieur et professeur-chercheur à l’Université d’État d’Hayti et à l’Université Quisqueya, Georges Eddy Lucien, a orienté son intervention vers un cadre méthodologique basé sur une approche sociale afin de mieux comprendre les risques et les vulnérabilités en Hayti. Il a critiqué l’aspect technique, à la fois fonctionnaliste (la mauvaise qualité des services) et formaliste (l’irrespect des normes), de la pensée dominante en Hayti qui occulte la dimension historique et sociale des incendies. Selon lui, Hayti a hérité d’un modèle de gestion des risques imposé par des acteurs étrangers, sans prise en compte de sa complexité multirisque. À titre d’exemple, il a souligné que le risque d’incendie a émergé en Hayti après la mauvaise gestion du risque sismique durant la période coloniale, lorsque la métropole a interdit les constructions en béton au profit du bois, provoquant ainsi d’importantes vagues d’incendies peu de temps après. De même, les occupants américains ont grandement transformé le centre-ville de Port-au-Prince en lieu de stockage de carburant. Ce qui allait encore provoquer des cas répétés d’incendies au niveau de la capitale haytienne. Se référant à l’architecte Albert Mangonès, il a expliqué la faible capacité logistique et administrative du pays face à ce risque, laquelle empêche toute intervention simultanée sur plusieurs sites. Il a également déploré la faiblesse de l’approche d’une majorité d’intellectuels haïtiens qui ne pratiquent pas la co-formation et la co-construction des connaissances, utilisant des savoirs souvent biaisés par leur caractère purement technique et importé. Pour lui, « réduire les risques consiste à étendre les connaissances, à réviser les grilles d’analyse et à en élaborer d’autres plus puissantes pour mieux saisir leur complexité ». En conclusion, il a plaidé pour des écoles de pensée dominées par des approches sociales et systémiques et pour des professeurs-citoyens, qui se distinguent d’une élite utilisant son statut pour inféoder la masse. Au contraire, ils doivent s’engager dans la formation d’une génération capable de contrôler et de mettre l’État au service de la population.
En troisième lieu, le médecin Édouard Estiverne, interne à l’Hôpital Universitaire Justinien, a mis en relation la gestion des urgences en Hayti et l’ignorance de la population. Il a mis en évidence les défis structurels majeurs des services d’urgence, marqués par une faiblesse tant quantitative que qualitative. Cette situation est aggravée par la circulation rapide de fausses informations à l’aide des moyens de la nouvelle technologie de l’information et de la communication. Face à cela, il a appelé à un engagement citoyen pour la vulgarisation des connaissances dans le but d’éduquer, de former, de sensibiliser et d’informer la population. C’est dans cette optique qu’il a fondé Medi6, une plateforme de production et de diffusion de savoirs médicaux en créole sur les réseaux sociaux.
En dernier lieu, le spécialiste en protection civile et expert d’Expertise France (Agence Française de Développement - AFD), Monsieur Bastien Pichon, a mis en perspective les systèmes de protection civile haïtien et français. Après avoir présenté l’opérateur public français au sein duquel il travaille dans le projet PHÉNIX, il a retracé l’évolution du système français, de la gratuité des secours en 1733 à la loi de modernisation de la sécurité civile en 2004. Il système de 4 siècles d’expériences qui peuvent vraiment inspirer les acteurs haytiens. Ce système repose sur des sapeurs-pompiers volontaires, professionnels et militaires, opérant à quatre échelles : nationale, zonale (sous l’autorité du Préfet de zone), départementale (sous l’autorité du Préfet de ce niveau) et communale (sous l’autorité du Maire). Il a noté que le système haytien est également déconcentré et accorde une place aux mairies, avec des missions similaires de protection des personnes, des biens et de l’environnement. Néanmoins, il a souligné la puissance du modèle français, qui s’appuie sur d’importantes ressources humaines, des moyens matériels conséquents (avions, hélicoptères, des casernes…) et un engagement communautaire fort à travers des associations agréées de sécurité civile. En se basant sur les besoins réels du pays, ces éléments constituent, à mon avis, des domaines où l’Etat Haytien et la société doivent investir pour renforcer la capacité de résilience du pays.
Conclusion
En fin de compte, la quatrième Conférence nationale annuelle sur la gestion des risques de catastrophe en Hayti, organisée par la Société des Aléas, des Risques, des Vulnérabilités, des Catastrophes et de la Résilience (SARVCR), a permis de mettre en lumière des thématiques souvent négligées dans le pays : les risques d’incendies et d’accidents, et les services de secours.
Les interventions des conférenciers ont révélé que le Système National de Gestion des Risques et des Désastres (SNGRD) fait face à des obstacles majeurs. Le manque de ressources humaines qualifiées, l’insuffisance de moyens financiers et matériels, ainsi que les lacunes dans les grilles d’analyse des risques et dans la coordination des acteurs et des moyens constituent des défis de taille et des éléments de vulnérabilité graves. Dans le cadre du renforcement des capacités du pays, le système peut bénéficier de l’appui du partenariat international, tel que celui d’Expertise France à travers le projet PHÉNIX.
Toutefois, il est impératif que l’État haytien manifeste une réelle volonté politique en érigeant ce secteur au rang de priorité nationale. La gestion des risques de catastrophe ne doit pas être essentiellement réduite à des interventions ponctuelles lors des phénomènes adverses. Au contraire, elle doit être considérée comme un secteur stratégiquement vital sans lequel les citoyens et leurs biens ne seront jamais en sécurité, et le pays ne connaitra aucun développement socioéconomique, politique et écologique efficace, durable et résilient. Un tel projet ne sera possible qu’avec l’engagement citoyen et l’implication des centres de formation (écoles, universités…) et des forces vives communautaires (société civile).
Rapporteur/Auteur
Louis-Marc PIERRE, Géographe et Historien, Professeur à l’UEH/CHCL rattaché à la Faculté des Sciences de la Terre, de l’Environnement et de l’Aménagement du Territoire (FSTEAT); Co-Directeur de recherche au PARCC financé par le U.S National Science Foundation (Award 2448608), 2025-2026 ; Coordonnateur général de la Société des Aléas, des Risques, des Vulnérabilités, des Catastrophes et de la Résilience (SARVCR). societe.arvcr.hayti@gmail.com
