Article 4 : Et si le “retard” écologique d’Haïti devenait un avantage ?
Agriculture, environnement et le paradoxe du futur… Pendant longtemps, le développement a suivi une trajectoire qui semblait presque naturelle. Le monde plonge tête baissée, sans réfléchir aux conséquences, dans le produire davantage, industrialiser davantage, consommer davantage.
Les pays considérés comme « avancés » ont traversé une même séquence historique. On parle de révolution industrielle, urbanisation accélérée, exploitation massive des ressources naturelles, consommation énergétique croissante. Pendant plus d’un siècle, ce modèle a été présenté comme la voie presque obligatoire du progrès. Dans cette logique, les sociétés moins industrialisées étaient perçues comme « en retard », destinées tôt ou tard à suivre la même trajectoire. Mais quelque chose a changé.
Aujourd’hui, ce sont précisément les pays les plus industrialisés qui cherchent à corriger certains effets produits par leur propre développement. Leur témérité les rend responsable de émissions massives de carbone, dégradation des sols, perte de biodiversité, dérèglement climatique et dépendance énergétique. Autrement dit, une partie du monde tente désormais de résoudre les problèmes créés par le modèle qu’il présentait autrefois comme universel.
Et cette évolution fait apparaître une question inattendue. Certaines caractéristiques longtemps interprétées comme des signes de retard pourraient-elles devenir demain des avantages ?
Dans le cas d’Haïti, cette interrogation mérite d’être posée. Sur de nombreux indicateurs environnementaux, le pays apparaît vulnérable. Déforestation sévère, érosion des sols, catastrophes naturelles fréquentes, fragilité des infrastructures : les difficultés sont bien réelles et profondément préoccupantes.
Mais il existe un autre aspect du problème que l’on évoque moins souvent. Malgré ses difficultés économiques, Haïti possède une empreinte carbone relativement faible comparée aux grandes économies industrielles. Cette situation n’est évidemment pas le résultat d’une stratégie environnementale volontaire. Elle est largement liée à des contraintes économiques et à une industrialisation limitée.
Cependant, le paradoxe demeure. Dans un contexte mondial où les pays cherchent désormais à réduire leurs émissions et à réinventer leurs modèles de production, une faible intensité industrielle peut également signifier qu’il existe moins d’infrastructures polluantes à transformer.
Le débat contemporain sur le développement utilise parfois le concept de leapfrogging, ou « saut technologique ». Des économistes et spécialistes du développement, dont Jeffrey Sachs et plusieurs travaux soutenus par la Banque mondiale, ont exploré cette idée selon laquelle certains pays pourraient éviter certaines étapes coûteuses du développement classique et adopter directement des technologies plus durables.
On en observe déjà des exemples ailleurs. Certains pays ont sauté l’étape des réseaux téléphoniques fixes pour adopter directement la téléphonie mobile. D’autres investissent directement dans les énergies renouvelables sans construire d’abord des infrastructures énergétiques massivement dépendantes du charbon.
Une question similaire peut être posée à Haïti. Le pays pourrait-il éviter certaines erreurs environnementales historiques commises ailleurs ?
L’agriculture offre un terrain particulièrement intéressant pour cette réflexion. Pendant longtemps, les modèles agricoles dominants ont privilégié l’industrialisation intensive : monocultures massives, mécanisation lourde, dépendance aux intrants chimiques. Ces approches ont permis d’augmenter considérablement les rendements, mais elles ont également généré des conséquences importantes sur les sols et les écosystèmes.
À l’inverse, une grande partie de l’agriculture paysanne haïtienne reste caractérisée par des exploitations relativement petites, une forte présence familiale et des pratiques souvent davantage liées aux contraintes locales. Cela ne signifie pas que ces systèmes soient automatiquement durables ou suffisants. Les difficultés rencontrées par les agriculteurs haïtiens sont nombreuses. Ils font face au faible accès au crédit, vulnérabilité climatique, manque d’investissements publics et infrastructures limitées.
Mais plusieurs chercheurs, dont l’agronome Miguel Altieri, ont montré que certaines formes d’agriculture paysanne et agroécologique peuvent présenter des avantages importants en matière de résilience, de biodiversité et d’adaptation climatique. Cette idée mérite réflexion.
Et si certaines pratiques traditionnellement considérées comme archaïques étaient moins éloignées du futur qu’on ne le pense ?
Car la crise écologique mondiale oblige progressivement à revoir certaines certitudes. Ce qui paraissait autrefois synonyme de progrès, produire toujours davantage à n’importe quel coût environnemental, apparaît aujourd’hui de plus en plus contesté.
Inversement, certaines logiques longtemps perçues comme marginales comme proximité, diversité agricole, sobriété, résilience locale gagnent progressivement en légitimité. Cela ne veut évidemment pas dire qu’Haïti doit célébrer ses difficultés ou transformer ses vulnérabilités en fierté nationale artificielle. La pauvreté n’est pas une politique écologique. L’absence d’industrialisation n’est pas automatiquement une stratégie durable.
Mais le pays pourrait peut-être tirer une leçon particulière de sa propre trajectoire plutôt que de tenter de reproduire exactement les chemins empruntés ailleurs, il pourrait chercher à construire un modèle davantage adapté aux défis du XXIᵉ siècle. Car le monde change rapidement.
Et dans un monde qui tente de réduire son empreinte environnementale, la question n’est peut-être plus simplement : Qui est en retard ? La vraie question devient peut-être : En retard sur quoi exactement ?
Dans le prochain article, cette série abordera l’une des questions les plus sensibles ; les blocages réels qui freinent aujourd’hui Haïti gouvernance, corruption, crises institutionnelles et poids des interventions extérieures. À semaine prochaine…
Références et lectures suggérées
Jeffrey Sachs Oct. 2021, Development and sustainability, it’s time to change course Rapports de la Banque mondiale sur le développement durable et les transitions énergétiques, https://www.jeffsachs.org/interviewsandmedia/wrjl3tam7gj4tgdt32l2r63gpngj8r
Jeffrey Sachs, Nov. 2016: Why we need to invest for sustainable development, https://www.weforum.org/stories/2016/11/jeffrey-d-sachs-why-we-need-to-invest-for-sustainable-development/
Miguel Altieri, travaux sur l’agroécologie et les systèmes agricoles résilients
P. M. Stassart, Baret Ph., Grégoire J-Cl., Hance Th., Mormont M., Reheul D., Stilmant D., Vanloqueren G., Visser M, (2012) L’agroécologie : trajectoire et potentiel Pour une transition vers des systèmes alimentaires durables
Agence Française de Développement : (2023)Pour une meilleure intégration de la transition agroécologique dans les projets financés par le groupe AFD, chrome-extension://efaidnbmnnnibpcajpcglclefindmkaj/https://www.boost-ae.net/medias/f2906d4d-8245-4c80-d28d-ef3fbe6d7be2.pdf
Rapports du Programme des Nations Unies pour l’environnement sur le changement climatique et l’agriculture durable, https://www.un.org/fr/climatechange/reports
Études de la Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture sur l’agriculture paysanne et la sécurité alimentaire, https://www.fao.org/home/fr
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)
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