Mettons des mots sur nos maux (II)

Article 2 : Comment la division est devenue un modèle économique Victor Hugo a dit : « C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches.

Dacely Bertrand
02 juil. 2026 — Lecture : 8 min.
Mettons des mots sur nos maux (II)

Des passants devant une antenne de la PNH à Drouillard

Article 2 : Comment la division est devenue un modèle économique

Victor Hugo a dit : « C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches. » Autrement dit, une société ne se détruit jamais uniquement parce qu'elle est pauvre. Elle commence à s'effondrer lorsque certains découvrent qu'ils peuvent s'enrichir grâce à la pauvreté des autres. 

L'article précédent posait une question simple : jusqu'où va notre misère ? La réponse était douloureuse. Notre misère dépasse largement le manque de revenus, d'électricité ou d'infrastructures. Elle touche désormais nos institutions, notre confiance collective et notre capacité même à imaginer un avenir commun.

Mais cette conclusion appelle trois (3) autres questions. Pourquoi cette crise dure-t-elle depuis plus de trente-cinq ans ? Pourquoi chaque tentative de redressement semble-t-elle échouer ? Pourquoi les mêmes mécanismes reviennent-ils sans cesse, malgré les changements de gouvernements, les interventions internationales, les élections, les transitions et les promesses de réforme ?

L'explication la plus répandue consiste à invoquer l'instabilité politique. Cette réponse est insuffisante. Car l'instabilité elle-même demande une explication. Une société ne demeure pas durablement divisée par hasard. Lorsqu'un phénomène persiste pendant plusieurs décennies, l'économiste cherche toujours à identifier les incitations qui le rendent durable. Donc, une autre question s'impose : Qui tire profit de cette division ? Cette interrogation peut paraître brutale. Elle est pourtant indispensable à en croire le sociologue norvégien Johan Galtung qui distinguait la violence directe, celle des armes, des assassinats et des guerres, et celle d'une forme plus discrète mais souvent plus durable : la violence structurelle. 

En clair, la violence structurelle ne résulte pas nécessairement d'un agresseur identifiable ; elle s'inscrit dans l'organisation même de la société, lorsque les institutions empêchent durablement une partie de la population d'accéder aux ressources, à la sécurité ou aux opportunités. Dans cette perspective, la violence armée qui domine aujourd'hui certains territoires haïtiens n'est peut-être pas uniquement une cause de la crise. Elle constitue aussi l'aboutissement d'un système où les mécanismes de production des inégalités se sont progressivement institutionnalisés.

Lorsque le chaos devient une rente

Les économistes distinguent traditionnellement deux façons de créer de la richesse. La première consiste à produire des biens et des services, créer des entreprises, former des travailleurs, investir et innover. La seconde consiste à contrôler des rentes.

Pour Douglass North, les institutions ne sont pas seulement les lois ou les constitutions. Elles sont les « règles du jeu » qui déterminent les comportements rationnels des individus. Lorsque ces règles récompensent davantage la proximité du pouvoir que l'innovation, davantage la rente que la production, davantage le clientélisme que la compétence, les acteurs économiques adaptent naturellement leurs stratégies. Ce ne sont plus les meilleurs producteurs qui réussissent, mais ceux qui maîtrisent le mieux les mécanismes de captation des ressources publiques ou privées. La crise cesse alors d'être un accident ; elle devient une conséquence logique du système institutionnel. 

L'économie cesse alors de créer de la valeur. Elle organise sa redistribution au profit des groupes les mieux placés. C'est ce que les économistes appellent une économie de rente. Haïti n'est malheureusement pas étrangère à cette logique. Depuis plusieurs décennies, les conflits politiques ne portent pas uniquement sur des visions opposées du développement.

Ils concernent également l'accès à des positions permettant de contrôler des marchés protégés, des contrats publics, des exonérations fiscales, des licences d'importation, des nominations administratives ou encore des réseaux d'influence. C’est ainsi que la lutte politique devient alors une lutte pour l'accès à la rente. 

À l'opposé de cette logique, l'économiste Joseph Schumpeter voyait dans l'entrepreneur innovateur le véritable moteur du développement économique. Les sociétés prospèrent lorsque les talents sont récompensés pour leur capacité à créer de nouvelles richesses. À l'inverse, lorsque l'énergie entrepreneuriale est détournée vers la recherche de privilèges politiques ou administratifs, l'innovation ralentit, l'investissement diminue et la croissance s'essouffle. La véritable tragédie haïtienne réside peut-être là : une partie considérable de l'intelligence nationale consacre désormais ses efforts à contourner les dysfonctionnements du système plutôt qu'à produire.

Quand la division devient rentable

L'économiste Mancur Olson expliquait qu'au fil du temps, certaines coalitions découvrent qu'elles peuvent défendre leurs intérêts particuliers au détriment de l'intérêt général. Plus ces coalitions deviennent puissantes, plus elles ralentissent les réformes susceptibles de remettre leurs privilèges en cause.

Cette analyse éclaire de manière troublante l'expérience haïtienne. La division politique permanente produit une conséquence inattendue. Elle empêche l'émergence d'un État suffisamment fort pour remettre en question les positions acquises. Dans un pays où les gouvernements changent rapidement, où les institutions demeurent fragiles et où les crises se succèdent, les réformes structurelles deviennent presque impossibles. Cette instabilité protège paradoxalement ceux qui savent s'y adapter. Les perdants sont nombreux. Cependant, les gagnants existent également.

Les institutions extractives

Dans leur ouvrage Why Nations Fail, Daron Acemoglu et James Robinson distinguent deux grands types d'institutions. Les institutions inclusives favorisent l'investissement, l'innovation et la participation du plus grand nombre. Les institutions extractives permettent au contraire à une minorité de concentrer les ressources, le pouvoir et les opportunités.

Aucune société n'est entièrement inclusive ou entièrement extractive. Mais lorsqu'un pays glisse progressivement vers des institutions où les règles servent davantage des intérêts particuliers que l'intérêt collectif, les inégalités s'accentuent et la croissance ralentit.

Cette réflexion dépasse largement le cas haïtien. Elle concerne de nombreuses sociétés confrontées à des crises de gouvernance. En Haïti, la question essentielle n'est donc pas seulement de savoir qui gouverne. Elle est de savoir quelles incitations produit notre système politique. Favorise-t-il davantage la création de richesses ou la conquête de privilèges ?

Les travaux de Elinor Ostrom rappellent pourtant qu'une société n'est jamais condamnée à choisir entre l'anarchie et l'autoritarisme. Des communautés peuvent élaborer elles-mêmes des règles de coopération efficaces lorsque la confiance, la responsabilité mutuelle et les mécanismes de contrôle collectif demeurent vivants. Cette observation est importante pour NOUS. Malgré l'effondrement de nombreuses institutions nationales, des pratiques de solidarité, telles que le konbit, les associations communautaires ou certaines organisations locales, témoignent encore d'une capacité d'auto-organisation qui constitue peut-être l'un des derniers capitaux sociaux du pays.

Le coût économique de la division

La division possède un coût immense. Chaque entreprise qui renonce à investir. Chaque ingénieur qui émigre. Chaque école qui ferme. Chaque route bloquée. Chaque cargaison retardée. Chaque entrepreneur victime de l'insécurité. Tout cela représente une richesse qui ne sera jamais produite. La Banque mondiale rappelle depuis plusieurs années que l'incertitude institutionnelle constitue l'un des principaux freins à l'investissement privé.

Aucune économie ne peut durablement prospérer lorsque les règles changent constamment ou que leur application dépend davantage des rapports de force que de l'État de droit. L'insécurité n'appauvrit pas seulement les victimes directes. Elle réduit la richesse potentielle de toute la nation.

L'économiste péruvien Hernando de Soto a montré que l'insécurité juridique empêche les populations de transformer leurs biens en véritable capital économique. Lorsque les droits de propriété sont fragiles, que les contrats sont difficiles à faire respecter et que l'incertitude domine, les investissements de long terme deviennent exceptionnels. Cette réflexion éclaire également les difficultés rencontrées par de nombreux entrepreneurs haïtiens, contraints de privilégier la survie quotidienne plutôt que des stratégies durables de développement.

L'économie du désordre

Le désordre lui-même finit par générer des revenus. Des circuits parallèles apparaissent. Des services de protection se développent (Brigade vigilance, bwa kale…). Des marchés informels remplacent progressivement les institutions (la vente d’armes illégales, drogue, …). Des groupes armés prélèvent leurs propres taxes (péage instauré par des bandits). Des réseaux de contrebande prospèrent. Des intermédiaires vivent de l'absence de règles plutôt que de leur existence.

L'économie continue de fonctionner. Mais elle fonctionne contre l'État et la société. Plus la crise dure, plus certains investissements privés s'adaptent à cette économie du désordre. Le chaos cesse alors d'être une anomalie. Il devient un environnement économique.

Dans son analyse de la confiance comme facteur de développement, Francis Fukuyama souligne qu'aucune économie moderne ne peut prospérer durablement lorsque les relations sociales reposent principalement sur la méfiance. La confiance réduit les coûts des transactions, facilite les investissements et favorise la coopération entre acteurs économiques. À l'inverse, une société dominée par la suspicion permanente multiplie les coûts cachés : protection privée, corruption, informalité, contrats non respectés, fuite des capitaux et exode des compétences. En ce sens, la crise haïtienne est aussi une crise de la confiance.

La reconstruction commence par un changement d'incitations

L'erreur serait de croire que la solution consiste uniquement à remplacer quelques dirigeants. Les institutions importent davantage que les individus. Douglass North nous rappelle qu'une société change durablement lorsque les règles changent. Autrement dit, lorsque produire devient plus rentable que capturer. Lorsque respecter la loi rapporte davantage que la contourner. Lorsque l'investissement rapporte davantage que la spéculation politique. Lorsque l'unité nationale devient plus profitable que la division permanente. Voilà peut-être le véritable défi haïtien. 

La véritable richesse d'une nation ne réside pas uniquement dans son sous-sol, dans ses ports ou dans ses ressources financières. Elle réside dans la qualité des règles qui organisent la coopération entre ses citoyens. Lorsqu'un pays récompense davantage ceux qui divisent que ceux qui construisent, davantage ceux qui capturent que ceux qui produisent, il fabrique progressivement sa propre pauvreté.

Notre drame n'est donc pas seulement économique. Il est institutionnel. Il est moral. Il est civilisationnel. Car aucune société ne peut durablement prospérer lorsque la fragmentation devient un investissement rentable. L'histoire montre cependant que les institutions ne sont jamais immuables. Elles sont des créations humaines. Ce que les hommes ont construit, les hommes peuvent aussi le transformer.

Encore faut-il avoir le courage de reconnaître que le premier marché à réformer en Haïti n'est ni celui des changes, ni celui des importations. C'est le marché politique lui-même, où, depuis trop longtemps, la division rapporte davantage que l'unité. Nous avons longtemps cherché les responsables. Il nous faut désormais transformer les règles qui récompensent encore le désordre. Car aucune nation ne peut prospérer lorsque le chaos devient un modèle économique.

Dans le prochain article, nous verrons comment cette logique a progressivement conduit à l'effacement de l'État et à l'émergence de ce que beaucoup décrivent aujourd'hui comme une véritable République des gangs.

Références

Claude Didry, Caroline Vincensini. Au-delà de la dichotomie marché-société: l’institutionnalisme de Douglass C. North. 2008. 

Joseph Schumpeter(1942), Capitalism, Socialism and Democracy 

Daron Acemoglu et James A. (March 2012), Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty. (édité en français sous le titre Prospérité, puissance et pauvreté)

Elinor Ostrom(1990), Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles

Hernando de Soto(2000), The Mystery of Capital: Why Capitalism Triumphs in the West and Fails Everywhere Else (édité en français sous le titre Le Mystère du capital : Pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et échoue partout ailleurs)

Francis Fukuyama(1995)Trust: The Social Virtues and The Creation of Prosperity (édité en français sous le titre Confiance et puissance : Les vertus sociales et la création de la prospérité)

Dacely Bertrand

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT 

Professeur, University of the People (California) 

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)