Haïti est-elle réellement en retard ? Déconstruire le récit de la “faillite” 

Article 6 : Technologie, avenir et la fin d’un malentendu Depuis plusieurs décennies, l’un des reproches les plus fréquents adressés à Haïti concerne son prétendu retard technologique.

Dacely Bertrand
05 juin 2026 — Lecture : 6 min.
Haïti est-elle réellement en retard ? Déconstruire le récit de la “faillite” 

6b2b2c72-c7a8-47e3-a83f-827ac245c329

Article 6 : Technologie, avenir et la fin d’un malentendu

Depuis plusieurs décennies, l’un des reproches les plus fréquents adressés à Haïti concerne son prétendu retard technologique. Internet insuffisant. Infrastructures numériques limitées. Faible industrialisation. Administration encore largement dépendante du papier. Faible investissement dans la recherche et l’innovation.

À première vue, le constat paraît difficile à contester. Et pourtant, comme nous l’avons vu tout au long de cette série, les apparences méritent parfois d’être interrogées. Car lorsqu’on parle de retard technologique, une question essentielle est rarement posée :

En retard par rapport à quel modèle ?

L’histoire du développement n’est pas une course où tous les pays empruntent nécessairement la même route. Certaines sociétés ont construit leurs infrastructures numériques après avoir investi pendant des décennies dans des systèmes industriels lourds. D’autres ont contourné certaines étapes et adopté directement des technologies plus récentes.

Ce phénomène est bien connu des économistes du développement. Il est souvent désigné sous le terme de leapfrogging déjà cité dans l’article 4, ou « saut technologique ». Des chercheurs tels que Carlota Perez ou Jeffrey Sachs ont montré que les périodes de transition technologique créent parfois des opportunités inédites pour des pays qui ne sont pas enfermés dans des infrastructures anciennes.

L’Afrique en offre plusieurs exemples. Certains pays ont largement contourné l’étape des réseaux téléphoniques fixes pour adopter directement les technologies mobiles. Des systèmes de paiement numérique se sont développés dans certaines régions plus rapidement que dans des économies pourtant plus anciennes. D’autant plus que les services de paiement mobile (MonCash, NatCash) sont largement utilisés en Haiti, y compris par les populations les plus vulnérables. Voir mon article publié dans Le Nouvelliste titré « Quand l’État est faible, le numérique peut devenir une infrastructure »

L’absence d’une infrastructure héritée peut parfois devenir un avantage. Cette observation mérite d’être méditée dans le cas haïtien. Car si le pays accuse effectivement un retard dans plusieurs domaines technologiques, il ne porte pas non plus le poids d’immenses systèmes industriels obsolètes à réformer. Une partie des infrastructures reste encore à construire.

Or construire aujourd’hui n’est pas la même chose que construire hier. Les technologies numériques, l’intelligence artificielle, les services dématérialisés, les plateformes collaboratives, les systèmes de paiement électronique et l’enseignement à distance offrent désormais des possibilités qui n’existaient pas pour les générations précédentes.

Comme l’explique l’économiste Mariana Mazzucato, l’innovation ne dépend pas uniquement du niveau de richesse d’un pays. Elle dépend aussi de sa capacité à définir une vision collective et à mobiliser ses ressources autour d’objectifs stratégiques.

Et c’est probablement là que se situe le véritable enjeu. Car la technologie n’est jamais une fin en soi. Les ordinateurs ne remplacent pas une vision nationale. Les applications ne remplacent pas des institutions fonctionnelles. L’intelligence artificielle ne remplace pas l’intelligence collective.

Le défi d’Haïti n’est donc pas simplement d’acquérir davantage de technologies. Le défi est de les mettre au service d’un projet. Un système éducatif capable de former les talents dont le pays a besoin.

Une administration capable de gagner en efficacité et en transparence. Des entreprises capables d’innover et de créer de la valeur. Une diaspora capable de contribuer autrement que par les transferts financiers. Car l’un des actifs les plus sous-estimés du pays demeure précisément cette diaspora, en témoigne notre sélection nationale.

Des centaines de milliers d’Haïtiens occupent aujourd’hui des fonctions dans les universités, les entreprises, les hôpitaux, les laboratoires, les administrations et les organisations internationales à travers le monde. Ils constituent un réservoir exceptionnel de compétences, d’expériences et de réseaux. Le véritable enjeu n’est pas seulement de célébrer cette réussite individuelle. Il est de savoir comment la transformer en levier collectif.

Mais au-delà de la technologie, cette dernière réflexion nous ramène à la question qui a guidé l’ensemble de cette série.

Haïti est-elle réellement en retard ?

L’histoire nous a rappelé qu’en 1804, le pays fut en avance sur son temps. L’économie nous a montré que les indicateurs traditionnels ne racontent pas toujours toute l’histoire. La culture nous a appris que la modernité ne se réduit pas à l’imitation. L’écologie nous a révélé que certaines vulnérabilités pouvaient devenir des opportunités. La politique nous a obligés à reconnaître l’existence de responsabilités internes autant que de contraintes externes.

À chaque étape, le même constat est apparu. Le mot « retard » semble souvent moins décrire une réalité qu’exprimer une comparaison. Et c’est précisément là que réside le malentendu. 

Car une nation n’est pas un élève que l’on classe dans un bulletin mondial. Elle possède sa propre histoire. Ses propres blessures. Ses propres réussites. Ses propres contradictions. Mesurer constamment Haïti à l’aune d’autres trajectoires revient souvent à ignorer la singularité de son parcours.

Cela ne signifie pas qu’il faille se satisfaire de la situation actuelle. La pauvreté est réelle. L’insécurité est réelle. La corruption est réelle. Les difficultés institutionnelles sont réelles. Aucun discours ne doit servir à les minimiser.

Mais il existe une différence fondamentale entre reconnaître les problèmes d’un pays et conclure que ces problèmes définissent son essence. C’est peut-être là que commence l’erreur.

Pendant trop longtemps, Haïti a été décrite à travers ses crises. Comme si son avenir était déjà écrit. Comme si son histoire n’était qu’une succession d’échecs. Comme si ses difficultés actuelles constituaient une preuve de son incapacité à se transformer.

Pourtant, les nations ne sont pas des fatalités. Elles sont des constructions humaines. Et ce qui a été construit peut être reconstruit. Ce qui a été affaibli peut être renforcé. Ce qui a été perdu peut être réinventé. La véritable question n’est donc pas de savoir si Haïti est en retard.

La véritable question est de savoir si les Haïtiens accepteront encore longtemps que d’autres définissent à leur place ce que signifie être en avance. Car un peuple qui a été capable d’accomplir l'impossible en 1804 ne manque pas d’histoire. Il ne manque pas de ressources. Il ne manque pas de talent. Il ne manque pas d’avenir. Il manque surtout une chose : la décision collective de croire que son destin n’est pas condamné à répéter ses crises.

Le retard n’est pas une identité. Le retard n’est pas une fatalité. Le retard n’est pas un destin. Et peut-être que la première condition du redressement national consiste précisément à cesser de se définir par ce mot.

Références et lectures suggérées

Carlota Perez, travaux sur les révolutions technologiques et le développement économique, https://carlotaperez.org/

Jeffrey Sachs, recherches sur le développement durable et l’innovation dans les pays émergents, https://sdgtransformationcenter.org/reports/sustainable-development-report-2025

Mariana Mazzucato (Jan 2018), The Entrepreneurial State et travaux sur les stratégies nationales d’innovation 

Le Nouvelliste, (fev. 2026), Quand l'État est faible, le numérique peut devenir une infrastructure, https://lenouvelliste.com/article/264147/quand-letat-est-faible-le-numerique-peut-devenir-une-infrastructure

Michel-Rolph Trouillot, réflexions sur la trajectoire historique d’Haïti, https://luxediteur.com/michel-rolph-trouillot-une-autre-approche-de-lhistoire/

Rapports de la Banque mondiale, de l’Union internationale des télécommunications et du Programme des Nations Unies pour le développement sur la transformation numérique et le développement humain. https://www.banquemondiale.org/fr/topic/digital/overview#1

Dacely Bertrand

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT 

Professeur, University of the People (California) 

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)