Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que mémoire à transmettre. Chaque activité est une source de dignité, elle nourrit l’homme, elle libère la communauté. Un métier est pain, eau, souffle, offrande.Le métier n’est pas seulement un travail , pour Ti Jacques il est une passion.
Chaque instrument porté, chaque note jouée, chaque répétition accomplie devient une part de soi donnée à la communauté. Le musicien ne joue pas pour lui seul, il joue pour le cercle qui l’entoure, pour les danseurs, pour les veilleurs, pour ceux qui portent la mémoire.
Dans les temps de couvre-feu, dans les marchés animés, dans les bals improvisés, le métier se fait offrande silencieuse. La trompette, le tambour, la guitare deviennent des cierges allumés dans la nuit. Le métier est alors un acte de résistance, une manière de dire : « Nous sommes encore là, nous offrons encore la fête. »
Né à Plaisance le 10 mars 1940, Ti Jacques fit ses débuts avec l’Orchestre Anacaona de Camille Jean.Son coregionnaire de plaissance Alfred Moise le presenta a Ulrick Pierre Louis.ils prirent rendez -vous pour un essai et il fut engage sur le champs. La trompette etait son instrument de reference mais parfois il chantait aussi .
Il collabora avec Septentrional pendant une décennie.Homme elegant ,il fut le premier du groupe a avoir une voiture , a vivre a l’hotel et a introduire la sourdine dans sa trompette En 1969, il décida de rester à New York pour poursuivre le rêve américain.
La nuit tragique du Rumba — Dimanche gras, 7 février 1965
Ti Jacques a marqué non seulement la vie de l’orchestre Septentrional, mais aussi l’histoire de la ville du Cap-Haïtien.
Ce fut le bal du dimanche gras, 7 février 1965, au Rumba Night Club — devenu aujourd’hui le Club des Mélomanes — où la mort d’Antoine (Tony) Piquion bouleversa à jamais la mémoire collective.
L’atmosphère était lourde, presque électrique. Loulou Étienne, pianiste de Septent, pressentit le danger. Pour calmer les esprits, il demanda à son compagnon d’accompagner Adherbal Lherisson dans un tour de chant improvisé. Mais la scène prit une tournure inquiétante : Adherbal, ivre-mort et armé jusqu’aux dents, entonna un interminable Papa Loco.
Sa voix rauque se brisait dans le micro, entrecoupée de slogans politiques en faveur de son ami Pierre Jordanie, pressenti pour remplacer Karensky Rosefort comme député du Cap-Haïtien. Rosefort, lui, avait trouvé la mort tragiquement chez lui, victime d’un accident de construction.
Dans cette ambiance tendue, les musiciens jouaient, mais les regards se croisaient, lourds d’inquiétude. Les spectateurs, d’abord amusés, se taisaient peu à peu. On sentait que quelque chose allait éclater.
Alors, Ti Jacques, avec une patience admirable, tenta de retenir l’orage. Ses notes se faisaient plus douces, ses gestes plus mesurés, comme pour apaiser la tempête. Mais il ne put que retarder l’inévitable. Les événements malheureux s’enchaînèrent, irréversibles, et la mort de Tony Piquion marqua à jamais la mémoire de Septentrional et celle du Cap-Haïtien.
Une vie en musique et en passion
Membre fondateur des Charmeurs du Cap, ancien chanteur du Jazz de Camille Jean(Cap-Haïtien), trompettiste de l’Orchestre de Raymond Sicot, il s’imposa rapidement dans la scène musicale haïtienne de la diaspora.
Avec Jacques Clermont (de Sublime d’Haïti et de l’Ensemble de Nemours Jean-Baptiste à la guitare) et Roger Chéry (de l’Ensemble Webert Sicot et de Raoul Guillaume à l’accordéon), il fonda le trio Tropical Combo.
Chaque fin de semaine, le restaurant Chez Julie à Cambria Heights devenait le lieu de rencontre de plusieurs générations d’Haïtiens. Le public du Queens et des environs découvrit une vibration nouvelle, un vocabulaire musical digne de Baudelaire ou de Candio Despradines. Le Tropical Combo animait des soirées à guichets fermés. Leur premier disque, avec la chanson paillarde Crêche, devint un tube chaud de l’époque, repris à tue-tête par les fans.
Avec le temps, le trio se transforma en un mini-jazz, intégrant saxophones ténor et alto, et collaborant avec Gérard Michel, Serge Casimir, Sergo Denis, Joël Charles, Philippe Charles, Louis Larose, Jacques Ardouin Chancy, Néné Domingue et d’autres. Jacques obtint alors des contrats dans des restaurants prestigieux comme La Détente, Le Manoir, La Chaumière, Le Moulin Vert, Brasserie creole.
Pour marquer le temps et conserver les souvenirs, Jacques et le Tropical Combo gravèrent plusieurs disques :
• Crêche (Rotel Records, 1977)
• Pantalète à corde (Musique des Antilles, 1979)
• Erzulie (JF 10, 1991)
En 1991, il projetait de graver 12 musiques sur CD, projet qu’il ne réalisa jamais. La mort de son épouse Eva, avec qui il eut deux filles, Carline et Nancy, bouleversa sa vie. Il tenta de l’immortaliser dans un pot-pourri de boléros , mais aucune musique ne put apaiser sa blessure. Dans un texte poignant, il exprima son cri du cœur :
Pour un soir
J’ai voulu arrêter le temps
Pour te voir
Tu es partie trop vite
Sans même me dire un au revoir
Ce soir je veux te dire tout bas
Je t’aime, je t’implore
Je ne veux pas te voir partir
Femme, ma femme
Où es-tu ?
Femme, ma femme
Reviens, Eva
Flamboyant, Ti Jacques jouissait de la réputation d’un Casanova. Il aimait les femmes, les jeux de hasard, et gardait foi en les dieux d’Afrique. Ses voitures préférées furent le Volvo et le Benz 550, qu’il conduisit jusqu’à sa faillite en 1992.
Après cette chute, il connut sa première crise cardiaque et vécut dans un stress constant. Résidant au Brooklyn Manor puis au Hillside Manor, il rendit l’âme au Jamaica Hospital le 16 avril 2012.
Ses sortilèges, ses blagues, ses jaseries, ses soupirs dans certaines mélodies révélaient ses idées et ses pensées les plus secrètes. Il composa des musiques immortelles et intemporelles
À ses côtés, son ami fidèle Fritz Casimir, compagnon de plus de vingt-trois ans, l’accompagna dans ses heures de gloire, d’euphorie, d’inconvalescence, jusqu’au trépas. Ti Jacques fut un musicien haïtien qui marqua la diaspora par son talent et son charisme.
Fondateur du Tropical Combo, il anima des soirées mémorables, grava plusieurs disques et composa des morceaux devenus classiques. Sa vie fut marquée par la passion, les excès, les épreuves et la douleur de la perte de son épouse Eva. Epicurien notoire et poète de l’instant, il vécut intensément jusqu’à sa mort en 2012.
Ti Jacques fut un artiste complet, un homme de passion et de contradictions. Il a marqué la diaspora haïtienne par son audace et son charisme. Ses chansons et ses performances demeurent une mémoire vivante, un héritage culturel à préserver.
Il vécut comme il l’entendait, dans l’instant, poétisant sa vie et laissant derrière lui une œuvre qui continue de vibrer. Que son âme repose en paix, et que son nom demeure dans la mémoire collective comme celui d’un musicien, d’un créateur et d’un homme qui a su transformer sa vie en légende!
