Je relève à travers ce travail un paradoxe qui scripte le fundamentum inconcussum du jeu trouble du règne du conseil électoral provisoire érigée depuis 38 ans en perpétuelle transition, qui se décline qu'Haïti, terre fondatrice du narratif postmoderne de liberté et d’égalité, reste enfermée dans un carcan de pondération institutionnelle au sein duquel le provisoire se pérennise et l’urgence transitionnelle tient lieu de norme. Sous l'usage de ce constat, l'argument fondal-natal de ma préoccupation sous-entend que la longévité anormale du Conseil électoral provisoire — trente-huit ans déjà — miné le socle vicieux même de la démocratie, pure représentation frappée d’une anomalie effective de représentativité et de participativité libre et égalitaire, compte tenu de biais de la volonté et de la liberté populaires entravées par la longue absence de la réalisation de l’intérêt commun, car, il y a plus forte raison qu’un arbitre instable rend illusoire toute transparence et indépendance électorales que son contraire. À cette contradiction s’ajoute l’adoption d’un décret électoral urgent et d’un protocole d’assistance technique émanant de l’international hégémonique, témoignant d’une volonté d’avancer, mais révélant simultanément l’absence d’architecture constituante fondale-natale du conseil électoral permanent.
Eu égard à cela, me demandé-je comment garantir la transparence, l’intégrité, la crédibilité et l’honnêteté électorales dans un système où l’instance chargée de la garantie n’est elle-même ni permanente ni constitutionnellement assurée ? Je convoque l’idée selon laquelle les corollaires de cette question touchent à la confiance citoyenne, au mal de la conscience citoyenne, à la viabilité institutionnelle et au rapport entre légalité, fiabilité et légitimité de pouvoir politique dans l’intérêt commun face au principe de l’assurance de la souveraineté électorale.
Cette préoccupation se trahit en la possibilité d’une démocratie de deux grenn goch sans stabilité structurelle. J’avance en cela que seule la création d’un organe électoral permanent avec des juges électoraux indépendants réellement, dépouillé de tout diktats de l’international communautaire hégémonique, peut restaurer la crédibilité du processus démocratique et rompre avec la culture du provisoire-transitoire. D’où l’enjeu est d’ordre sémantico-constitutionnel portant l’empreinte de la légitimité politique, de la continuité électorale et de la gouvernabilité pouvant assurer l’intérêt commun. Ce qui demande alors une analyse grammaticale de l’architecture de ce duel criant entre l’opposition du provisoire-transitoire et cadre constitutionnel-permanent pour examiner les dérives structurelles et sectaristes qu’engendre la tension du règne de la provisoire-transitoire du conseil électoral en Haïti.
Introduction
Il y a des pays dans lesquels les institutions avancent à reculons. Il y en a d’autres qui tournent le dos vers la réalisation de l’égalité par la force des institutions. Et puis, il y en a d’autres qui campent l’équité par le biais d’un État-serviteur au profit du bien-être collectif de tous et de toutes. Aussi, il y a Haïti, ce territoire qui a donné sens à la liberté, à l’égalité des races et à l’équité des droits postmodernes; ce territoire paradoxal au sein duquel le provisoire dure plus longtemps qu’un plat de tonmtonm Jérémie, au ventre creux d’une capitale atteinte d’une infection contagieuse de sécurité, et que les organismes temporaires vieillissent comme l’appareil en deux tranches de Madan Kolo, se fanent, se recomposent, et se reproduisent indéfiniment — sans jamais devenir permanents, pareils à celui d’un amour Limenna. Le Conseil électoral provisoire, né en 1987, vit aujourd’hui sa trente-huitième année de ti pas kout « courte transition ». Un record continental sinon mondial pour une tentative de provisoire. Une ironie constitutionnelle où l’on repense aux conseillers-électoraux mais pas l’institution. Une défaite à la fois mourante et silencieuse.
En revanche, le 20 novembre 2025, un nouveau protocole d’accord a été signé entre le CEP et International Foundation for Electoral Systems (IFES). Un texte poli, élégant, rassurant, presque parfumé sinon peaufiné d’espoir institutionnel. De la stratégie des urnes. De la pédagogie civique. De la mobilisation pour l’intérêt public. Un triptyque tou nèf pour un pays qui peine encore à compter ses bureaux de vote. En tout cas ! Mais lourde comme le secret de Nègre marron trop longtemps porté à l’oubliette, cette question, dirait-on alors, comment parler de transparence électorale dans un système où l’institution chargée de garantir la transparence n’est elle-même garantie par rien, voire sa permanence ? Question osée mais pertinente.
Publié le 5 décembre 2025, le nouveau décret électoral a été adopté dans l’urgence et entre en vigueur dès sa promulgation. Texte taillé sur mesure pour un conseil provisoire qui se veut arbitre mais jusque-là reste juge et partie, il ouvre la voie au prochain calendrier national. Mais ses zones grises révèlent un écart persistant entre l’intérim qui improvise et l’institution permanente qui, elle, manque toujours à l’appel des juges électoraux
I. Provisoire contre Constitution ou duel inégal
Il existe, au cœur de toute architecture constitutionnelle, un principe de communication politique sinon informationnel sacré que plus d’un ne se laissent guère porter à l'ignorance : la permanence des garants de l’ordre ou de contrôle à la fois technique et politique. C’est dire qu’une démocratie peut tolérer des gouvernements intermittents, des Parlements épisodiques même des crises institutionnelles qui taillent la prolongation de leur normalité incessante. Mais elle ne survit jamais à l’instabilité de son arbitre électoral. Or, en Ayiti, ce principe sacré champion dans des pays qui se disent démocratiques, a été renversé, tordu, renégocié, presque ridiculisé par un secteur dont on n'ose pas dire le nom si ce n’est que des constitutionnalistes dits autoproclamés.
1.1. Constitution, pilier ou tente
L’article 191 de la Constitution de 1987 n’était pas une suggestion de belle allure : c’était un fondement. Un socle. Un verrou structurel contre les tentations autoritaires qui ne savent dire bonjour à force d’être présentes. Le texte ne laisse aucune ambiguïté : « Il est institué un Conseil électoral permanent […] ». Pas : « Il pourrait être institué ». Non plus : « Il sera institué lorsque les conditions le permettront ». Ni, non plus : « Un provisoire pourra faire l’affaire en attendant que… ». Non. Il est institué Messieurs-dames. Ton performatif. Assignation conjonctive. Acte fondateur. Comme une pierre angulaire posée avant même la construction d’un bâtiment flambant neuf. Qui ne le sait pas SVP ?
Parallèlement, l’article 192, lui, complète l’équation en ce sens que le CEP permanent, n’est pas un acteur administratif ; il est un pouvoir organique. Un pouvoir arbitral qui décide de l’avenir du pays chaque 4 ans. Il garantit l’intégrité du vote. Il supervise les consultations. Il protège l’expression populaire — la fonction la plus sensible d’une République. Alors pourquoi demeure-t-il depuis 38 ans provisoire ? Le dis-je bien que ce pouvoir organique n’a jamais été institué concrètement. Pas un jour. Pas une heure. Pas même une minute dans l’histoire d’Hayti. Parle-t-on de quoi véritablement messieurs-dames ? En tout cas, nous vivons depuis 38 ans dans une fiction constitutionnelle totalement assumée par des tout-puissants en politique anarchique, totalement normalisée, à l'inverse d'une transition qui n’en finit pas.
1.2. Déviation d’origine
L’article 289 était et est une clause transitoire, de la constitution de 1987, un sas, un entre-deux. Une rampe pour permettre au pays de sortir de la dictature sans paralyser l’organisation de premières élections. Il s’agissait d’un pont temporaire entre la rupture (1986) et l’ordre constitutionnel (1987). Jamais cet article n’avait vocation à établir un régime électoral durable. Jamais il n’avait été conçu pour produire un CEP éternellement provisoire. Jamais il n’avait été pensé comme un outil politique permanent pour conserver le gâteau chaud du pouvoir entre amis et familles. Mais si l’on remonte la petite histoire des éternels politiciens en Ayiti, l’on verra qu’ils adorent détourner leurs propres textes pour récolter du blé là où ils n’avaient pas semés.
L’article 289 de la constitution est devenu une sorte de clé passe-partout, un trou sans-fond permettant à chaque régime, à chaque gouvernement, à chaque transition, à chaque conjoncture d’inventer son propre CEP provisoire pour pouvoir jouer gros en vue de s’occuper de la charte bourré du pouvoir. À la carte. À la demande. À la convenance. Un provisoire reproductible, remplaçable, malléable, modulable, décomposable, recomposable. Une institution kleenex. Un organisme jetable. Et puis cap sur les [s]élections.
Ce qui devait être un tampon mouillé d’intégrité, sous l'œil impuissant des témoins conscients, est devenu un matelas permanent avec des punaises aux contours qui piquent sans cesse la dignité et l’éthique de la personne. Cette usurpation performative du provisoire constitue un péché méta constitutionnel originel, par le fait que non seulement le texte n’est pas respecté, mais le CEP provisoire devient, malheureusement, la boucherie d’un État fourbu. Et puis le provisoire reste permanent et deux bras ballants.
1.3. L’anatomie du paradoxe
Le provisoire qui avale le permanent, depuis 38 ans, demeure le véritable terreau du contre-sens de la scène politique en Ayiti. Car dans tout ordre constitutionnel post moderne (dans le sens dessalinien), le « provisoire » est conçu comme une exception strictement limitée dans le temps. Son essence même est la brièveté. Alors que sa légitimité repose sur le caractère temporaire de sa mission.
En Ayiti, nous avons créé une innovation institutionnelle sans précédent. Une exception devenue régime. Un provisoire normalisé. Un transitoire ossifié. Momifié. Un organisme qui est censé disparaître, mais qui se reproduit plus vite que l’allure des crises sociopolitiques de la République. C’est ici que l’analyse doit devenir méta constitutionnelle. Parce que ce n’est plus simplement la violation d’un article ; c’est la transformation de la Constitution en mythe, en décor, en texte-vitrine du bla-bla de l’ordre sans scrupule établi par les dirigeants en Ayiti. Une Constitution dont les principes les plus fondamentaux restent jusque-là théoriques. Un texte sacré qui perd son autorité performative et normative. Une loi-mère qui devient un commentaire sur un pays qui n’existe que dans les poches des politiciens sans vergogne. Alors qu’on sait qu’une Constitution qui ne se réalise pas peau pour peau est une Constitution fantôme.
Parallèlement, les décrets électoraux semblent des mythes procéduraux pour un organe qui n’existe réellement que lorsque l’international communautaire et universaliste réclame la tête de certains dirigeants hors d’urnes par des sanctions. Car le décret électoral de 2023, avec sa technicité presque rabòday, déroule sur un appareil à mélodie presque complète relative à ce rythme : modalités de candidature ; listes électorales ; organisation matérielle du vote ; mécanisme de tabulation ; procédures de contestation. Un chef-d’œuvre de méthode moratoire. Un manuel de précision administrative jusque-là qui s’affiche à l’agenda de l’ère des gwo chabrak politiques. Mais, dans son élégante machinerie, il oublie l’essentiel en ce sens qu’il organise les élections conrestées sans organiser l’institution classique qui doit instituer l’ordre des juges électoraux. Il perfectionne le fonctionnel comme des coups de hanches orphelins sans résoudre le structurel asphyxié a priori. C’est un décret qui construit la carrosserie sans installer le moteur, en tentant en vain de faire marcher l’appareil. Une splendide chorégraphie avec des danseurs manchots et en béquilles. Parle-t-on véritablement de quoi messieurs-dames ?
Le projet électoral de 2024, pour sa part, tente d’ajuster certains défauts et biais du dispositif précédent de tout voum se do : plus d’autonomie, plus de procéduralisation, plus de contrôle interne. Mais il demeure prisonnier du même paradoxe : il améliore la technique des pas et du souke kò sans contrôle de rythme, et sans corriger la base constitutionnelle inexistante de cette danse sans respect des valeurs artistiques des pas. Parce que jusqu’alors cette institution vacille entre la schématisation du provisoire et la péroraison du permanent.
Enfin, le projet du décret électoral 2025 issu du CPT en mode sauveur des pulls et du gouvernement Fils-Aimé, essaie d’adapter l’institution au chaos socio-politique actuel pour chuchoter l’ambiance du voup-vap électoral du conseil pour les nuls. Une sorte de « CEP d’urgence », manufacturé pour l’insécurité, la fragmentation territoriale, la défiance généralisée. Mais là encore, la réforme flotte au-dessus du vide comme les pas perdus sous l’eau de Pierre. Elle réinvente le provisoire éolien au lieu d’abolir sa domination du dodomeya institué depuis 38 ans. Se konnen n pa konnen qu'il n'y a rien de plus fragile qu’une réforme électorale qui travaille sur l’écume fumante au lieu de toucher la vague sagace en sa profondeur.
La souveraineté électorale est suspendue, qui le croyait ? L’absence de CEP permanent n’est pas un simple problème administratif messieurs-dames. C’est une blessure institutionnelle profonde qui s'apprête à s’imposer comme une cicatrice sinon un tatouage au front du mal de la nation. Elle touche directement la souveraineté populaire, puisqu’elle prive le pays d’un arbitre reconnu, stable, incontestable. Elle demeure, le sait-on mieux que moi, que c’est la suprématie de l’autorité politique d’un pays; en ce sens qu’elle s’exerce à l’assemblée du peuple, par la discussion des lois, l’expression des opinions ou le vote (directement ou indirectement); cette souveraineté vient chasser le caractère arbitraire de la politique rat do kale en interjetant le principe de la force de la collectivité par le respect du bien commun, nan ton Aristote, la res publica pour le bien de toutes et de tous sans distinctions aucunes. Dans les démocraties solides d’Athènes, l’institution électorale incarne la continuité du respect. En Ayiti, elle incarne l’intermittence politique, rejette ce que Rousseau, à son tour, appelle l’intérêt commun où le bien de l’un est le bien de tous et ont à la fois les mêmes avantages et obligations devant la loi. Dans les démocraties de l’autre bout du monde, l’arbitre est au-dessus de partis politiques et l’autorité électorale s’impose face aux stratégies de contrôle de l’hégémonie de l’international communautaire. En Ayiti, il est nommé par les partis — ou du moins, par des acteurs qui leur sont intimement liés, il négocie sa place ou son intégration.
1.4. Nécessité d’un retour au texte et à l’esprit du texte
La Constitution de 1987 n’a pas seulement institué un CEP permanent mais elle a pu créer une neutralité enracinée, incarnée d’une stabilité normative, une continuité institutionnelle, sans lesquelles la souveraineté dite populaire (fondée sur la liberté égale et surtout la volonté libre des individus) n’est qu’une fiction grammaticale. L’enjeu de ce tout justificatif explicite dépasse ici la simple organisation d’élections, d’un point de vue sémantique. En cela, il s’agit de restaurer l'assignation de la performativité de la Constitution elle-même, puisqu’il ne suffit plus de corriger le provisoire par la primauté du ministère de l’intérieur et des collectivités territoriales du gouvernement en place. Il faut donc abolir la culture du provisoire. Mais pas n’importe comment. Il faut restituer à la Constitution son autorité légale. Il faut cesser de prendre « l’exception » pour un régime normal. Il faut, sans ménage, reconstruire l’État non pas autour d’urgences, mais autour de fondations. Mais, nom de Dieu, trop de “ Il faut ”. Doit-on le faire comment ? Le CEP permanent n’est pas un détail technique messieurs-dames. C’est la pierre philosophale ou grammaticale de la démocratie dite ayitienne. On n'a pas besoin de conseillers électoraux sectaristes mais des juges électoraux issus de la haute cour constitutionnelle. Je suis clair là-dessus. Tant qu’il n’existera pas, tout le reste — lois, décrets, protocoles, assistances — restera suspendu, flottant dans la vulnérabilité du provisoire endémique et systémique dans laquelle il patauge.
Puisque le provisoire a gagné le duel de la transition qui n’en finit pas, dit Pierre Raymond Dumas, pendant 38 ans. Il est temps que la Constitution reprenne son souffle, sa parole, son règne par la permanence de l’institution du Conseil électoral avec des juges électoraux, de hauts pratiquants du droit depuis de belles dates. Alors que tout s’étire en suspense, sauf la question essentielle du débat. Pour le moindre, qui garantit que celui qui organise l’élection n’est pas manipulé par ceux qui veulent la gagner au profit d’intérêts de l’international communautaire qui prend tout le soin de la financer comme financer la PNH ?
Le décret de 2024 electoral tente d’introduire des correctifs implicites, jouant sur l’autonomie administrative dekilakyèl, cherchant une respiration institutionnelle kannannan, un souffle d’indépendance qui danse sous le ton de la chanson de l’international ou de Washington. Mais comment donner un souffle à un corps qui n’a pas d’ossature Messieurs-dames ? Comment stabiliser un organisme qui change d’identité à chaque tempête politique du quaternaire des pouvoirs de transition ?
Enfin, le projet 2025 du Conseil présidentiel de Transition (CPT) — prudent, évasif, politiquement parfumé de ruse et de stratégies wèleley — propose une recomposition sectorielle maquillée. Une fois de plus. On redistribue les sièges avec ton léger et un respect pour les passés exemplaires des sectaristes. On renégocie les quotas, avec de grosses voix. On remplace les représentants non compétents pour le système. On modifie les équilibres fragiles de la tension des bonds. Mais au fond, on ne touche jamais à la question sous couvert de laquelle se grignote le respect de la constitution : la permanence. On déplace alors les chaises dans un bateau qui prend l’eau. On repeint les murs d’une maison sans fondation. On rafraîchit une façade alors que la structure menace la ruine. Ou est le sens du sérieux messieurs-dames ?
II. Neuf secteurs
2.1. Mécanique rouillée
Représentant.e.s de l’Université d’État, du secteur vodou, de l’Église Catholique, Congrégation d’Églises protestantes, la Presse, du secteur de femmes, de la Société civile, …, équation de la droite fixe de la représentativité sectorielle. La représentation de neuf secteurs était une idée poétique. Alors politique. Presque naïve. Une tentative de transformer la société civile en boussole institutionnelle si vile pour redorer le blason de la tendance démocratisante du pouvoir. Un parfum de pluralisme populiste transcendantal. Un éclat d’inclusion massif et dissuasif. Mais avec le temps, la bougie s’est éteinte sous l'effluve de la tempête des pas lourds : les intérêts, les privilèges. Les sectaristes se sont divisés, dissuadés. Les intérêts se sont superposés. Les privilèges protocolaires. Les immunités. D’ailleurs c’est difficile pour les secteurs d’envoyer valablement leur représentant. On les félicite pour leurs ascensions. Les influences politiques se sont infiltrées. L’on se connaît l’un l’autre voire les autres. Et l’arbitrage électoral est devenu une tentacule d’acteurs — chacun tirant légèrement la couverture à sa sauce. L’odeur de ouff! La table est servie. Et puis les codes des urnes se sont chiffrés et modifiés à leur manière. Qui a vite oublié la lodyans de 2015 lorsqu’un conseillère électorale aurait été monnayée pour ses suites ?
Pire, derrière cette mécanique organique, s’est installée une zone grise où la manipulation prospère. Chaque « secteur » est devenu un terrain de chasse pour les factions politiques, les groupes économiques ou les réseaux internationaux cherchant un siège, une voix, une parcelle d’influence. On ne choisit pas n’importe qui pour être conseiller électoral ici. On ne questionne pas non plus votre rapport au droit ni aux logiques juridiques de nos législatures ? On ne « représente » plus, on occupe une place pour son secteur. On ne « nomme » plus, on négocie via le décret électoral l’avenir des candidats non candidats bleus aux pays où la Loi prévaut. On troque les valeurs contre des alliances, les mandats contre des promesses, la neutralité contre des proximités utiles. Il n’est pas question. Quelle est votre influence madame ? Quel ambassadeur connaissez-vous monsieur ? Quel est donc votre poids dans la balance politique ?
Cette architecture sectorielle, conçue pour éviter explicitement la domination, s’est ainsi transmutée en une machine à produire de la captation de la représentativité démocratisante, : infiltration silencieuse, cooptation entre amis et familles, reconduction de visages interchangeables. Passés remarquables au gré de secteurs dominants du pays et à l’étranger. Elle ne garantit plus l’équilibre fragile des tendances gauche, droite droit-et-gauche ou 2 grenn goch. Elle fabrique un pluralisme de façade abyssal. Un pluralisme de vitrines cristallines, derrière lesquelles se rejoue la même sérigraphie d’influences. Elle ne représente plus le pays réel, mais son biais systémique. Elle reproduit des équilibres artificiels, hérités du XIXe siècle — une répartition des « familles sociales » conçue pour calmer les tensions, mais devenue un instrument pour contourner le suffrage populaire, ironie, dans le vrai sens du terme.
Dans un contexte où l’insécurité paralyse des régions entières, et insécurité 60 % du territoire s’échappe sous les yeux kabicha de l’État, les partis politiques eux-mêmes traversent une crise de légitimité, croire que neuf secteurs nommés peuvent incarner la neutralité relève du miracle du quart siècle ou de l’humour noir de la redondance politique. Car ce système n’est plus un rempart horizontal : c’est une scène verticale. Et ceux qui l’occupent ne jouent pas pour la nation, mais pour le camp qui les a poussés dans la lumière des privilèges officiels. La mécanique sectorielle n’est plus un antidote à la manipulation caricaturale des urnes : elle en est devenue l’artisan le plus discret et le plus efficace pour continuer le chavirement de la marmite de soupe.
2.2. Réalité socio politique : quand le pays refuse de croire
La situation actuelle rend tout encore plus complexe : 703 000 personnes déplacées ; 5 millions en insécurité alimentaire ; 40 % du personnel enseignant ayant fui les zones de violence ; des routes coupées ; des institutions dévitalisées ; des autorités locales disparues ou cooptées par des groupes armés. Dans un tel paysage, exiger des citoyens qu’ils « fassent confiance » au CEP relève d’un optimisme plus que cruel. En cela la confiance ne se commande pas, elle s’offre. Et elle s’offre par des institutions stables, professionnelles, permanentes. Le Brésil l’a compris. Même dans la tourmente bolsonariste, le Tribunal Superior Electoral a tenu le cap, debout, solide, respecté, intouchable. Parce que tout simplement il est permanent. Parce qu’il repose sur une carrière judiciaire électorale. Parce qu’il ne dépend pas des humeurs politiques de l’hégémonie occidentale.
Le Venezuela, à l’inverse, nous rappelle ce qui arrive quand l’institution électorale s’aligne sur le pouvoir : le vote devient rituel, la démocratie devient décor, et la population devient spectatrice d’un avenir parfaitement détecté en liberté d’opinion. Ayiti n’a pas besoin d’un tel scénario Elle a besoin d’un arbitre électoral permanent et indépendant.
2.3. Cœur du problème
L’indépendance ne reste qu’un mot ponctué dans l’illusion des saint-péchés de l’arène politique. Ce qui fait que le protocole CEP–IFES ne résout rien s’il n’affronte pas la racine du drame dit provisoire. Parce que le Conseil électoral provisoire n’est pas indépendant ni autonome comme l’on prétendait, parce qu’il n’est pas permanent messieurs-dames. On peut multiplier les séminaires. On peut repeindre les organigrammes électoraux à chaque gouvernement. Organiser des formations aussi. On peut signer des protocoles. Mais tant que l’institution-provisoire qui se fait dans les faits une provisoire-permanente, change à chaque crise politique, elle ne sera jamais l’arbitre des élections mais l’otage. Ayiti ne souffre pas d’un manque d’expertise électorale mais d’un manque d’institutionnalité constitutionnelle permanente.
Derrière cette fragilité structurelle, se dessine une autre réalité qui s'opère, plus discrète, presque taboue : l’influence directe des partenaires internationaux dans le jeu électoral ayitien. Compte tenu que le financement électoral dépend largement de l’extérieur, où chaque appui technique se transforme en levier politique de la Main, le CEP se retrouve pris dans un réseau d’influences croisées d’acteurs qui disent le droit à la place d’expression de la voix populaire des individus. Une pression diplomatique ici, un rappel « amical » là, une conditionnalité financière ailleurs… un rappel à l’ordre démocratique de l’occident. Finalement, ce ne sont plus les textes qui guident l’arbitre électoral, mais un alignement subtil de gros morceaux de la diplomatie — et parfois assumé — sur les préférences géopolitiques des tendances politiques. Les élections de 2010 en témoignent davantage
À cela s’ajoute un deuxième piège presque non dissuasif : le gouvernement en place, presque toujours provisoire, presque jamais légitimé par les urnes, mais des compromis politiques sectaristes toujours historiques. Depuis trente ans, chaque exécutif tente de façonner, infiltrer ou orienter son CEP à leur perte. Par nominations, par pressions, par récompenses. Dans cette scène politique tragique, contrôler l’organe électoral, c’est tenir la clé d’entrée vers la reproduction du pouvoir de la politique ke makak. Et chaque gouvernement joue sa partition dans ce que j’appelle, sans métaphore, « le jeu mabial de la correspondance » — une stratégie d’encerclement, de manipulation, de calculs opaques, de bullshéité ou de la violence contre la vérité. Le pouvoir appelle le pouvoir, le sais-je bien. Et puis la population reste crasseuse, en plus de cela. Que faire messieurs-dames ?
Résultat : l’institution censée être au-dessus de la mêlée devient un champ de bataille pour la prise du pouvoir. Les puissantes ambassades y placent leurs signaux. Représentations diplomatiques. L’on défend son pays. Le gouvernement y place ses pions. Les secteurs y placent leurs intérêts. Et le CEP, instable, recomposé, remanié, renégocié, n’est plus un arbitre mais un terrain de marchandage permanent du pouvoir.
En cela, j’ai très vite compris que le protocole Haïti/CEP–IFES peut promettre rigueur et transparence, mais tant qu’il repose sur une structure mouvante qui soutient jusqu'à la lie le provisoire, infiltrée par les forces politiques internes et modulée par les puissances étrangères par le biais de rapports diplomatiques avec les ambassades des pays hôtes, il ne fera qu’ajouter une couche de bonne conscience sur un édifice vermoulu. La vérité non masquée demeure alors sans équivoque, elle est explorable parce que sans un CEP permanent, constitutionnel, inattaquable, toute élection en Ayiti restera un pari hors norme issu du principe de hôte-toi que je m’y mette, occultant ainsi les valeurs de la constitutionnalité de l’intérêt commun de la respublica qui rassemblent toutes les volontés individuelles pour en faire un tout segmenté, unifié vers un objectif collectif, réel, partagé du fundamentum inconcussum — et non une garantie démocratique pouvant maladroitement bâtir enfin ce que la Constitution exige depuis 38 ans
Ce qui sous-entendrait que la solution résiderait dans un geste simple, presque évident, mais politiquement ambitieux pour créer enfin le Conseil électoral permanent prévu par la Constitution. Un organe à mandat fixe, à recrutement professionnel, détaché de neuf secteurs mais avec des juges électoraux issus de la haute cour constitutionnelle; doté d’un budget constitutionnel, protégé contre les ingérences sectaristes de la société civile et de l’international segmentaire. Car tant que l’arbitre est provisoire, et régulé en secteur de n’importe comment sans juger les compétences et qualités, les procédures grammaticales de choix, le résultat sera toujours contesté et ambigu. Tant que le CEP change ses soutien-gorges à chaque croupissement, la démocratie représentative-participative ne changera pas sinon elle aura de la diarrhée contagieuse des autres institutions républicaines. Tant que l’indépendance n’est qu’un mot subtil que l’on évoque pour bullshitiser l’opinion publique, le vote restera un pari pour les sans-voix et une démonstration futile, ironie du sort, de force pour les porte-voix de ses élites politique et économique qui portent le pays de plus en plus vers le rail de l’anormalité esquisse du système.
Faut-il admettre que la représentativité sectorielle n’est plus qu’un phare mourant face au provisoire, une lampe épuisée, agitée par une tempête institutionnelle qui nie de toutes parts la constitution de la permanence. Ayiti mérite mieux qu’un provisoire maquillé en progrès électoraux messieurs-dames. Le conseiller électoral travaille certes dans un secteur, mais quel est le degré de son intégrité, qui a tenu ses béquilles ? Qui sait ce qui s'est passé dans son secteur ? Le pays de Dessalines mérite une institution électorale digne de ce nom, messieurs-dames. Permanente. Professionnelle. Intouchable. Non malléable. Indépendant de diktas de l’hégémonie de l’international communautaire. Pour que les urnes respirent enfin, pour que le vote cesse d’être un risque et devienne un droit, pour que la démocratie représentative quitte enfin le registre des illusions des urnes et entre enfin dans celui d’institutions fortes et indépendantes.
Formation : Masterant en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/ Cesun Universidad, California, Mexico; Juriste, Communicateur social
