Dimanche, loin des lignes de front et au cœur de la Russie, une opération de grande ampleur multivecteur ukrainienne a pris pour cible plusieurs bases militaires dans cinq régions. Baptisée "Spider Web" – la toile d’araignée – elle a frappé l’opinion par son audace et sa précision.
Des images de bombardiers Tu-95 en feu, diffusées par les ukrainiens, ont sidéré les analystes les plus aguerris. C'est un chef d'œuvre en termes d'organisation, d'utilisation des technologies actuelles et de rentabilité opérationnelle. Puisqu'avec une petite centaine de drones qui coûte pas grand-chose, les Ukrainiens ont provoqué des milliards de dégâts.
Vous avez vu beaucoup d'analyses politiques et géopolitiques de l'action. C'est pourquoi je vous propose aujourd'hui une analyse militaire de la chose, comme si on était ensemble les décisionnaires.
Une action clandestine de longue haleine
Le mode opératoire de cette attaque repose sur une innovation technologique mais surtout logistique inédite : une centaine de drones, pilotables à distance, ont été déployés depuis des camions civils piégés, stationnés discrètement à proximité des bases. Ce sont des drones artisanaux, dérivés de modèles de course que peuvent utiliser des adolescents, mais modifiés avec des charges explosives.
Si les services de renseignement ukrainiens évoquent une quarantaine d'avions russes neutralisés dans cette opération, une analyse d'images satellites effectuée par le New York Times ne confirme pour l'instant que la destruction que d'une quinzaine d'appareils, dont des bombardiers stratégiques Tu-95 et Tu-22M. Ce qui est pour le moins un véritable changement de paradigme dans la guerre moderne, où des drones à 600 dollars peuvent neutraliser des avions à 100 millions à des milliers de kilomètres.
L’opération visait cinq objectifs stratégiques, principalement aériens, et a conduit à des attaques de drones FPV sur quatre d’entre eux, entraînant la destruction totale ou partielle d’avions russes, dont des TU-95.
Le problème de base est que bombardiers stratégiques russes sont un énorme problème pour la défense aérienne ils volent haut longtemps, mais ils sont repérables, donc souvent sous escorte. Ils volent haut, donc sont en mesure de larguer de l'armement à très haute altitude, et donc cet armement va très loin c'est le principe de l'inertie et de la gravité. Bref ils sont redoutables et la Russie en a 126 à disposition.
Les bases qui abritent ces avions sont éloignées de la ligne de front certaines sont à environ 4500 km.
Là on a un problème. On peut porter un coup fort aux Russes mais la question est comment ? Sachant que les objectifs doivent être frappés au même moment sinon dès que le premier brûlera, les autres seront hyper protégés et les avions en vol vers d'autres bases.
Les solutions sont multiples mais peu sont réellement réalisables.
Commando ? Le commando, risqué les incursions par la ligne de front ou la frontière sont à chaque fois stoppées, et par un autre pays serait complexes dans ses conséquences. De plus un commando doit porter une quantité d'explosif, et se balader en territoire russe. C'est risqué.
Frappe aérienne ? Il faudra faire passer au moins 5 avions sur une longue distance et bien plus grande que leur autonomie aller-retour, c'est donc irréalisable.
Missile ? Tiré depuis le sol un missile de croisière est lent, donc le risque d'une interception est élevé par un MIG russe ou une batterie AA, un coup de chance ça arrive...
Les drones ? Oui, c'est une forte possibilité mais au vu des attaques passées par un avion léger dronifié, cette hypothèse n'est plus envisageable mais l'Ukraine dispose de nombreux drones FPV et des pilotes expérimentés.
Donc les drones semblent être la meilleure option (ou la moins pire), présentée comme cela, je pense que vous serez d'accord avec moi mais on a un problème, la batterie des drones ne pourra à aucun moment supporter 4500km de vol, et la fibre optique ne pourra pas non plus être aussi longue. Une seule solution, réussir à apporter les drones au plus près des objectifs de la façon la plus discrète possible. Et là l'histoire nous donne une idée, lors de la sécession des nations du Donbass en 2014 la Russie à annoncer livrer de l'aide humanitaire dans des camions civils, remplis d’armement. Pourquoi ne pas faire pareil. De plus les camions ont déjà été utilisés par les Ukrainiens, souvenez-vous de l'explosion du pont de kertch en 2023.
Et ainsi des camions ont été maquillés en réel porte drone mobile et discret.
On résout une partie du problème, on a désormais le problème de transporter ces camions du point de chargement à celui de départ vers les frappes. Et celui de la communication entre les drones et les stations de contrôle au sol. Mais au-delà de la prouesse technique, c’est la profondeur des frappes – jusqu’à 4800 kilomètres du front qui interpelle. Si l'information n'est pas encore formellement vérifiée, les drones auraient été télé-opérés via le réseau 4G russe. "On est dans une attaque à la fois low cost et high tech. Parce que finalement, les Ukrainiens n'ont eu besoin d'acheter que des pièces détachées chez Aliexpress et à les envoyer à une adresse en Russie où ils avaient un entrepôt, ils ont ensuite monté les drones et les ont chargés dans des caisses sur des camions qui ont été envoyés vers leur destination finale.
Ici les Ukrainiens ont répondu à ces questions enfin les propos sont contradictoires...
Certaines sources annoncent que ce sont des conducteurs russes qui ignoraient complètement le chargement de leurs camions. Cela me semble risqué. Même s’il est retourné et en pleine conscience de ses actes le conducteur peut abandonner face à un contrôle de la police, du FSB, etc. surtout à proximité de ces bases. De plus d'autres sources ont dit que l'ensemble des Ukrainiens sur cette opération sont rentrés en vie et entiers...
Concernant la communication, station vers les drones, certaines sources annoncent qu'une IA a été en mesure de décider, viser en quasi-autonomie. J’en doute mais soit (l'éthique des conflits serait grandement menacée mais soit), d'autres sources indiquent que le réseau de télécommunication russe a été utilisé. J’en doute également. Ces bases étant parfois très reculées je doute que la couverture réseau soit suffisante.
Mais peut ont émettre l'hypothèse que ces camions soient des relais pour une communication plus longue distance, moyens satellites, longue distance radio, ayant largement étudié le rôle de starlink dans les capacités opérationnelles ukrainiennes, je me demande si cette technologie ultrarapide n'est pas la solution... Pour résumer, vous avez désormais compris pourquoi une telle opération était intéressante et pourquoi les drones ont été utilisés. Mais celle-ci a été sans nul doute rendue possible par l'action conjointe des renseignements, des forces de télé pilote drone, des services de communication, et potentiellement de moyens étrangers. Plus globalement cette opération est particulièrement audacieuse et fait un bon précédent de l'interarmées. Mais rends les drones encore plus indispensables dans les doctrines d'emploi des forces au XXIe Siècle.
Une atteinte directe à la triade nucléaire russe
Cette attaque ne représente pas qu’un coup de communication. Elle cible le cœur de la capacité stratégique russe : sa flotte de bombardiers, maillon essentiel de la triade nucléaire, qui désigne les trois vecteurs par lesquels un État peut lancer une attaque nucléaire : les bombardiers stratégiques (la composante air), les missiles balistiques intercontinentaux (la composante terre), les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (la composante sous-marine).
Cette opération n'entraînera sans doute pas de baisse immédiate des frappes russes, mais elle affaiblit à long terme les capacités de bombardement stratégique de la Russie. La perte d'appareils rares ou irremplaçables limite en effet sa puissance de projection et sa flexibilité géostratégique.
On ne va pas la comparer avec Pearl Harbor, mais c’est une opération réussie qui aura également un impact psychologique important. "Chaque camion, chaque chauffeur est maintenant suspect. Très habilement, l'Ukraine a rapidement communiqué sur son mode d'action : chauffeurs russes, camions civils, usage des réseaux 4G locaux. L’attaque souligne surtout les vulnérabilités du territoire russe et la menace potentielle pour tout État reposant sur des infrastructures militaires visibles et peu protégées et elle interroge également sur la vulnérabilité des réseaux mobiles. Plutôt que de parler d'un Pearl Harbor, je crois qu'il faudrait plutôt parler d'un cheval de Troie. L'action clandestine et ses effets psychologiques sont portés à un niveau inédit et c'est politiquement problématique pour Moscou.
Conséquences et bouleversements stratégiques
La réaction du Kremlin est révélatrice : silence officiel, minimisation des dégâts, quelques secondes seulement à la télévision publique. Une stratégie de déni qui contraste avec les réactions outrées des cercles ultra-patriotes russes. Sur la chaîne Telegram Rybar, l'un des canaux de propagande militaire pro-russe, on parle ainsi d’"atteinte irréparable à la composante stratégique nationale".
Cette opération va sans dire adresse deux messages forts. À la Russie, le message c’est : 'Vous n'êtes pas tellement en position de force. Nous avons les moyens, dans la durée, de vous affaiblir'. Et vis-à-vis des Occidentaux, c'est : ‘’Continuez votre soutien, nous avons les moyens de frapper au cœur de la Russie’’.
Coup politique et médiatique
Cela offre un peu de répit à la population ukrainienne. Ces bombardiers permettent de frapper en profondeur, de viser les infrastructures énergétiques et de mener des raids sur le territoire ukrainien. La force de frappe est donc diminuée.
L’atout psychologique de l’opération est indéniable. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles les autorités ukrainiennes ont autant communiqué dessus. Avoir réussi à introduire clandestinement des drones dans des camions pour les faire entrer en Russie jusqu’à 5.000 km dans le territoire et les lancer sous le nez de l’ennemi, « c’est une opération spectaculaire, impressionnante de planification, un coup d’éclat qui pourra avoir de vraies retombées diplomatiques ». De plus, l’opinion publique « a besoin de récits de victoires », Tout comme les alliés occidentaux, en particulier Donald Trump.
C’est un coup politique et médiatique à l’heure où se sont ouvertes des négociations entre Moscou et Kiev à Istanbul, l’Ukraine montre ainsi qu’elle est toujours capable de monter des opérations militaires importantes et que la Russie n’est pas invulnérable.
Un impact militaire limité
En revanche, ça ne changera pas grand-chose sur le front. Ce ne sont pas des avions utilisés sur le champ de bataille et leur destruction ne permettra pas de mettre en difficulté la progression russe dans la région de Donetsk, selon les données fournies par l’Institut américain pour l’étude de la guerre (ISW). Ça ne changera pas le rapport de force tactique. La Russie va néanmoins devoir apprendre de ses erreurs. Première leçon : mieux protéger les engins qui leur restent en les plaçant dans des hangars ou encore mettre des brouilleurs pour éviter les drones. Deuxième leçon : les services de renseignements (FSB) en chargent des frontières devront également réviser leur copie et tenter de boucher les trous de la passoire qui a laissé passer en territoire russe des drones ennemis.
Finalement, l’opération même si elle a demandé beaucoup d’énergie, a été peu coûteuse en termes de munitions, d’hommes et de budget, est plutôt rentable, le rapport bénéfice/coût est plutôt « favorable ». Le succès de ces frappes pourrait en tout cas bien forcer les armées du monde à repenser leurs défenses, à commencer par celles des grandes bases aériennes. Aux États-Unis, cette opération relance le débat sur la pertinence du "Golden Dome", un projet de bouclier antimissile à 175 milliards de dollars, inapte à stopper des drones artisanaux. "Nous commençons lentement à comprendre les menaces que représentent les drones contre les bases militaires américaines", conclut dans le New York Times Samuel Bendett, expert en drones russes et autres armes au Centre d'analyse navale.
Le Kremlin accuse le coup. « Jour le plus sombre de l’histoire de l’aviation russe », « catastrophe stratégique », voire « Pearl Harbor russe »… C’est peu dire que l’audacieuse opération ukrainienne Toile d’araignée, rondement menée dimanche, aura stupéfié en Russie et au-delà. Si le bilan réel des pertes matérielles infligées à l’aviation stratégique russe était encore sujet à caution jusqu’aujourd’hui, le coup, militaire et de communication, est indéniablement magistral. Il s’agit de l’opération militaire réalisée le plus en profondeur en territoire ennemi depuis le début de la guerre, à l’aide de drones bon marché. C’est aussi un sérieux camouflet pour les services de renseignements russes et, plus important encore, un sérieux coup porté à la capacité nucléaire russe. Le très important sabotage de l’aviation russe préparé depuis plus d’un an par les services ukrainiens dans cinq régions jamais frappées, s’il ne change pas le cours de la guerre, restera dans les annales militaires.
Shizneider BAPTISTE
Spécialiste en Relations internationales
Analyste en Stratégie internationale (Sécurité, Défense)
