Dossier restitution: Une seconde Bataille de Vertières

Haïti est née le 1er janvier 1804, lorsque Jean-Jacques Dessalines a proclamé l'indépendance de l'ancienne colonie française de Saint-Domingue.

Aly Acacia
21 avr. 2025 — Lecture : 5 min.

Haïti est née le 1er janvier 1804, lorsque Jean-Jacques Dessalines a proclamé l'indépendance de l'ancienne colonie française de Saint-Domingue. Après deux ans de combats héroïques contre les troupes de Napoléon Bonaparte, les Haïtiens avaient finalement pris leur destin en main. Cette victoire était plus qu'une simple déclaration d'indépendance : c'était une révolution qui allait changer le cours de l'histoire. Les conséquences furent mondiales : la peur de la propagation de la révolution aux autres territoires voisins entraîna un embargo autour du jeune État, isolant Haïti du reste du monde.

La France est très active, en 1814 elle envoie des émissaires sous Louis XVIII réclamer des indemnités pour la réparation des anciens colons de St Domingue. Le 11 juillet 1825, le président Boyer après avoir accepté officiellement, les conditions imposées par la France, fait entériner par le Sénat de la République d’Haïti les termes de l’ordonnance de Charles X datée du 17 avril 1825. La première République était condamnée à verser la somme de 150 millions de francs or.

Comment expliquer que les vainqueurs indemnisent les vaincus ? La réponse réside probablement dans la mentalité de l'époque, qui considérait les Noirs comme des êtres inférieurs, coincés dans la chaîne évolutive entre le singe et l'humain. Cette vision eurocentrée et déshumanisante allait de pair avec une conception des terres colonisées comme des sources de profit, des « vaches à traire. »

D’ailleurs, lorsque la France abolit l'esclavage pour la seconde fois, le 27 avril 1848, elle accorda dans le même temps une indemnité aux anciens propriétaires d'esclaves du royaume (Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Sénégal, Sainte Marie et Nosy Be (Iles de Madagascar). La loi du 30 avril 1849 et son décret d'application du 24 novembre 1849 leur attribuèrent 126 millions de francs. La métropole par cette injustice condamnait les anciens esclaves devenus libres à des conséquences sociales et économiques néfastes.

Et, qu’en disent les vainqueurs ? Il a fallu l’intervention du président Jean Bertrand Aristide, en 2003 pour mettre le dossier de la restitution officiellement à l’ordre du jour. Le président haïtien réclamait : « La restitution à Haïti la somme de 21.685.155.571,48 dollars ». Ce montant fut, savamment, calculé par Richard Baptiste, professionnel de la BRH. Cependant Gérard Latortue Premier ministre en 2004 a tenté d’enterrer ce dossier: « Je ne crois pas que ce soit le moment de parler de dettes historiques. Il faut regarder vers l’avenir… » Onze ans après, l’ex-président Michel Martelly, le mal élu, devant son homologue Hollande, affiche une posture similaire : « Haïti n'a pas oublié, mais elle n'est pas non plus obstinée »

Pourtant en 2022, des enquêteurs du New York Times et des chercheurs haïtiens ressuscitent le dossier, et estiment que la somme réelle due à Haïti pour la "double dette" pourrait varier entre 21 et 118 milliards de dollars.

Aujourd’hui, le président Macron nous fait des promesses.  Le 17 avril dernier il annonce la création d’une commission mixte franco-haïtienne d'historiens qui « aura comme mandat d'analyser la « très lourde indemnité financière, imposée par la France à Haïti en échange de l’octroi de son indépendance » rapporte le Figaro.

En effet, la France a créé trois commissions mixtes, semblables à celle annoncée le 17 avril pour rétablir la vérité sur des événements historiques tels que la Guerre d'Algérie, le Génocide au Rwanda et la Colonisation au Cameroun. Bien que ces commissions aient produit des rapports détaillés, elles n'ont pas encore abouti à des plans d'actions concrètes.

Dans le cas d’Haïti, il est indéniable que la restitution dépendra en grande partie d’une volonté politique de l’état français. Notre combat consiste à forcer la reconnaissance officielle des torts subis, ensuite obtenir des engagements fermes. Il s’agit d’un long processus dans lequel nous devons faire preuve de leadership et d’une stratégie à multiples volets : juridique, diplomatique, politique.

Bien que notre situation soit différente, puisque la rançon est une illicéité, jetons un regard sur d’autres communautés qui ont obtenu réparations. Pour donner suite à l’accord de Luxembourg, en 1952 les juifs déportés et leurs familles pendant la Seconde Guerre mondiale ont reçu environ 80 milliards d'euros de l’Allemagne. Et, elle a versé quelques 700 millions d’euros en plus, en 2022, aux derniers survivants juifs de Leningrad.

En revanche, l'Allemagne a offert 1,1 milliard d'euros échelonné sur 30 ans à la Namibie après qu’elle eut finalement reconnu en 2021 sa responsabilité pour le génocide des Hereros et des Namaquas. La barbarie allemande de 1904 à 1908 a fait 80% de morts dans la population Herero, ainsi que 50% d es Nama.

À l’opposé, les Premières Nations du Canada ont obtenu deux accords de dédommagement importants du gouvernement fédéral canadien en 2023 et 2024 : l'un de 47,8 milliards de dollars et l'autre de 23,3 milliards de dollars. Ces ententes visent à réformer le système des services à l'enfance et à la famille.

Différentes tribus des Premières Nations ont démontré une solidarité et une collaboration exemplaires, et ont mené un travail minutieux de recherche et d'analyse pour monter des dossiers solides auprès des tribunaux. Les négociations avec le gouvernement ont été méthodiquement menés et ont abouti à des ententes de principe et des accords définitifs après une décennie de négociation.

Nous, haïtiens, avons une cause juste. Toutefois, l’éthique et la morale ne suffisent pas pour venir à bout de cette restitution par la France. C’est un processus complexe et controversé, les enjeux sont énormes. Notre réussite serait une prouesse.

La stratégie à adopter devra s’articuler autour d’une démarche diplomatique. Celle-ci viserait une vaste coopération internationale auprès des états d’Afrique et des Caraïbes ainsi que de l’Amérique latine, de même que la Grèce, et des ressortissants d’autres pays sympathiques à notre cause. Des recours devant les tribunaux français ne peuvent pas être écartés, non plus. Évidemment, il faudra renouveler cet esprit unificateur qui nous a porté à sublimer notre destin.

Nous avons une nouvelle fois un rendez-vous avec l’histoire afin de parachever une œuvre entamée, voilà deux siècles environ.