La protection sociale en Haïti : hier et aujourd’hui

Les systèmes de protection sociale aident les populations pauvres et vulnérables à affronter les crises et les chocs, trouver un emploi, investir dans la santé et l’éducation de leurs enfants et protéger ceux qui vieillissent.

Vosh DATHIUS, PhD.
14 avr. 2025 — Lecture : 8 min.
La protection sociale en Haïti : hier et aujourd’hui

Le centre hospitalier de l'OFATMA au Cap-Haïtien

Les systèmes de protection sociale aident les populations pauvres et vulnérables à affronter les crises et les chocs, trouver un emploi, investir dans la santé et l’éducation de leurs enfants et protéger ceux qui vieillissent.

Groupe Banque Mondiale

https://www.banquemondiale.org/fr/topic/socialprotection/overview 

La protection sociale remonte dans l'échelle des priorités du développement après avoir longtemps été considérée comme inefficace, chère et nuisible à la croissance. Un consensus apparaît aujourd'hui sur la nécessité d'aider les individus, les ménages et les collectivités à gérer certains risques.

Emil Tesliuc, Lynne Sherburne-Benz et Robert Holzmann (2003)

https://www.persee.fr/doc/tiers_1293-8882_2003_num_44_175_5406 

La protection sociale englobe un sous-ensemble de mesures prises par les pouvoirs publics et mises en œuvre par les services de l’État ou des organismes privés, en vue de faire face aux risques, à la vulnérabilité et à la pauvreté chronique (Revue de l’OCDE sur le développement, 2009). En effet, depuis la proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme [DUDH] (ONU, 1948), à la date du 10 décembre 1948, la protection sociale a été parmi les grandes préoccupations de l’heure. Le socle de la sécurité sociale repose sur l’accès aux soins médicaux et la garantie de revenu pour les personnes en situation de dépendance : personnes âgées, malades, chômeurs, invalides, personnes victimes d’accident du travail ou ayant perdu un proche, etc.  

Les débuts de la protection sociale en Haïti

Néanmoins, dès avant la DUDH (ONU, 1948), certains pays ont déjà réalisé des actions importantes dans le domaine de protection sociale. Dans le cas d’Haïti, l’histoire nous permet de remonter vers la période comprise entre 1843 et 1986 pour placer la protection dans le contexte social haïtien (Aubin, 2025). Au cours de cette période, plusieurs moments forts retiennent l’attention concernant des actions posées par l’Etat haïtien en lien à la protection sociale. En effet, du point de vue du Dr. Ary BORDES, c’est en 1923 que remonte le premier essai de mise en place d’un système de protection sociale, particulièrement d’un système de santé composé d’un ensemble d’acteurs dont L’Etat, les salariés et les employés. Il a fallu attendre les années 40 pour que la question soit posée à nouveau frais et que voit le jour un projet de loi dite de la « Caisse des assurances sociales » (Bordes, 1997 in Colloque international sur la protection sociale en Haïti). Plusieurs lois ont été prises pour statuer sur la question de la protection sociale dans le pays. Le décret du 9 décembre 1938 qui fut modifié par celui du 28 avril consacre l’existence de caisse d’assistance. Ladite caisse d’assistance, appelée par la suite Caisse d’Assurance Sociale (CAS), laquelle est devenue aujourd’hui Direction d’Assistance Sociale (DAS) et est appelée à octroyer une allocation aux personnes démunis enregistrées (L’informateur, 2013). En 1949, la protection sociale haïtienne a connu une extension remarquable. La loi du 10 octobre 1949 a créé l’Institut d’Assurance Sociale d’Haïti (IDASH) dont la responsabilité était d’assurer l’administration des assurances sociales. Cet institut n’a fonctionné que pendant quelques mois au cours de l’année 1950. Mais la loi du 12 septembre 1951 a été prise pour l’organisation de l’IDASH. Ce dernier a refait surface en 1961 avec une nouvelle mission, celle de coiffer l’ensemble des régimes du pays couvrant les risques sociaux. En 1967, la création du Ministère des Affaires sociales et du Travail (MAST) est venue entériner le cadre institutionnel de la protection sociale et des actions à mener à l’endroit des populations vulnérables. Au cours de la même année, l’IDASH fut substituée par l’Office d’Assurance Accident du Travail Maternité et Maladie (OFATMA). Par ailleurs, la protection sociale a encore connu d’autres extensions importantes pendant la 2ème moitié du vingtième siècle. Les plus parlantes sont la création de la Banque Commerciale d’Haïti par le décret du 8 novembre 1965 ; la création de l’Office National Assurance-Vieillesse ; la mise en place de l’Entreprise Publique de Promotion des Logements Sociaux (EPPLS), le 26 novembre 1982. Cinq ans plus tard, la constitution haïtienne de 1987 consacrera les principes basiques de la Protection sociale, tenant compte de divers aspects couvrant différents domaine notamment la santé, l’éducation, les conditions de vie, du logement et de l’habitat, de l’enfance et de la vieillesse, jusqu’à la lutte contre la faim, la lutte contre le chômage et la protection des travailleurs (Colloque international sur la protection sociale en Haïti, 2018). 

Le logement : un élément fondamental dans la protection sociale en Haïti 

De nos jours, Haïti fait face à une crise de logements sans précédent. Entendue comme l’incapacité des dirigeants à assurer un logement adapté aux besoins de la population (Dathus, 2023), cette crise de logements affecte particulièrement les populations les plus pauvres. Ces derniers ayant toujours été en bute avec l’insuffisance de logements, sont périodiquement frappés par des phénomènes récurrents qui ne font qu’empirer leur situation. Par exemple, le tremblement de terre de 2010 ayant provoqué la destruction de plus 208 000 logements (Kawas, 2014) n’a fait qu’exacerber la crise du logement et fragiliser les plus démunis. Cette frange de la population, pour faire face à ce besoin de logement, a eu recours à des stratégies diverses comme des constructions avec des matériaux de récupération. Ces logements sont érigés généralement sur des terrains à risque tels les pentes abruptes des montagnes, des terrains inondables ; les lits des fleuves etc. Un autre élément qui rend cette partie de la population plus fragile c’est qu’elle occupe des terrains dont la tenure foncière est incertaine voire illégale. Tandis que la problématique du logement est un élément-clé dans la protection sociale. D’autant que le logement fait partie des besoins fondamentaux identifiés dans la pyramide d’Abraham Maslow et a fait objet de loi dans le texte de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (ONU, 1948). D’où la nécessité que les personnes les plus vulnérables et en situation de besoin de logements puissent être prises en compte par les autorités et institutions en charge de la protection sociale.

La vulnérabilité de la population haïtienne

Il est un constat qu’une grande partie de la population haïtienne est confrontée à des risques multiples : des risques climatiques notamment la sécheresse et les ouragans ; les risques d’inondation particulièrement les ondes tropicales et les tempêtes ; les risques géophysiques et les risques gravitaires liés à des pentes abruptes et pouvant provoquer des éboulements, des glissements de terrains et des avalanches. Et nous l’avons vu, ces risques se sont déjà manifestés et ont entrainé des catastrophes naturelles. Comme illustration, on peut évoquer les pertes en vies humaines et les dégâts matériels causés par les ouragans Ivan et Jeanne qui ont saccagé le pays en 2004, respectivement la péninsule du Sud et la côte Ouest et les Gonaïves ; en 2005, les ouragans Denis et Wilma ont touché la côte Sud et l’Ouest ; en 2007, les départements de la Grand ’Anse, du Sud-Est, de l’Ouest, du Nord, du Nord-Ouest et du Nord-Est ont tous été secoués par des ouragans ; en 2008, les ouragans Fay et tant d’autres cyclones ont frappé la quasi-totalité du pays ; en 2012, les ouragans Isaac et Sandy ont affecté le pays. En 2015, une sévère sécheresse a ravagé le pays. En février 2016, la ville du Cap-Haitien a été bloquée pendant plusieurs jours par une inondation, et en octobre de la même année, l’ouragan Matthew a dévasté les départements du Sud et de la Grand ‘Anse ; en 2017, l’ouragan Imma a frappé le département du Nord-Est ; en 2018, un tremblement de terre de magnitude 5,9 est survenu dans le pays. En 2021, les ouragans Elsa et Grace saccagé le pays, et un tremblement de terre dévasté le département du Sud.

La protection sociale adaptative : une alternative pour la réduction de la vulnérabilité en Haïti

Les catastrophes provoquées par les risques sus-évoqués ajoutés aux effets désastreux du tremblement de terre du 12 janvier 2010 laissent des millions de sans-abri à travers le tout pays. Et ils ne font qu’augmenter la vulnérabilité des populations dont le niveau de vie était déjà exécrable. Face à cette fragilité criante, quel rôle peut jouer la protection sociale dans la perspective de solutions durables ? Quelle approche de la protection sociale permettrait de mieux y remédier ?

En effet, l’une des approches qui pourrait permettre de pallier cette situation peut bien être la protection sociale adaptative. Elle fait référence à une approche globale et intégrée de la protection sociale qui va au-delà des filets de sécurité traditionnels en intégrant des éléments de réduction des risques de catastrophe et d’adaptation au changement climatique (CEPAL et PNUD, 2024). Cette approche tient compte des problèmes posés par la pauvreté et les risques auxquels sont exposées les populations, notamment celles les plus vulnérables. La pauvreté en question est, en essence, alimentée par divers paramètres dont la faiblesse des revenus, l’exposition des populations concernées à divers risques particulièrement les ralentissements économiques, les catastrophes naturelles et les implications grandissantes du changement climatique.

Il serait donc de bon ton que les institutions hattiennes chargées du volet de protection sociale accordent une attention particulière à cette approche, voire en faire une stratégie pour proposer une alternative face à ces enjeux globaux et créer les moyens appropriés afin de considérablement réduire la vulnérabilité des populations les plus démunies. Ce serait un signal fort relatif au fait de la réduction de l’inégalité sociale.

Vosh DATHIUS, PhD.

Haïti Sciences et Société (HaScio-So)

Laboratoire dynamique de mondes américains (LADMA) de l'Université d'État d'Haïti

E-mail : dvosh2000@yahoo.fr 

Références bibliographiques

Aubin Q. (2025). Et si la société haïtienne questionnait l’efficacité des politiques publiques en protection sociale ? Le Nouvelliste du 5 avril 2025. https://lenouvelliste.com/article/254917/et-si-la-societe-haitienne-questionnait-lefficacite-des-politiques-publiques-en-protection-sociale

CEPAL et PNUD, (2024). Résilience en action : politiques sociales pour naviguer l'incertitude en Amérique latine et dans les caraïbes, Table Thématique 1 : Systèmes de Protection Sociale Adaptatifs pour les Populations Vulnérables. https://www.undp.org/sites/g/files/zskgke326/files/2024-07/Note%20Conceptuelle_XVI%20Forum%20Ministe%CC%81riel%20pour%20le%20de%CC%81veloppement%20en%20ALC_FR.pdf 

Colloque international sur la protection sociale en Haïti (2018). Gouverner la protection sociale à l’échelle nationale : acteurs, territoires, projets et défis. https://amades.hypotheses.org/files/2017/12/Colloq-Protection-sociale-Ha%C3%AFti_2018.pdf 

Dathus, V. (2023). Modes de production et d’accès au sol urbain dans les périphéries de Port-au-Prince: le foncier en question (Doctoral dissertation, Université Paris8). 

Kawas F. (2014). Relogement des déplacés par suite au tremblement de terre du 12janvier 2010, Collection Les Cahiers de l’Actualité Sociales et Politiques. 

LABMES [Laboratoire Médecine, Ethique et Société]. (2017). Managing social welfare on a national scale: actors, territories, projects and challenges. Call for papers, Calenda, Published on Tuesday, November 28, 2017, https://doi.org/10.58079/yq3.

L’informateur (2013). La protection sociale en Haïti. Protection-Social-ONA-CAS-OFATMA-EPPLS-Haiti . l'informateur: La Protection Sociale en Haiti.

OCDE (2009). Revue de l'OCDE sur le développement, Volume 9 Numéro 4, Éditions OCDE, Paris, https://doi.org/10.1787/journal_dev-v9-4-fr.

ONU. (1948). Déclaration universelle des droits de l’homme. Résolution 217A (III), 10. https://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/ 

Tesliuc, E., Sherburne-Benz, L., & Holzmann, R. (2003). Gestion du risque social: la banque mondiale et la protection sociale dans un monde en voie de mondialisation. Tiers monde: Revue Tiers monde, 44(175), 501-526. 

https://www.persee.fr/doc/tiers_1293 8882_2003_num_44_175_5406