Et si la société haïtienne questionnait l’efficacité des politiques publiques en protection sociale ?

« Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité […].

« Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité […]. », stipule l’article 22 de la déclaration universelle des droits de l’homme.

A travers toutes les civilisations et les sociétés modernes, les hommes naissent, grandissent, vieillissent et meurent. C'est la loi naturelle à laquelle tous les êtres vivants sont soumis. Inscrit dans les processus sociaux, ce postulat impose aux autorités publiques la responsabilité morale d’adopter et d’appliquer une politique de protection sociale, pour une gestion efficace de la vie des personnes, entres autres, les plus vulnérables notamment les bébés et enfants, les femmes enceintes et les personnes du troisième âge. En effet, la protection sociale n’est pas une aide humaine mais bien un droit humain inscrit dans la déclaration universelle des droits de l’homme.

Thomas Lalime dans « Et pourtant Frankétienne n’avait pas de pension », article publié dans le Nouvelliste du 06 mars 2025, a repris une déclaration de ce monument national pour mettre en évidence l'histoire de la vieillesse d'une icône haïtienne. Il semble que la fin de vie misérable de la majorité des monstres sacrés en Haïti ouvre la voie à plusieurs questions de société sur le patriotisme, l'engagement citoyen et la responsabilité sociale.

Un système de protection sociale efficace, avance Lalime (2025), doit assurer les citoyens contre le risque de tomber dans la pauvreté durant leur cycle de vie. En considérant, le niveau de pauvreté de la majorité de la population, ne convient-il pas aujourd’hui de questionner l’efficacité des politiques publiques nationales dans le domaine de la protection sociale. Cette réflexion s’inscrit dans les objectifs généraux de la campagne de sensibilisation sur le Gouvernement ouvert et la Protection sociale en Haïti lancée par la mission de l’Union européenne. Cette campagne vise à engager la société civile et les jeunes dans la promotion de la transparence, de la participation citoyenne et de la responsabilité dans la gestion des programmes sociaux.

La protection sociale : une préoccupation universelle 

De nombreuses preuves montrent que les systèmes nationaux de protection sociale réduisent en réalité la pauvreté et l’inégalité. Ces preuves viennent de pays européens dont la France, mais aussi de pays l’Amérique latine comme le Brésil, le Mexique ou du continent africain comme l’Afrique du Sud, qui ont introduit chez eux des composantes du Socle de Protection Social (SPS) - une initiative des Nations-Unies- lancée en avril 2009. Le SPS a été créé à la demande des Etats membres pour faire face à la crise ; créer une base solide pour la croissance économique et offrir une assurance sociétale contre la pauvreté persistante en atténuant les conséquences des chocs économiques.  

En Amérique Latine, l’histoire de la protection sociale appartient au 20e siècle. Cette région aux 663 millions d’habitants - selon les données de la Commission Économique Pour l’Amérique Latine et la Caraïbe (CEPALC) publiées en 2024 - est la zone la plus inégalitaire de la planète. L’extension et la préservation de la couverture sociale constituent un défi permanent pour les institutions de sécurité sociale. 

La région a étendu la couverture de ses régimes de sécurité sociale à des publics réputés difficiles à couvrir – travailleurs informels, travailleurs domestiques, travailleurs migrants, entre autres – en faisant appel à une conception innovante des politiques et en améliorant l’efficacité et l’efficience administratives. Ces progrès, auxquels se sont ajoutées la reprise économique, l'amélioration de l’emploi et l’adoption de mesures visant à faire reculer le travail informel, ont permis que le droit à la protection sociale, qui est un droit fondamental, devienne une réalité pour la grande majorité de la population de la région. 

La protection sociale a pour fonctions principales de garantir un revenu suffisant, de fournir un revenu de remplacement face aux pertes liées aux accidents de la vie, de rendre possible l’accès aux services sociaux de base et de créer les conditions du travail décent. Elle comprend quatre grands axes: i) l’assistance sociale, ii) les soins sociaux aux personnes, iii) l’assurance sociale et iv) la régulation du marché du travail. L’assistance sociale et les soins sociaux constituent le pilier non contributif, financé par les ressources publiques, notamment les recettes fiscales. L’assistance sociale doit garantir un revenu pour une vie digne ou l’accès aux services sociaux de base. Elle s’adresse aux personnes qui ne sont pas en mesure de satisfaire seules leurs besoins vitaux. 

La protection sociale : sa trajectoire en Haïti

En Haïti, l’histoire nous permet de remonter vers la période comprise entre 1843 et 1986 pour placer la protection dans le contexte social haïtien. L’établissement d’un régime démocratique, la modernisation économique et l’intégration réelle dans la communauté nationale de la grande majorité des populations déshéritées des villes et des campagnes forment trois objectifs majeurs exprimés dans les principaux conflits politiques et sociaux d’hier et d’aujourd’hui. 

Le document de Politique nationale de protection et de promotion sociales (PNPPS) -publié par le Ministère des Affaires Sociales et du Travail (MAST) - explique que le contexte de la protection et de la promotion sociales en Haïti se caractérise par la présence d’une pauvreté massive, des inégalités importantes, une insécurité alimentaire répandue et la forte exposition du pays aux chocs affectant de larges groupes de population, dits chocs covariants. « Seulement 11% des salariés en Haïti ont accès à la sécurité sociale, dont 2/3 sont concentrés dans le quintile supérieur. Quant à la sphère non-contributive, en 2012, seulement 8% de la population haïtienne et 11% des pauvres ont reçu des prestations d'aide sociale non contributives, poursuit le document. 

La vulnérabilité est d’une ampleur importante en Haïti. En 2014, les données fournies par la Banque Mondiale faisaient état de près de 70% de la population en situation de pauvreté ou vulnérable à la pauvreté; un million de personnes pourraient être poussées dans la pauvreté par un choc négatif. Seulement 2% de la population vit avec un budget d’au moins 10 dollars par jour, seuil identifiant la classe moyenne en Amérique latine. 

La protection sociale : entre tâtonnement et aggravation de la vulnérabilité

Le système de protection social haïtien ne jouit pas d’une bonne réputation. Quoi qu’une stratégie nationale d’assistance sociale ait été élaborée par les décideurs politiques, l’Etat ne parvient toujours pas à sa mise en œuvre. Cependant, la construction progressive de fonctions liées à la protection et à la promotion sociales, au-delà du périmètre (restreint) de la sécurité sociale, a contribué à modifier la configuration de l´État haïtien au cours des trente dernières années. Pour quels résultats? En 2024, le taux de chômage est passé à 14,90 %  en 2023 contre 14,80 % en 2022, 23,90 %  en 1988 et un minimum historique de 7,00 % en 1997 (Trading Economics). Le taux de chômage mesure le nombre de personnes activement à la recherche d'un emploi en pourcentage de la population active (ndlr). 

En guise de la mise en place d’un vaste plan de relèvement et de protection sociale au cours des années qui ont suivi le tremblement de terre de janvier 2010, l’Etat a de préférence opté pour des programmes d’assistance sociale (Stratégie Nationale d´Assistance Sociale- Ti manman cheri, PSUGO, Ede Pep, Kantin mobil,…) qui n’ont fait qu’enfoncer la population dans une situation de pauvreté sans précédent.  

La protection sociale et la régulation du marché du travail

Partant du fait que 70% de la population haïtienne est en situation de pauvreté, deux scénarii peuvent être considérés : d’une part, la création d’emplois formels et d’autre part la garantie du marché de travail informel. En effet, les acteurs tels que l’Etat, le secteur privé des affaires, les syndicats et les éléments de la société civile peuvent donc contribuer, chacun en ce qui le concerne à augmenter l’offre d’emploi. Par voie de conséquence, cela permettra de faciliter l’accès au marché du travail à la majorité écrasante des sans-emploi. Parallèlement, il s’avère être nécessaire de prendre des mesures pour garantir le marché du travail informel. De plus, cela pourra impacter favorable la problématique de la protection sociale. Il permettra d’adresser la problématique de l’inégalité sociale.

La santé : un pilier de la protection sociale

Du point de vue sanitaire, Haïti dispose d’un système de santé défaillant qui ne cesse de subir les soubresauts des crises multiformes engendrées par les régimes politiques. En 2021, Haïti comptait 11 887 456 habitants dont 50,4 % de femmes et 49,6 % d’hommes, en se référant aux statistiques du Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP). Selon les normes de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le pays devrait disposer d’1 Hôpital pour 150 000 habitants, d’1 Centre de santé pour 5 000 habitants, d’1 Médecin pour 5 000 habitants, d’1 Infirmier pour 300 habitants, d’1 lit d’hôpital pour 1 000 habitants et d’1 Sage-femme pour 300 femmes en âge de procréer. Alors qu’en 2024, rien qu’à Port-au-Prince (Capitale d’Haïti), six hôpitaux sur dix ne sont pratiquement plus opérationnels en raison de l'escalade récente de la violence des individus armés. 

Avoir accès aux soins de santé relève du parcours de combattant. Pour cause, la grande disparité des revenus, pis encore, le taux de chômage élevé. Selon des témoignages recueillis auprès de certains citoyens, ils sont dans l’impossibilité de faire des examens médicaux et d’exécuter les prescriptions après avoir vu un médecin. L’assurance santé ne protège qu’une faible partie de la population (moins de 10 %), soutient Jean-Hugues Henrys, doyen d’université. L’Etat ne prend en charge que ses fonctionnaires. De plus, beaucoup d’assurés ne sont même pas conscients de leurs droits par rapport aux assurances. 

L’Article 22 de la Constitution haïtienne de 1987 affirme clair et net que « L’État reconnaît le droit de tout citoyen à un logement décent, à l’éducation et à la sécurité sociale ». L'évolution de la législation de sécurité sociale en Haïti est marquée par la modification successive de nombreux textes pour la plupart jamais entrés en application. En 2020, une Politique nationale de protection et de promotion sociale (PNPPS) a été élaborée dans l’objectif de faire reculer durablement la pauvreté, réduire les inégalités, et promouvoir, contre les discriminations et les exclusions, l’autonomisation des Haïtiennes et des Haïtiens.

Aujourd’hui, face à l’ampleur de la crise pluridimensionnelle à laquelle Haïti fait face depuis des années, l’application de la PNPPS constitue une étape importante dans le processus de l’instauration d’une vraie politique de protection sociale. En tant que première Institution garante de droits inhérents à la personne humaine, l’État est appelé à jouer son rôle afin de permettre à tous les citoyens, sans acception aucune, de jouir pleinement d’une protection sociale et dignement assurée. 

À cette phase, il sera de bon ton pour que l’État, à travers ses institutions à caractère social, dont le MAST, le MSPP, le MENFP et le MEF, puisse remettre en question la situation, en faisant de la promotion pour une vraie politique de protection sociale capable de changer efficacement la donne, en mieux abordant les problèmes en profondeur.

Il convient de souligner qu’une attention soutenue devrait y être portée par l’État, compte tenu du nombre de déplacés internes enregistrés, du taux d’inflation, du nombre d’élèves privés de leur salle de classe, frappées par les menaces persistantes des bandes armées. Ceci dit, la démarche pour la relance de l’économie et le développement durable devrait être entreprise par les institutions étatiques susmentionnées pour éviter le pire, en agissant avec célérité et de manière coordonnée suivant des stratégies bien définies conduisant à l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD) durant les cinq (5) prochaines années, notamment d’ici à 2030.

Pour y parvenir, la libre circulation des citoyens et des biens est un élément fondamental, auquel l’État devrait répondre à ses obligations régaliennes, en faisant usage de tous les moyens nécessaires et légaux, conformément aux prescrits de la loi et de la constitution de 1987. En outre, au niveau des institutions étatiques à caractère social, des équipes de travaux de terrain, de contrôle et de suivi méritent d’être mises sur pied pour une collecte soigneuse de données pour pouvoir mieux cerner les problèmes cruciaux des membres de la population, en y apportant des solutions efficaces, efficientes et durables, en diminuant considérablement la pauvreté extrême dont font face, en majeure partie, ceux qui vivent préalablement des conditions de vulnérabilité. 

En ce qui a trait à l’accès aux soins de santé, les hôpitaux d’État, desservant les gens de la région métropolitaine de Port-au-Prince, devraient être renforcés en termes de ressources humaines, matérielles et autres, vu que l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, couramment appelé « Hôpital Général » est vandalisé par la coalition dénommée « Viv Ansanm », il est préférable de voir les choses différemment pour ne pas exposer la vie des patients, déjà victimes des violences gangs armés. 

Proposition de conclusion

L’assistance sociale, les soins sociaux aux personnes, l’assurance sociale, la régulation du marché du travail, la réduction de la pauvreté, la réduction de l’inégalité sociale sont à la fois les grands axes et enjeux de la protection sociale. L’Etat haïtien se doit d’insérer ces grands chantiers dans sa politique publique et inviter les différents acteurs concernés par la question à jouer leur partition respective. L’idée est d’arriver, dans la dynamique de reconstruction du pays, à faire de la protection sociale un maillon fort de la chaine du bien-être collectif.