Sous l’effet de la concurrence externe provoquée par la poussée des économies émergentes, notamment de l’Asie et de l’Amérique du Sud, requérant des entreprises des sociétés postindustrielles de réduire leurs coûts de production, il est tentant de considérer que les cotisations sociales pour la santé et la retraite, ayant scellé le pacte social de la croissance après les guerres de 1945 dans les économies les plus avancées, constituent des coûts pesant actuellement sur la compétitivité des entreprises de ces pays. D’où le peu d’attention que les décideurs politiques et les chefs d’entreprise accordent aux effets positifs pouvant résulter de la généralisation de la protection sociale dans les pays encore privés de ce dispositif, leur réticence à discuter de cette question et la raréfaction des réflexions menées sur ce sujet. Pourtant, dans certains pays pauvres où le marché intérieur est désorganisé mais certainement grandissant, l’extension du dispositif de la protection sociale à toutes les composantes de population active peut devenir un facteur de stabilité sociale, de réorganisation et de renforcement du secteur productif. Par exemple, en Haïti, l’extension de la protection sociale peut contribuer à améliorer la gestion macroéconomique tout en facilitant une économie prospère. Sur la base d’une lecture des faits économiques et de leurs effets dynamiques, il sera possible de vérifier cette dernière hypothèse. Pour parvenir à ce résultat, cet article fait un rappel de la genèse du système haïtien de protection sociale et des demandes nouvelles qui s’y posent. Il discute des possibilités de financer la généralisation du dispositif existant tout en évoquant les effets que ce renforcement peut avoir sur la gestion de l’économie nationale à travers une meilleure maîtrise de l’épargne et des investissements à long terme.
La genèse du système haïtien de protection sociale
Le système haïtien de protection sociale matérialisé par l’ONA et l’OFATMA a plus d’un demi-siècle. En ce qui concerne l’accès à la protection sociale, l’enquête du ministère du Commerce et de l'Industrie de 2014 montre que 0,9% des entreprises sont affiliées à une compagnie d'assurance, soit 389 à l’ONA et 241 ou à une assurance privée. Pour la composante assistancielle du dispositif, le CAS a décaissé 667,89 millions de gourdes en 2018, soit 0,6 % des dépenses de l’État. De plus, de 80 % des bénéficiaires des chèques du CAS (Caisse d’Assistance sociale) sont concentrés dans la zone de Port-au-Prince. Ces chiffres indiquent que la population haïtienne est faiblement couverte par le dispositif de la protection sociale. Il est nécessaire de revoir les premiers fondements ainsi que ses faiblesses par rapport à la situation actuelle de la force de travail en Haïti.
Le régime actuel de la protection peut s’expliquer à partir des réflexions initiées par Price Mars en 1919 confiant aux élites dirigeantes du pays une vocation en termes d’obligation envers la société et portant aussi des femmes haïtiennes issues de familles relativement aisées à mener des enquêtes sur les conditions de vie dans les familles haïtiennes. Ces élites devraient répondre au désarroi engendré par l’occupation américaine d’Haïti entraînant une affectation des terres des paysans à des denrées d’exportation. Ces gens ayant perdu leurs terres se sont réfugiés dans les villes. Il fallait organiser l’assistance sociale. Ces besoins ont justifié des études menées par les femmes sur la population haïtienne, ce que nous rapporte Madeleine Sylvain Bouchereau .
À ces initiatives dans le domaine de la réflexion intellectuelle, il faudra ajouter les luttes sociales menées pendant les années 1940 et 1960 diffusant notamment parmi les citadins, les travailleurs haïtiens et au sein des partis politiques une nouvelle vision des relations de travail et des droits économiques et sociaux. Bien que le secteur industriel soit naissant et porte surtout sur les triage du café, la fabrication du sucre et des articles ménagers, les différents groupes sociaux, notamment ceux du milieu urbain, étaient informés des enjeux politiques et sociaux de la protection du travail salarié. Au début des années 1960, le régime de François Duvalier pouvait compter avec une opinion publique et des agents de l’État relativement informés pour produire et appliquer plusieurs textes légaux relatifs à la vie économique et à la protection sociale. Il nous faut rappeler que la mise en œuvre de cette grande mesure nationale et de sa législation a su profiter des réflexions produites sur la société pendant trois décennies.
Le Code du travail François Duvalier (1961), le Code rural de François Duvalier (1962), La Loi organique du Département des Affaires sociales du 28 août 1967 participent de cette dynamique de création d’une législation devant être aujourd’hui repensée afin de répondre à une situation démographique et économique qui aurait changé pendant plus d’un demi-siècle. Les taux d'inflation très élevés contribuent à rogner les revenus des pensionnés qui vivent dans la misère. Le système créé pour encadrer la force de travail n’a pas jamais été pensé comme un des outils de gestion de l’économie nationale. La situation socioéconomique haïtienne de 2025 caractérisée par un chômage grandissant et la précarisation croissante des conditions de vie des ménages justifie une réflexion sur la possibilité de la refondre du système haïtien de protection sociale.
Le système de protection sociale est aussi le produit des luttes sociales opposant les nouvelles classes urbaines qui contestaient les privilèges des élites traditionnelles dans une économie tournée vers les exportations de denrées, dont le café, le cacao, le sucre et les produits miniers, dont la bauxite. Du fait de ces rivalités opposant les deux composantes traditionnelles et nouvelles des élites haïtiennes, la gestion économique de la protection sociale, de ses moyens et des équipements collectifs la soutenant passait au second plan. Dans ce contexte, l’organisation de l’économie nationale n’a jamais été connectée et associée au dispositif de la protection sociale. Le secteur tourné vers le marché intérieur était négligé. Face aux nouvelles données démographiques en Haïti et à l’extension de son marché intérieur, il est nécessaire de regarder l’effectivité de la protection sociale et les potentialités de sa gestion.
Dans le système monté pendant les années 1960, l’actif frappé par une maladie ou parvenu à un âge avancé et ne pouvant pas travailler doit retourner en milieu rural pour trouver des moyens d’existence. Cette forme de solidarité ne peut pas tenir au moment la population urbaine devient majoritaire et où le PIB agricole tend à diminuer. Le taux d’urbanisation qui se fixait à 19,6 % en 1970 côtoie les 60 % actuellement. Ces faits militent en Haïti pour une nouvelle approche de protection sociale qui se fait à partir du travail salarié.
Les nouvelles catégories de travailleurs
L’économie haïtienne est davantage tournée vers le marché intérieur et des services à la personne répondant surtout aux besoins des ménages. Au moment où la législation sur l’ONA et l’OFATMA est promulguée en 1968, le taux d’urbanisation était de 20 % de la population totale. En 2025, ce taux avoisine les 60 %. Puisque, la population s’urbanise, les ménages sont obligés d’échanger en ayant une monnaie pour laquelle leurs membres doivent devenir des salariés ou propriétaires indépendants. Les possibilités d’emplois rémunérés tendent à se diversifier, bien que les politiques de l’emploi du gouvernement sont assez rares. Cela ne signifie pas que la législation évolue selon les tendances démographiques du pays et les besoins du secteur productif.
Certaines activités négligées par la législation de 1968 méritent actuellement d’être encadrées par la loi afin de répondre aux besoins d’éventuels employeurs et des personnes qui acceptent de les pratiquer. Par exemple, il devient difficile de trouver un travailleur temporaire pour peindre une maison, réparer un appareil ménager, exécuter des tâches ménagères ponctuelles, dont la lessive, le repassage, la garde des enfants, la coiffure à domicile. Ces catégories du travailleurs peinent à se constituer, car les tarifs horaires ou journaliers ne sont pas fixés ni les droits économiques et sociaux reconnus. Le chef de maison doit souvent renoncer à recruter, car les formes coutumières de gestion de cette main-d’œuvre ne permettent pas de gérer le temps utile. Puisque les gens disposés à réaliser ces activités n’arrivent pas à négocier leurs salaires et les avantages sociaux auxquels ils ont droit, ils évitent de proposer leurs services. Celui qui embauche doit souvent passer par une personne proche pour trouver un travailleur de ce type, car cette composante de la force de travail est négligée dans la gestion de l’économie. Pourtant il est possible de dépersonnaliser ces relations de travail afin de faciliter le développement de l’emploi par le recours au dispositif de la protection sociale.
D’autre part, les instances publiques de l’État sont souvent face à des travailleurs indépendants dont les activités méritent d’être protégées contre les risques de maladie et de décès. Par exemple, l’enquête sir les entreprises du ministère du Commerce et de l’Industrie de 2014 recense 66 643 entreprises appartenant pour la plupart à des propriétaires indépendants. Ces actifs font souvent face à des risques de maladies et d’autres aléas qui conduisent à une cessation de leurs activités. Leurs besoins sont doubles. Ils refusent d'embaucher des employés qui auraient pu faire grandir la taille de leurs activités, relever la productivité et augmenter leurs revenus. Souvent ces branches dominés par le travail indépendant ont un fort potentiel de croissance, mais elles ne parviennent pas à s’organiser du fait du déficit des mesures de protection sociale. Par exemple, les entreprises agricoles peinent à fidéliser leurs salariés formés qui auraient pu les aider à rattraper leur retard face à celles de la région. Les rares techniciens formés ne sont pas enrôlés en dépit de la possibilité qu’ils offrent aux entreprises de maîtriser les processus productifs. L’extension des mesure de protection sociale à ce groupe de travailleurs peut aider à dépasser cet obstacle à l’accumulation.
À présent, certains secteurs de l'économie ne peuvent croître que si leurs actifs peuvent accéder à la protection sociale. Ces professionnels fabriquent des produits demandés par le marché. Ils sont souvent instruits, mais ils ne rencontrent pas souvent la forme idéale de gestion de leurs carrières. Ils gagnent des salaires élevés. Ils aiment consacrer du temps au loisir et à des activités ludiques au lieu d’avoir à gérer sa propre entreprise. Le groupe des industries culturelles regroupe cette catégorie d’actifs qui ont besoin d’une entreprise ou d’un manager les aidant à mieux exprimer et exploiter leur créativité. C’est le cas du musicien ou du journaliste qui ne sont pas affiliés au dispositif existant et qui ne savent pas comment accéder collectivement aux dispositifs existants.
L’élévation du taux de scolarisation en Haïti tend à favoriser cette évolution de la force de travail et à engendrer des professions qui ne sont pas vraiment prises en charge par les instances existantes. Par exemple, les professionnels de la recherche sont ignorés par les anciens dispositifs de protection sociale. Sur le plan statistique, ces groupes ne sont formés. Mais leurs actifs sont susceptibles de croitre numériquement sous l'effet de l'éducation et l'orientation qui sera donnée à l’économie en Haïti. Il faudra des politiques pour encadrer ces tendances du développement de la force de travail pour lesquelles le modèle actuel de protection est devenu insuffisant et inadapté. Cette force de travail relativement qualifiée tend à émigrer en entraînant une perte de l’expérience accumulée et aussi des investissements du pays réalisés dans le domaine de la connaissance et de la formation. Les entreprises peinent à retenir ces ressources stratégiques pour leur croissance, car ces cadres formés peuvent trouver ailleurs les outils de protection et les équipements collectifs qui manquent en Haïti, ce dont un salarié qualifié a besoin pour se reproduire au niveau psychologique et sur le plan matériel afin de se sentir intégré dans sa société.
De plus, le système de protection social doit répondre aux besoins qui se posent en milieu rural. Dans ces espaces marqués par le travail indépendant ou en famille, beaucoup d'actifs, notamment des jeunes, auraient actuellement souhaité devenir des salariés au lieu de rester des producteurs qui investissent et perdent le capital, car, dans une économie où tout est acheté et payé en monnaie, le travail donnant droit à un salaire monétaire convient mieux que la récolte qui exige du temps avant de donner lieu à un revenu. Même si cette demande de salarisation n’est pas clairement exprimée et que beaucoup de militants croient aux formes coutumières d’échange de travail sans salaire, le besoin d’un système de protection sociale protégeant cette composante montante de la force de travail se fait sentir, notamment dans les plaines arrosées du pays (Artibonite, Plaine des Cayes) qui reçoivent une force de travail qui alterne entre les zones montagneuses et les plaines.
Ces nouveaux groupes d’actifs requérant une protection contre les risques du travail sont en train de se constituer en s’éloignant des ceux qui étaient identifiés par l’ancienne législation. La décomposition de cette population en fractions rapprochées servira à évaluer les nouveaux besoins de protection sociale qui émergent dans la société haïtienne. Cette catégorisation des besoins devra permettre aux pouvoirs publics de disposer des premiers outils servant à répondre aux différentes évolutions de la force de travail et contribuer à attribuer à chaque individu une identité liée à un métier. L’intérêt est de sortir la population active haïtienne de la situation de masse indifférenciée propice à la manipulation politique, situation propice au totalitarisme qui est largement traitée par la philosophe Hannah Arendt.
La gestion macroéconomique et la protection sociale
Souvent les effets vertueux d’un système de protection sociale sur l’emploi et les conditions de vie d’une population dépendent de la gestion macroéconomique qui est faite des ressources collectées. Actuellement, les cotisations sociales sont mal prises en compte au niveau de la gestion macroéconomique. Elles ne sont pas réinsérées dans le secteur productif selon une logique qui permet d’élargir la base productive, notamment à travers les investissements à long terme. Du fait de cette carence, les initiatives de relance de l’investissement de la banque centrale sont rapidement étouffées par des mesures de restriction du crédit, car les facteurs émanant des investissements à long terme sont insuffisants pour faciliter la fructification du crédit. Il en résulte que l'épargne déposée dans les banques et les coopératives de crédit est sous-utilisée. Ce blocage aurait pu être surmontée si les cotisations sociales équivalant à l’épargne longue étaient adroitement utilisées pour accroitre le taux d'investissement (investissement / PIB) ou pour porter les entreprises à mieux gérer leurs actifs. Quatre effets dynamiques sont considérés dans cet article : la rationalisation de l’investissement dans les entreprises, la gestion de l’investissement global, la maîtrise de la politique monétaire et du déficit budgétaire.
Souvent, au niveau des entreprises haïtiennes, les premiers investissements sont relativement importants. Mais celles-ci n’arrivent pas à croître, car le pouvoir d'achat des ménages reste faible du fait d’une mauvaise gestion des salaires et des cotisations sociales. Par exemple, dans la radio et la télévision, les investissements de départ sont élevés, mais les entreprises stagnent. Ce fait est valable pour la restauration. Dans ce contexte, la généralisation de la protection sociale peut aider à dépasser la question du surinvestissement dans certaines branches d’activité, ces blocages à la croissance. En effet, l’imposition des cotisations sociales pour toutes les catégories de travailleurs peut amener la double diminution du capital investi et de la part des revenus du capital dans la valeur ajoutée (intérêts versés). À ce moment, les entreprises seront contraintes de faire des choix d’investissement plus efficaces et d’amélioration du rendement du travail en recrutant des salariés plus qualifiés. De manière indirecte, la généralisation de la protection sociale aura des retombées positives sur la croissance au travers des effets d’amélioration de la productivité du travail en entraînant une amélioration du pouvoir d'achat des ménages.
Outre le niveau microéconomique, il nous faut regarder le cadre macroéconomique qui sera engendré du fait la généralisation du dispositif actuel de protection sociale à un nombre plus élevé de travailleurs. En principe, la centralisation des cotisations au titre de l’assurance-maladie devra contribuer à la formation de ressources stratégiques servant à financer certains besoins du secteurs de la santé en entraînant une amélioration de la gestion des établissements de soin. Ces ressources captives peuvent contribuer au financement de la recherche médicale, au développement et à la fabrication de médicaments, à assurer la production d’équipements pour ce secteur. Il est superflu de parler ici des industries connexes de la santé que ces ressources pourront aider à financer.
Dans le volet de l’assurance-vieillesse, la somme des cotisations doit faciliter la formation d’un masse plus importante d’épargne à long terme contribuant à relever le taux d’investissement devant amener plus d’emplois et l’élévation du pouvoir d’achat des ménages. Plus l’épargne croit, plus il devient possible d’augmenter le volume des investissements à long terme. Il en résultera un taux d'inflation relativement élevé faisant déprécier la valeur de la gourde du fait de l'accroissement du taux d'investissement. Le taux d'inflation tendra à s’élever d’autant que la gourde sera la monnaie de l’épargne et de financement de l’investissement. Mais cette tendance inflationniste sera atténuée par un volume plus important de biens et de services amenant certainement un accroissement du pouvoir d'achat, car la perte de la valeur de la gourde sera compensée par une économie livrant une production plus importante, une population mieux protégée et accédant à des biens locaux plus importants. À ce moment, l’économie nationale entre dans une autre dynamique entrainant une accélération des effets bénéfiques de la généralisation de la protection sociale.
La hausse de l’emploi chez les ménages combinée à une quantité plus importante de biens et de services fera indirectement baisser le coût de la vie, car une production locale plus importante et deux salaires même plus faibles au sein d’un ménage valent mieux qu’un salaire plus élevés et des prix plus faibles. Ces résultats d’ordre macroéconomique amèneront une amélioration des conditions de vie de la population en dépit de l’élévation du montant des cotisations sociales. Aux politiques infructueuses échelonnées depuis le début des années 1990 visant à préserver la valeur du taux de change entraînant une sous-utilisation de l’épargne longue, pourront succéder d’autres stratégies visant à élargir la base productive même si cette orientation peut amener plus d’inflation. Il revient aux pouvoirs publics d’encourager des études servant à produire les informations sur la manière d’étendre le dispositif de la protection sociale et d’améliorer les effets bénéfiques, car l’éventuelle synergie associant protection sociale et gestion macroéconomique tarde à être mieux comprise par les décideurs haïtiens.
Au niveau des finances publiques, la généralisation de la protection sociale doit pousser la population travaillante à cotiser davantage en favorisant une diminution relative de la composante assistancielle du dispositif de protection social financée par le budget. De plus, à partir des mesures d’extension de la protection assurantielle, il faut considérer que plus de contribuables seront identifiés dans le système fiscal. De plus, la relation triangulaire associant employeur, employé et service public pourra se constituer. Toutefois il faudrait changer le modèle de taxation pour faciliter une généralisation de la protection sociale en Haïti. La taxation fondée sur la valeur ajoutée devra aider à répondre au financement de la protection sociale.
Où trouver les ressources de la protection sociale ?
Cette question mérite une réflexion sérieuse dans un État dont les finances sont aux prises à un déficit chronique conduisant à des taux d’inflation dépassant plus de 20 % par an. Une lecture originale de la dynamique du secteur productif devra aider à dévoiler les sources du financement de la refondation de la protection sociale jointe à une meilleure connaissance du secteur productif. Prenons trois possibilités de financement de cette extension à travers : l’assurance obligatoire des entrepreneurs indépendants; des transferts de ressources de l’assistance à l’assurance pour les cas des risques du travail; la formalisation des métiers, des revenus et des risques du travail et enfin l’engagement de l’État à engager les premiers frais du dispositif.
Les entrepreneurs indépendants peuvent accéder à des mutuelles d’assurance qui pourront être adossées ultérieurement au dispositif national de la protection sociale. Pour ces actifs, il vaut mieux avoir un volet obligatoire qui les pousse à s’organiser en mutuelles. Le seul fait d’exiger des chefs d’entreprises et des propriétaires indépendants, soit 66 643 en 2014, d’entrer dans un dispositif d’assurance devra suffire pour faire doubler le nombre des assurés du volet assurantiels et du montant des cotisations.
Pour la protection des salariés, les ressources pouvant participer au financement des risques du travail existent. Mais ils sont accessibles aux bénéficiaires de manière désordonnée et parfois sous la forme de l’assistance, car la gestion actuelle du travail ne permet pas de les comptabiliser en tant que ressources générées dans un cadre contractuel. Prenons un cas courant. Un travailleur agricole a accès à un dispensaire ou à un hôpital public. Mais son employeur est absent dans cette relation liant l’État et le travailleur. Pourtant si l’accès au service de soin était conditionné au fait que le travail agricole doit faciliter l’accès du salarié à l’assurance-maladie, la relation (employeur, salarié et service de soin) aurait pu être codifiée. À ce moment, le salarié saura qu’il contribue à la protection sociale à partir de son travail. Il cherchera à accroître ses heures ouvrées en devenant un assuré du système de soin. Il est nécessaire de parvenir à cette triangulation de la relation pour amener un plus grande nombre de salariés à entrer dans le dispositif existant de protection sociale. Dans ce cadre, beaucoup de ressources publiques accessibles sous la forme de l’assistance pourraient devenir des moyens entrant dans le dispositif d’assurance. La consolidation d’une telle relation dépend de la démarche politique qui consiste à faire entrer la population dans le dispositif de protection sociale et aussi de procédures comptables qui ne seront pas expliquées ici.
Le troisième dispositif de financement de la protection sociale réside dans le fait que les revenus peuvent être comptabilisés à partir de la commercialisation des produits et les métiers identifiés afin d’arriver à une intégration plus grande d’actifs non encore assurés dans le dispositif de protection sociale. Pour l’instant, en termes d’identification des revenus, nous constatons que la marge formée entre le prix de vente du producteur agricole et celui que le consommateur acquitte est si large qu’il devient possible d’identifier les ressources circulant dans les filières, les métiers, les surprofits, les revenus ainsi que la part éventuelle des cotisations sociales. En effet, le prix versé par le consommateur peut contribuer à rémunérer le circuit formé entre les deux extrémités de la chaîne. La reconstitution de ces circuits devra permettre de comptabiliser les valeurs ajoutées par branche d’activité et les ressources de la protection sociale. Une telle approche exige toutefois une nouvelle gestion des métiers composant le secteur productif.
Parfois, c’est à partir des mécanismes économiques et des incitations qu’il faudra faire émerger une ressource. Dans certains cas, l'état devrait fournir les premières ressources qui contribueront à faire entrer certaines catégories de travailleurs dans un système de protection sociale assurantielle. L’État devraient soutenir les premiers investissements afin de faciliter la formation de certaines catégories de travailleurs. La génération de ces ressources dépend d’une démarche administrative et d’arrangements comptables qui permettent d’affilier la personne au dispositif existant.
Des facteurs défavorables à l’extension du système de protection sociale en Haïti
En dépit du fait que la gestion macroéconomie peut être améliorée et que les cotisations sociales peuvent être collectées, il est possible de constater beaucoup de barrières s'opposent à la généralisation de la protection sociale à toutes les catégories de travailleurs.
Selon le système imaginé par François Duvalier, la société haïtienne a une approche du travail fondée sur les idées de bons métiers donnant accès à la protection et des autres qui n’en ont pas droit. Seule une petite composante des travailleurs entre dans un dispositif d’assurance. Il en découle que la protection sociale n’est plus comprise comme un dispositif accessible à tous les actifs. Il en résulte que les citoyens haïtiens ne conçoivent pas qu’au-delà des différences des salaires, tous les métiers ne devraient pas procurer les mêmes avantages sociaux à leurs travailleurs. Les revenus et les risques sociaux de certaines fractions de la force de travail ne sont pas gérés dans une optique de solidarité sociale. Dans ce contexte, aucun métier n'est vraiment organisé en termes de normes technologique et de niveau des salaires, car ils ne donnent pas tous accès aux droits. Du point de vue du travailleur, le métier exercé n’est pas toujours une activité normale, comme les autres, à partir de laquelle il est possible de construite une carrière jusqu’à la retraite, car il est souvent une étape servant à sauter vers une situation plus favorable. Même dans la fonction publique, le travail exercé est souvent une passerelle servant à atteindre des revenus plus importants. Cette idée du métier passerelle et non organisé autour du salarié, du métier d’attente donne aux salariés des velléités pour se lancer dans la corruption et les malversations, car le métier exercé n’est pas la bonne, car il est possible de trouver mieux dans une autre activité. La gestion macroéconomique difficile débute avec cette approche discriminante du travail.
Les gens travaillant sont toujours à la recherche d’opportunités meilleures en évitant de se concentrer sur le niveau des salaires, les changements technologiques et les politiques sectorielles qui auraient pu aider à améliorer les retombées à travers le dispositif de la protection sociale. Selon cette approche discriminante de la protection sociale, il devient difficile de fixer la population active dans des emplois stables, car aucun métier exercé n’est vraiment organisé. De plus, les partenaires économiques et sociaux discutent peu des conditions économiques et technologiques et des mesures aidant à augmenter la productivité, à garantir des revenus décents, une assurance-maladie et une assurance-vieillesse acceptable en fin de carrière. C’est pour cela que beaucoup de personnes en situation de forte vulnérabilité se lancent dans la politique ou le banditisme qui donnent des promesses d’argent réussi au lieu d’embrasser un métier qui garantit une vie réussie.
Les agents économiques veulent souvent changer de secteur pour obtenir une amélioration de leurs revenus et se valoriser socialement au lieu de viser à accroître les conditions de vie à partir du métier exercé, fuir le métier au lieu d’agir sur la gestion de l’activité exercé. C'est comme si le métier exercé n'était pas la garantie d'une carrière réussie et d’une bonne retraite. On est journaliste pour changer de position et non pour garantir une vie professionnelle réussie. Les efforts sont assez faibles pour enclencher les synergies devant exister entre la gestion des ressources des cotisations sociales et la gestion macroéconomique. Une offre nationale alimentaire assez faible générant des pris élevé et absorbant une part importante des salaires vient compliquer le besoin de changer de métier et même d’émigrer. Cette rigidité structurelle freine une amélioration des conditions de vie et une extension du salariat en obligeant les individus à vouloir monter une activité indépendante au lieu d’entrer dans le salariat.
La dernier blocage à l’extension de la protection sociale est d’ordre intellectuel. En 2025, Haïti ne bénéficie plus de l’ambiance des trois décennies d’exception ayant aidé à expliquer et faciliter les mesures prises par François Duvalier. Son régime et les agents de l’État pouvaient appliquer une politique de protection sociale, car ils avaient profité des réflexions que des penseurs avait partagées avec la population entre les années 1930 à 1950. Cette dynamique intellectuelle avait été cassée par le pouvoir en entravant désormais la circulation de l’information sur l’économie et les politiques possibles. Il en résulte que les cadres actuels de l’État sont moins bien préparés et motivés pour saisir les logiques démographiques, économiques et politiques fondant la nécessité d’une nouvelle politique sociale. Sans un climat intellectuel entraînant la mobilisation des groupes concernés par la protection sociale, il devient difficile repenser le dispositif actuel. Même si les besoins se posent avec plus d’acuité en Haïti, l’opinion publique n'est pas prête pour faciliter cette avancée, Les animateurs des médias en parlent peu, car ils ne sont pas souvent des bénéficiaires du dispositif de la protection sociale.
Conclusion
Suivant les nouvelles tendances démographiques et du travail en Haïti, il est nécessaire d’avoir une généralisation de la protection sociale pour des besoins de protection de la force de travail et aussi d'amélioration de la gestion de l'économie nationale. Le système adopté pendant les années 1960 ne répond plus aux besoins de protection de toutes les composantes de la force de travail. Les solidarités familiales communautaires sont insuffisantes pour répondre au besoin de protection de toute la population. Le dispositif de protection sociale peut faciliter la gestion de l'économie nationale à travers ses mécanismes de collecte de l’épargne et son allocation à des investissements dans le long terme. Cette volonté dépend des objectifs que les pouvoirs publics poursuivent dans d’autres champs de l’économie, dont l’encadrement de la population, une meilleure gestion de l’épargne et des équipements sociaux. L’extension des mesures de protection sociale à d’autres fractions de la population ne dépend pas seulement de la capacité des assurés de cotiser et des éventuels coûts que cela peut entraîner pour les finances publiques. Ces résultats sont atteignables si les pouvoirs publics entendent mobiliser les moyens administratifs, financiers et consensuels pour parvenir à une nouvelle forme de gestion du travail.
Il faudra souhaiter que les dirigeants facilitent l’autonomie des organisations de la société civile afin de rétablir la vie civile et de constituer l’opinion publique qui puisse soutenir les initiatives de l’État dans ce domaine. Jusqu'à ce jour le climat intellectuel n'est pas recréé pour générer des idées qui puissent permettre de générer une opinion publique favorable et des individus préparés à appliquer de nouvelles politiques en Haïti. C’est pour cela que les politiques de l'état produisent depuis les années 1970 des résultats décevants ou n'arrivent pas à se mettre en place. Cette question n’est pas l’objet de cet article.
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