Enfants soldats en Haiti, comprendre pour agir

« Actuellement, près de la moitié des membres des groupes armés sont des enfants »! Cette dépêche de l’UNICEF signifie que nous avons en Haïti des enfants-soldats.

Aly Acacia
25 mars 2025 — Lecture : 6 min.

« Actuellement, près de la moitié des membres des groupes armés sont des enfants »! Cette dépêche de l’UNICEF signifie que nous avons en Haïti des enfants-soldats. Cette manchette fut la Une de tous les médias, le 24 novembre 2024. Au fait, cela confirme une forte augmentation (70%) par rapport au début du phénomène, il y a une vingtaine d’années sous la présidence de Jean Bertrand Aristide.

Aujourd’hui, quatre mois après l’alerte de l’UNICEF, c’est le silence de la société qui m’interroge. Je m’explique ce silence prépondérant comme l’expression de leur traumatisme. Ce sont des hurlements muets de leur désarroi, leur déroute, leur incompréhension. Nos enfants nous tuent, nous ripostons par le Bwa Kale et c’est réglé, croient certains !

La nouvelle est accompagnée d’une injonction : ‘’Il est impératif d’inverser cette tendance inacceptable en veillant à ce que la sécurité et le bien-être des enfants soient au rang des priorités.’’ Oui, des jeunes haïtiens (garçons et filles) mineurs sont recrutés et enrôlés par les bandes armées criminelles. Certains d’entre eux ont à peine 11 ans.

Enfants-soldats à travers le temps et l’espace

Ce phénomène dépasse nos frontières et notre époque. La présence des enfants soldats sur les champs de bataille remonte du temps des civilisations anciennes :  l’Égypte, la Grèce et la Rome. Plus tard, ils seront utilisés comme servants d’armée pendant les guerres de la Révolution française et les guerres napoléoniennes et aussi durant la guerre de Sécession aux États-Unis au XIXème siècle. Ensuite, on les retrouvera pendant les guerres mondiales et les conflits de décolonisation du XXème siècle. Notons, pendant la Seconde Guerre mondiale, ‘’la Hitlerjugend ou « jeunesse hitlérienne » mise en place en Allemagne.’’  Il en sera de même du côté des force alliées et des statues leur seront érigées soulignant leur ‘’bravoure’’.

Cependant, les mentalités ont évolué. Aujourd’hui, pour l’UNICEF ‘’ dans le monde entier, des milliers d’enfants sont recrutés de force dans des groupes armés pour servir de combattants, de cuisiniers, de porteurs ou encore de messagers. Ce sont les « enfants soldats »’’. Au cours des dernières décennies ce phénomène prit une dimension particulièrement préoccupante vue sa prolifération. En effet, trois cent mille enfants soldats sont recensés par l’ONU en 2025. Une Journée internationale leur est consacrée; la problématique concerne 23 pays...Voilà quelques exemples : Soudan, RDC, Nigéria, Siera Leone, Myannmar (ex Birmanie), Yemen, Philippines,  Pakistan, Liban, Syrie, Palestine, Colombie, Mexique, Haïti ferme cette liste peu enviable.

Enfants Rejetés, Effets Boomerang

‘’Vakabon’’, ‘’Sanzave’’, ‘’Restavèk’’, ‘’Kokorat’’, ‘’Grapiay’’, etc sont parmi les sobriquets que nous affublons à nos centaines de milliers d’enfants abandonnés à leur sort. Généralement, nous peinons à comprendre leur situation et nos responsabilités envers eux. Nos dirigeants ne font guère mieux et se contentent des apparats, on bat la grosse caisse autour de projets pompeux, suivis de discours cérémonieux et les changements sont toujours en attente.

Pourtant, l’État haïtien a bel et bien ratifié en 1994, la Convention Relative aux Droits de l’Enfant, dont certains prennent bien en compte les responsabilités qu’ont chaque état face à l’utilisation des enfants en cas de conflits armés.

Extraits de l’Article 38

« Les Etats parties s'engagent à respecter et à faire respecter les règles du droit humanitaire international…en cas de conflit armé et dont la protection s'étend aux enfants…qui sont touchés par un conflit armé bénéficient d'une protection et de soins ».

Extraits de l’Article 39

« Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour faciliter la réadaptation physique et psychologique et la réinsertion sociale de tout enfant victime de toute forme de négligence, d'exploitation ou de sévices… »

Mais en réalité les efforts consentis ne sont pas à la hauteur des enjeux.

Maurice Sixto en 1977, a traduit parfaitement notre double handicap comme société vis-à-vis de la misère des enfants issus des masses pauvres: cécité et surdité. Nou pa wè, nou pa tande, depi se pa pitit pa nou.

 Enfants des Rues, Enfants des Territoires Perdues : Pépinières des bandes armées

Les enfants désespérés, garçons et filles, se contentent de peu et ignorent la peur. Trop jeunes pour avoir acquis le sens de la justice, arrachés aux leurs et contraints de se débrouiller seuls au sein de la nouvelle famille pervertie des groupes armés, ils sont faciles à manipuler; au moyen de la drogue et de l’endoctrinement, on peut leur forcer à faire presque n’importe quoi. » — Général Roméo Dallaire

Cette déclaration du chef de la mission onusienne au Rwanda en 1994, résume bien la situation de nos enfants haïtiens. Ces enfants-soldats peuvent occuper les fonctions de combattant armé, espion, domestique, porteur, messager et esclaves sexuels. Ils sont caractérisés par leur pauvreté, la sous-éducation et souvent l’absence d’un encadrement familial approprié. La privation et la violence font partie de leur quotidienneté. Les gangs sont pour eux une protection, une opportunité de gagner de l’argent et finalement…un refuge.

Cependant, il est important de noter que l’utilisation des enfants soldats constitue un crime et une violation des droits de l’enfant.

Les Raisons de l’utilisation des enfants par les bandes armées

Selon des travailleurs de terrain avec lesquels je me suis entretenu, l’utilisation d’enfants répond à différents objectifs des groupes armés. D’abord, la manipulation émotionnelle, car l’enfant a la capacité d’attendrir et rendre les adversaires plus hésitants à attaquer ou à riposter. De plus, les bandes armées peuvent obtenir une obéissance sans borne de l’enfant qui est difficile d’avoir d’un adulte. Ils sont plus faciles à manipuler et la banalisation de la violence se fait plus rapidement. Au niveau stratégie militaire, les enfants, m’a-t-on expliqué, sont utilisés comme des boucliers humains pour protéger les membres adultes des gangs.

Les conséquences sur leur vie sont dévastatrices. L’enrôlement des enfants dans les gangs entrainent bien entendu la perte de l’enfance, entrainant des déséquilibres et des traumatismes physiques et émotionnels parfois irréversibles. Cela peut mener à une absence d’estime de soi en raison de la violence subie. D’ailleurs, ces enfants sont la plupart du temps drogués et développent souvent une dépendance aux stupéfiants.

Ainsi, leur nécessaire réinsertion devient d’autant plus difficile qu’ils auront tendance à perpétuer un cycle de violence comme moyen de résoudre les conflits.

Et, Nous… face à eux…Légitime défense et Culpabilité

Il est important de reconnaître que plusieurs enfants soldats ont été tués lors d’affrontements entre les gangs et la police. Également, des membres de la population sont quelques fois contraints d’exercer des exécutions sommaires (‘’ Bwa Kale’’) sur des mineurs associés aux gangs ; ce qui devient la seule option pour ceux qui désirent fuir leur groupe. Ces adultes peuvent éprouver des sentiments de culpabilité, de honte et de chocs en raison de la violence qu’ils ont exercé sur les enfants. Ils peuvent également être exposés à des risques de santé mentale, tels que la dépression, l’anxiété et le stress post-traumatique. Sans compter l’exemple qu’ils sont contraints à imposer à leurs propres enfants.

Chers lecteurs, nous sommes pris dans une spirale de traumas. Ces adultes ainsi que les enfants qui s’affrontent sont les uns, les autres VICTIMES d’une matrice sociétale déréglée. Les uns et les autres ont besoin de soutien, de réhabilitation. Un jour arrivera où nous serons dans l’après… de cette situation de guerre. Nous devons d’ores et déjà penser comme nation au lendemain de cette guerre parricide et fratricide. Préparons un horizon d’espoir pour reconstruire la vie, dans une autre société solidaire et juste qui saura enfin remplir les promesses de 1804.

 Aly Acacia