Cette réflexion s’inscrit dans l’optique d'évaluer la trajectoire historique et les implications socio-économiques du paradigme de coopération Sud-Sud dans le processus de maintien de la paix.
Dans les pays en développement, généralement qualifiés de pays du Sud, les pressions économiques, démographiques et énergétiques, combinées aux effets néfastes des bouleversements sécuritaires, environnementaux, provoquent une dégradation prononcée des ressources naturelles, qui à son tour, exacerbe les inégalités sociales et les risques environnementaux (changements climatiques, perte de la biodiversité, désertification, etc.). L’insuffisance des actions de prise en charge étatique vient aggraver ces problèmes en accentuant la vulnérabilité des pays et le fossé des inégalités. Ainsi, les stratégies de développement à travers la coopération Sud-Sud ont reçu une impulsion plus dynamique au cours du XXe siècle et sont devenues partie intégrante du plan de nombreux pays, notamment Haiti, pour faire avancer leur agenda de croissance et de progrès, en considérant qu’il est crucial de renforcer les facteurs d’inclusion et les capacités endogènes pour un développement pérenne.
Cette exploration sera structurée en deux parties. La première section mettra en exergue le rôle central que peut jouer la coopération Sud-Sud en tant que levier de développement durable des pays du Sud et comme instrument dans la construction d'une coalition internationale. La deuxième section appréciera l’alliage des deux thématiques - Coopération Sud-Sud et paix - Le document se terminera par quelques brèves considérations des perspectives d’une franche collaboration entre les pays du Sud.
Contexte :
L’équation "Coopération Sud-Sud – alliée naturelle du maintien de la paix" me parait concordante. Car coopération Sud-Sud = relation horizontale : qui sous-tend le dialogue/le partage dans le respect des intérêts communs/ faire preuve de considération sans ingérence/ d’où le maintien de la paix.
Au cours des années 1960 et 1970, alors que le climat socio-économique mondial s’inscrivait dans le contexte de la guerre froide, les pays en développement ont commencé à chercher des moyens de tracer la voie de leur propre destinée, de leur propre développement et des alternatives à l'ordre mondial existant du point de vue économique, politique et social.
L’idée de la coopération technique entre les États du Sud a émergé. Elle a commencé comme un effort pionnier visant à renforcer leur pouvoir de négociation diplomatique et international par le dialogue politique.
Dès 1943, David Mitrany dans son livre "A working peace system", dont les travaux, forts influents, se penchaient déjà sur les processus d’intégration, estimait que l’approche d’une coopération internationale visant des domaines économiques et techniques spécifiques susceptibles de favoriser, à terme, l’intégration internationale au sein d’une communauté d’États plus forte, serait une alternative viable.
Corollairement, le Sommet Asie-Afrique de Bandung en 1955 et le premier Sommet du Mouvement des non-alignés (MNA) à Belgrade en 1961 ont jeté les bases de cette action collective menée par les pays en développement aux Nations Unies afin d’aller au-delà de la libération du colonialisme et de créer les conditions d’une émancipation économique des pays du Sud beaucoup plus élargie.
Il convient de noter que ce nouveau paradigme que l'on appelle aujourd’hui la coopération Sud-Sud découle de l'adoption du Plan d'action de Buenos Aires, en Argentine, le 18 septembre 1978, lors de la Conférence des Nations Unies pour la promotion et la mise en œuvre de la coopération technique entre pays en développement.
Par ailleurs, dans la région de l’Amérique latine et des Caraïbes, le Venezuela est considéré comme l'un des principaux architectes de la compréhension du concept de la "Coopération Sud-Sud" en tant qu'action collective pour la construction d'une coalition régionale, interrégionale et finalement internationale. En 2005, le gouvernement vénézuélien a utilisé ce modèle de coopération comme un levier de politique étrangère et de développement durable à travers notamment l’ALBA-Petro Caribe, en vue de mitiger les asymétries entre les nations, en ce qui concerne l’accès aux ressources énergétiques, grâce à un nouveau schéma d’échange favorable, équitable et juste entre les pays de l’Amérique centrale et des Caraïbes.
Coopération Sud-Sud : levier de développement pérenne
Tout d’abord, qu’est-ce que la coopération Sud-Sud et quel est son potentiel atout pour les pays en développement ?
La coopération Sud-Sud fait référence à la coopération technique entre pays en développement, comme il a été explicité tantôt. C'est un outil utilisé par les États comme la République bolivarienne du Venezuela à travers l’ALBA-Petro Caribe, proposant la distribution de pétrole aux pays de l’Amérique latine et des Caraïbes à des prix défiant toute concurrence et donc une coopération solidaire. Elle est utilisée par les organisations internationales comme l’UNESCO, pour une éducation de qualité à l’échelle planétaire afin que personne ne reste au bord de la route et aussi pour la promotion d’une culture de la paix. Cette forme de coopération est aussi pratiquée par les universitaires, la société civile et le secteur privé pour collaborer, partager des expertises et des initiatives réussies dans des domaines clés, tels que l’éducation, les droits de l'homme, la sécurité, la santé, l’alimentation, le développement agricole, l'urbanisation, le changement climatique, etc.
La coopération Sud-Sud est essentielle et pertinente pour moult raisons, notamment :
Elle permet de générer à la fois de nouvelles idées et des projets concrets ;
Elle est également un instrument d’union permettant à la voix des pays du Sud d’être entendue dans les grandes décisions internationales ;
Elle permet aussi de stimuler l'innovation et de promouvoir le développement pérenne par la voie pacifique;
Elle facilite une coopération juste et équitable entre les Etats, afin de contribuer collectivement à l’émancipation des peuples et le bien-être de l’humanité.
Coopération Sud-Sud et notion de paix
Allons un peu plus loin dans la réflexion en passant par la genèse de ces deux thématiques en présence tout en essayant de visibiliser l’homogénéité et l’alliage entre les deux concepts.
Qu’entendons-nous par la notion de Paix ?
Déjà en 1516, face au constat des conflits déchirant l’Europe, Erasme proposait un Plaidoyer pour la paix. Il considère que «la guerre est le fléau n°1 des Etats, le tombeau de la justice. Car les lois sont muettes au milieu des armes ». Jadis, la guerre, forme la plus extrême des conflits entre les hommes, paraît inhérente à la situation de coexistence des hommes. Aujourd’hui, notre cohabitation sur cette planète encourage les Etats à pacifier leurs relations. Kant, avec sa paix perpétuelle, également l’abbé de Saint-Pierre avant lui, ont mis en lumière les contradictions latentes qui sous-tendent l’ordre mondial belliqueux. Il en découle qu’une situation de paix est plus favorable aux intérêts des nations.
En ce sens, les missions de maintien de la paix jouent un rôle crucial dans la préservation de la stabilité et de la sécurité dans les régions en proie à des conflits majeurs. A travers la création de l’ONU en 1945 un nouveau chapitre a vu le jour dans le processus de coopération internationale. Les fondateurs de la nouvelle organisation entendaient tirer les leçons des échecs de la Société Des Nations (SDN) et garantir la paix et la sécurité internationales de manière plus agissante. Mais force est de constater qu’à une époque de grands changements géopolitiques, le système onusien de maintien de la paix semble être à bout de souffle. Le système s’articule autour d’une répartition disproportionnée des risques. Pendant que l’ONU parle de paix, certaines puissances occidentales privilégient l’armement des belligérants.
Notre monde contemporain est confronté à une multitude de défis du XXIe siècle qui ont mis à l'épreuve la détermination des États et des blocs régionaux. Les crises financières récurrentes, la recrudescence des attaques terroristes, l'escalade des crises politiques internes prolongées, les guerres et les bruits de guerre, les tremblements de terre dévastateurs, notamment en Haïti, au Maroc, en Afghanistan et au Japon, les perturbations climatiques (ouragans, inondations, sécheresses, éruptions volcaniques, feux de forêt à répétition) et les maladies mortelles ont mis à mal le monde dans sa globalité.
Cette situation creuse davantage l’écart entre le Nord et le Sud, en particulier dans la matérialisation des 17 Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU, à l'horizon de 2030, visant à assurer la paix et la prospérité pour les peuples et la planète. Il est donc important de considérer, dans cette quête de maintien de la paix, que les inégalités sociales sont aussi sources de conflits, et qu’il est tout aussi crucial de se pencher concrètement sur la transversalité de cette problématique.
Selon les chiffres de l’OCDE publiés en 2022, plus d’un quart de la population dans les pays en développement souffre encore d'extrême pauvreté. La persistance de cette situation de pauvreté et d’inégalité soulève de graves problèmes pour l’avenir sur le plan de la paix et de la sécurité, de l’équité et de la solidarité, de la justice sociale et environnementale, au niveau national, régional et mondial.
Étant donné les écarts entre le Nord et le Sud, tant sur le plan de la richesse que sur celui du développement sociétal, les relations entre le Centre et la périphérie ne seront jamais entièrement symétriques en matière de ressources et de transfert de connaissances. Mais elles le pourront entre deux pays de même condition. Est-ce pourquoi la coopération Sud-Sud est essentielle et pertinente. Elle permettra des relations aussi symétriques que possibles, s'agissant de l'effort engagé par chacune des parties en présence pour percevoir les besoins réels, la conjoncture sociétale, les perspectives de l'autre partenaire dans le respect de sa totale souveraineté.
Considérations finales
Les dirigeants de ce monde ne doivent pas voir la notion de "Paix" seulement par opposition à la "Guerre", car il se trouve que certains pays, comme Haïti, vivent des situations monstrueuses alors qu’ils ne sont pas forcément en guerre. La coopération Sud-Sud peut jouer ce rôle de maintien de la paix dans toute sa profondeur, car elle a favorisé jusque-là un grand nombre d'échanges de connaissances et d’expertise grâce à des programmes et initiatives qui ont contribué à résoudre des problèmes spécifiques auxquels les pays du Sud sont généralement confrontés, tels que l'appui de Cuba à la lutte contre l’ébola en Afrique de l'Ouest ; l'expérience du Mexique en matière de diversification des produits à base de maïs pour améliorer la santé et la nutrition au Kenya ; l’expertise des stratégies de réduction de la faim partagée par la Colombie avec les pays mésoaméricains.
Par ailleurs, la résolution et la prévention durable des conflits nécessitent de s'investir dans les cultures de la paix, la formation des jeunes et de disposer d'institutions formelles et informelles dédiées au règlement pacifique des conflits. En ce sens, il y’a lieu de considérer que la réinsertion des membres des gangs peut être une solution alternative à la résolution de la crise multidimensionnelle qui gangrène Haïti actuellement. Le processus de paix doit être endogène et inclusif. Il est important de garder à l’esprit qu’il n’y a pas de recette miracle en matière de désarmement et maintien de la paix. La Colombie a trouvé "sa recette" qui lui a permis de parvenir à un accord de cessez-le-feu définitif avec les Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC), après un long processus qui a abouti en 2017 à un démantèlement de ce groupe armé et la remise officielle des armes aux Nations unies. Tout comme l’expérience du Rwanda avec le génocide des Tutsis par les Hutus en 1994, où les bourreaux et victimes étaient en effet des voisins. Le gouvernement rwandais a trouvé "sa résolution", à travers entre autres la création du tribunal à ciel ouvert de Gacaca en 2001, lequel représente à la fois un lieu de justice, de maintien de l’ordre mais également un espace de prévention et d’exposition du conflit à la population.
Il est évident au bout du compte qu’aucune réforme des institutions régaliennes de l’État, aucune reconstruction de l’appareil judiciaire et sécuritaire, ni aucune initiative en matière d’administration de la justice pendant une période de transition n’a de chances de déboucher sur une solution pérenne si elle est exogène. La participation d’un plus grand nombre d'intervenants de toutes les couches vives de la société facilitera la compréhension des causes profondes des différends et contribuera selon toute vraisemblance à leurs résolutions, favorisant ainsi l'acceptation des accords de paix durable soutenus par la nation toute entière.
Dans ce processus de maintien de la paix, la coopération Sud-Sud peut être un levier de taille au service des Etats, car elle préconise le respect de la démocratie et les droits de l’homme, le respect du droit international à travers le règlement pacifique des conflits et le développement économique et social.
Elle peut être un symbole de cohésion et d’unité. En dernière analyse, le maintien de la paix n’est autre que cette coopération juste, équitable et solidaire entre des Etats affrontant des enjeux sociétaux communs, à l’échelle nationale, régionale, interrégionale et mondiale.
Conclusion : Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés, s’unir pacifiquement pour les faire respecter est un devoir sacré (Joseph Wresinski).