Martine Fidèle, fidèle à l’art et à la littérature

Publié le 2022-10-07 | lenouvelliste.com

Certains laissent leur flamme et leur fougue s’éteindre face aux défis de l’immigration. Pas Martine Fidèle. Femme de lettres et amoureuse de la scène, Martine est de celles qui ne laissent pas le hasard décider de leur sort. Encore moins, le long et périlleux processus de l'expatriation. Introduite depuis son enfance au monde littéraire, la jeune dame garde jusqu'à présent la même passion pour les expressions artistiques auxquelles elle s'est vouée corps et âme. Non, elle ne s'est jamais séparée de l'art. A contrario, elle y a pris ses aises et poursui sa route au-delà des frontières. De Port-au-Prince à Paris, en passant par Francfort ou Bruxelles, pour atterrir à Montréal où elle a posé ses valises en 2018, Martine continue singulièrement sur sa lancée, récoltant çà et là des distinctions. Membre fondatrice de la Compagnie Théâtre Ami, elle entend aussi renouer avec la scène. D’ailleurs, ses talents d’actrice l’ont conduit sur le tournage de projets desquels vous aurez bientôt vent.

Poète, journaliste, écrivaine et comédienne, Martine Fidèle s’est autorisée à écrire et à côtoyer la scène à l'âge de 14 ans. Nombreux sont ses textes publiés pour le compte du journal Le Nouvelliste durant son passage entre 2012 et 2017. Rien qu’avec la compagnie Théâtre Ami, elle comptabilise plus d’une dizaine d'années à enflammer les planchers de la République d'Haïti. Les différents personnages qu’elle a joués sont tous d’un caractère à la fois sensible, imprévisible et explosif. L’on se souvient de l’amante d’un prêtre catholique, de la Miss Anamax, de l’infirmière aux urgences ou encore la tante à l’enterrement, sans compter les livres et recueil de poèmes qu’elle réussit parallèlement à produire. De ses œuvres, l’on peut citer : « Double Corps », paru chez C3 Éditions en 2015 ; « L’homme au sexe de fer », publié en 2011 ou encore les récits de « Ecorchées vivantes », parus sous sa direction en 2017. Puis elle s’en alla !

Martine Fidèle s’est installée au Canada depuis tantôt quatre années. Ses rêves, son entrain et ses passions ne sont pas restés dans ses bagages. Elle les a gardés pour son travail et son combat. L’effort payant, de nouveaux horizons se sont ouverts à elle. Aujourd’hui, Martine évolue pleinement dans l’univers littéraire et culturel au Québec. Son œuvre et ses intérêts se sont enrichis de thèmes comme l’identité, la reconstruction de soi, la résilience, l’exil, le deuil, la perte, la survie, le dépassement de soi, l’isolement, la dualité constituée du dédoublement du corps ; des thèmes plus que présents dans le champ lexical de ceux qui ont quitté leur terre natale. La jeune dame utilise les mots suivants pour décrire le changement migratoire et sa violence : « C’est un processus extrêmement long, compliqué et difficile […] Quand on part, on doit s’adapter, survivre, accepter le changement et finir par se réinventer ».

 Réinvention non, continuation plutôt

Le parcours de l’auteure du roman intitulé « Double Corps » n’est pas un hasard. Il est le fruit de longues heures de travail, de nuit sans sommeil, de belles rencontres, d’une volonté assidue à poursuivre ses rêves et de la capacité à saisir les opportunités. Elle estime d’ailleurs que sa vie aurait été pareil peu importe le lieu de son renouveau. « J’ai grandi dans des quartiers populaires où les livres et le théâtre ont toujours joué un rôle prépondérant dans ma vie. En arrivant au Québec, je savais exactement ce que je voulais faire. Tout comme je savais que je plongeais dans l’inconnu », explique-t-elle. Sur son chemin d’immigrante, Martine a travaillé à l’usine, elle n’y a pas tenu trois journées. Elle a fait du service à la clientèle, poste qu’elle a rapidement quitté alors qu’elle s’y était distinguée meilleure vendeuse au bout d’un mois seulement. Elle a eu peur d’y prendre racine et de s’éloigner de ses rêves. Puis se rapprochant de son domaine, elle a été libraire à Gallimard. « Les charges de la vie n'attendent pas, pour aller vers ce que l'on souhaite vraiment, il faut l'avoir constamment devant les yeux et tout faire pour ne pas perdre l'équilibre », raconte t-elle mettant l’emphase sans aucun complexe sur les petits boulots qui se présentent en premier lieu à ceux qui immigrent. Pour elle, le fait de pouvoir continuer à faire ce qu’elle aime, écrire, accompagner les autres dans ce même processus est un privilège. C’est également le résultat de ses efforts et de sa détermination.

 L’écriture et la littérature

Répondre aux besoins quotidiens oui, mais il n’était pas question pour Martine de perdre ses objectifs de vue. Ainsi parallèlement à ses obligations, elle a continué à produire et à prendre part aux événements littéraires. « Je continuais les salons entre autres et j'écrivais la nuit. L'écriture me sauve. Je pense qu'il est important de savoir ce qui nous permet de rester debout quand on est artiste immigrante », rapporte celle qui a pris le soin d'exprimer sa reconnaissance à ceux qui ont cru en son travail. Celle pour qui tout a commencé au Fort-National, quartier de son enfance, ajoute que dès son arrivée à Montréal, sa première démarche a été de s’inscrire à la BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec), ceci bien avant de se trouver un travail pour faire face à ses responsabilités. Question pour elle de ne pas perdre de vue sa vision.

Parmi les postes qu’elle a occupés avant de définitivement se consacrer au champ littéraire, on peut citer celui d’animatrice d’ateliers de lecture et d’écriture à l’École Gabrielle-Roy ; chargée de projet et intervenante Jeunesse à la Maison d’Haïti à Montréal ; libraire pour le compte des éditions Gallimard, mentionné plus haut. Dynamique et intrépide, Martine n’a pas hésité à faire du bénévolat. Elle a prêté ses services comme bénévole au ministère de l’Économie et de l’Innovation du Québec. Au cours de la période allant de l’été 2020 à l’hiver 2021, elle fut « Pair évaluateur, Explorer et créer » pour le compte du Conseil des arts canadien. Une collaboration qui a débouché sur bien d’autres. À ce jour, l’ancienne journaliste culturelle du Nouvelliste est toujours pair évaluateur de projets d’édition littéraire pour le compte du Conseil des arts canadien. Elle est membre du comité de rédaction de la revue littéraire Moebius et est également membre du jury, comité de lecture du « Prix création » de Radio-Canada aux côtés de Francis Ouellette, Pier Courville ou encore Line Boily.

Relation avec sa terre natale

La question de savoir où la jeune femme trouve autant d’énergie et surtout de temps pour ses projets vous a sûrement effleuré l’esprit. La réponse est liée à sa personnalité et à Haïti. « J’ai toujours été une touche-à-tout. J’aime dire que je suis une femme pieuvre », lâche l’auteure. Elle concède cependant que toutes ces activités la gardent occupée. Cela lui évite de se faire du sang d'encre sur comment les choses évoluent chez elle. « On part d’Haïti mais le pays ne nous quitte pas. Il y a comme un dédoublement de ta personne. Celle qui est ailleurs et celle qui est restée là-bas […] j’ai dû courir toute ma vie. Il y a toujours eu de l’agitation dans les quartiers populaires où j’ai grandi et maintenant je suis calme, m’y adapter est un apprentissage », raconte-elle en soulignant avoir une relation encore plus intime avec Haïti depuis son départ. Son pays est partout dans ses œuvres. « Haïti a fait de moi ce que je suis », martèle-t-elle.

Haïtienne et noire au Québec

Martine Fidèle est haïtienne. La couleur de peau de la lauréate du Prix Afrique Caraïbe Pacifique (Salon du livre de Paris, 2018) ne la définit pas. Elle est consciente de ce débat, toujours d'actualité, et qui se retrouve au cœur de son quotidien. « C’est une réalité qui m'intéresse parce qu'elle me permet de comprendre la société dans laquelle j'évolue. Aussi me permet-elle de me plonger davantage dans l'histoire et d'être encore plus proche de la mienne », souligne-t-elle. Consciente de son statut d’artiste immigrante, Martine indique avoir une relation particulière avec sa communauté. « J’adore la communauté haïtienne de Montréal. Elle m’a aidée. Les gens me reconnaissaient dans la rue à Montréal à mon arrivée, me remerciaient de leur apporter du bonheur. Quelques-uns reprenaient même certaines de mes répliques en me croisant. Et cela me gardait connectée à mes objectifs », continue celle qui a été sélectionnée dans la « Women List » de la Foire du livre de Francfort en 2018 pour avoir dirigé « Écorchées vivantes ».

Théâtre/ cinéma et projets littéraires à venir 

Vous souvenez-vous de Miss Mistengèt la chatière, caractère que Martine a interprété dans la production de la compagnie Théâtre Ami intitulée Miss Anamax ? Piqûre de rappel : « François Duvalier était considéré comme un dictateur parce qu’il savait dicter plusieurs lettres à la fois […] La pou la, Plop plop, dirèk-dirèk, Pappadap. Merci ». Cela vous revient, n’est-ce pas ? Cela vous fait sourire ? Sachez qu’elle n’a pas abandonné le théâtre. Elle ne peut pas encore révéler les projets sur lesquels elle travaille, contrat de confidentialité oblige ; mais elle assure qu’ils seront bientôt rendus publics.

Du côté de la littérature, Martine prévoit de rééditer ses ouvrages publiés jadis à compte d’auteur. Par ailleurs madame est boursière au Conseil des Arts du Canada depuis deux années. Elle a travaillé également sur deux ouvrages construits sur l’exil, l’immigration et ses péripéties. Des projets soutenus par le Conseil des Arts du Canada. Sinon elle reprend ses études en droit et vise une spécialisation en Réglementation canadienne et québécoise de l’immigration, une autre en Administration publique. Elle ne se limite pas et compte bien saisir les possibilités qui s’offrent à elle.

En regard de toute la crise sociopolitique qui gangrène Haïti, l’artiste est attristée de voir comment les choses ont changé dans les quartiers populaires. Dans son enfance, il y avait des centres culturels accessibles, il y avait de la création culturelle. « J’ai commencé tout cela à 7 ans. J’arrivais à réunir autour du livre […], évidemment mes parents m’ont donné les moyens de cultiver ma passion des arts. Mais maintenant il y a cette présence accrue des gangs. Ils étaient certes déjà actifs à l’époque mais là c’est totalement différent », déplore-t-elle. 

Son conseil aux jeunes Haïtiens : « Devenez qui vous êtes. Dites oui à ce qui vous fait grandir et non à ce qui vous soumet ».



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