Matière à réflexion

À quoi sert donc notre intelligence ?

Beaucoup de ceux qui réfléchissent se demandent où est passé notre intelligence ? À quoi peut-elle servir cette faculté dans une société où la logique et la raison déroutent ?

Publié le 2022-09-21 | lenouvelliste.com

Nos aînés racontent qu’en Haïti jusque dans les années 80, dans les quartiers populaires de Port-au-Prince fleurissaient des clubs littéraires. Ces espaces avaient la vertu de combattre les comportements antisociaux. Au temps du « parler par signes », pour reprendre la belle formule du poète Anthony Phelps qui a connu la dictature des Duvalier, l’État laissait quelques aires de liberté à la portée de ceux qui voulaient respirer un peu. Pour s’évader de l’île, les jeunes se penchaient sur des ouvrages littéraires, partageaient des textes, forgeaient leurs premières armes dans la prose et la poésie. Des essaims de groupes musicaux répandaient leurs rythmes de la campagne à la ville pour adoucir les mœurs. Pourvu que la musique parlait d'amour, de la beautê d'Haïti ou autres sujets qui ne dérangaient pas l'ordre établi, les groupes avaient carte blanche pour divertir la société.

Déploiement de la culture sur plusieurs registres

Les jeunes versés dans les arts de la scène jouaient des saynètes, ce qu’on appelait à l’époque «wòl». Chaque quartier de Port-au-Prince avait sa petite troupe de théâtre. Les notables contribuaient à la réussite des spectacles qui maintenaient un climat de vivre-ensemble surtout durant les grandes vacances. À l’occasion des fêtes paroissiales ou lors des dates importantes de l’année, la culture se déployait sur plusieurs registres : danse, théâtre, concours de peinture et littéraire, concours de génie et même des jeux radiophoniques avaient leurs empreintes sur nos ondes pour occuper l’esprit de la jeunesse.

L’Église, se rappellent les anciens, avait une capacité de mobilisation pour rapprocher nos communautés vers elle. Les histoires de la Bible étaient mises en scène et les gens venaient en grand nombre pour assister à ces spectacles.

Dans les églises catholiques, le cinéma était aussi présent dans la vie de la communauté. Les anciens parlent avec nostalgie de « La passion du Christ », film projeté sur grand écran lors la période de Pâques. Par exemple, l’église Saint-Gérard de Carrefour-Feuilles se remplissait à ras bord pour les séances de la « Passion du Christ ». Et chaque année, les mêmes émotions étaient vécues avec souffrance par les spectateurs. Au moment où les bourreaux crucifiaient Jésus sur la croix, ce temps fort était intenable. Les gens pleuraient, tombaient en syncope.

À travers l’art, ce petit monde aspirant à la vie éternelle se rapprochait de Dieu et comprenait mieux le sens de ce grand sacrifice du Fils de l’homme.

On notera que chaque quartier avait sa salle de cinéma. Il y en avait pour toutes les catégories sociales.

Au Montparnasse, près du marché Salomon, un oisif pouvait passer tout son temps au cinéma, regardant le même film en permanence, de midi à minuit. Aussi, le grand écran avait-il la vertu de dissoudre son comportement antisocial dans le divertissement. Les films français, chinois et américains étaient très prisés dans ce quartier populeux.

Le cinéma en plein air, les cinés dédiés aux automobiles : Ciné Parc, Driving Ciné, Deluxe autociné, attiraient du monde, des familles, tout un lakou, divers badauds d’un quartier dans un autobus, un camion même.

Il n’y avait pas que le cinéma, le théâtre, les dancings et les clubs pour divertir ; le sport aussi créait du lien dans ces quartiers. Le football était roi. Les bidonvilles n’avaient pas encore envahi à un rythme d’enfer tous les coins et recoins de Port-au-Prince. Toutes ces poches de pauvreté ne figuraient pas dans le paysage. Les terrains de football existaient dans des espaces pauvres mais vivables.

L’histoire est là pour nous raconter

C’était le temps où l’État faisait trembler la population. Dans le quotidien, l’autorité de l’État montrait visiblement qu’elle n’était pas placée pour protéger certaines catégories de citoyens. Aussi la grande majorité souffrante intériorisait-elle cette méprise à son égard. 

L’histoire est là pour nous raconter que la fiction de l’État haïtien ancrée dans l’imaginaire des laissés-pour-compte n’est pas la même que celle qui jouissent largement de ses faveurs. 

Abandonnés à leur ignorance, ne pouvant satisfaire à des besoins élémentaires, les désespérés tournaient leur regard vers l’extérieur. Ceux qui ne pouvaient plus supporter la souffrance dans un pays où le chômage relève de la norme allaient se risquer sur des embarcations fragiles. On ne saura jamais ô combien d’hommes, de femmes et d’enfants sont ensevelis dans les fonds amers de l’océan. Et malgré les exhortations du gouvernement, les menaces, ils s’aventuraient en mer. À l’idée de fouler le sol des Etats-Unis ou tous autres endroits de la terre, ils disaient que la misère en Haïti est plus dure que les dents des requins. Ainsi se sentaient-ils condamnés à perpétuité dans une pauvreté effroyable en Haïti.

La présidence à vie a fait place à une nouvelle ère de changement qui allait apporter la démocratie. Ce mode d’économie de gestion de la République par des représentants du peuple, issus des urnes, a enfanté un monstre : un démon sans bride qui fait le lit du malheur de la République.

Même les partis n’ont pas la garantie d’être représentés par leurs représentants au pouvoir, voire le peuple. On assiste, hébété, au dépeçage, à l’égorgement du pays.

À l’heure où l'action politique est vaine, où la signification du métier politique perd le sens qu'il a dans les faits, les actes qui salissent, avilissent la République, l’État est disloqué ; ses institutions affaiblies. Les vies et les biens, à la merci des bandits. Port-au-Prince, haut lieu de pouvoir, vit en plein dans un cauchemar. La raison refuse d’aller chercher une logique dans cette stratégie du chaos. S’il y a une raison en tout, logiquement un nouvel ordre naitra de ce chaos. Ce n’est qu’une question de temps.   

La dialectique des armes a remplacé l’arme de la dialectique. La barque de la République coule. Nous pratiquons nous-mêmes d’autres trous dans sa coque et l’on attend avec espoir que la communauté internationale vienne colmater les brèches pour empêcher l’eau de nous envahir.

Ce n’est pas notre problème ce qui nous arrive. C’est l’étranger qui a tout créé. À lui de tout réparer à moyen et à long termes, dussions-nous perdre vies et biens.

L’insécurité qui paralyse la vie dans tous ses mouvements pousse plus d’un à pester : ce n’est pas le moment de parler de culture. Entendez par culture son verni élitiste qui craque de toutes parts.

Le peu d’événements culturels qui attiraient les mêmes têtes dans les mêmes endroits se raréfient. Une peau de chagrin de culture, la portion congrue qui reste à consommer au menu de nos divertissements, se délite, s’effrite et se meurt dans un milieu où les gens s’accommodent bien vite avec la réalité. Pour éviter les rues, on se barricade chez soi, on déserte tout espace de socialisation en attendant qu’un miracle se réalise dans une situation qui pourrit depuis des décennies.

Beaucoup de ceux qui réfléchissent se demandent où est passé notre intelligence. À quoi peut-elle servir cette faculté dans une société où la logique et la raison déroutent ?

Les opinions fourmillent dans cette société branchée sur l’actualité. Tout le monde parle avec conviction, lance tout à trac des formules toutes faites pour résoudre les problèmes de ce pays.

Quand une idée arrive dans ce tourbillon de paroles, elle s’éteint comme feu de paille. C’est comme si nos fonctions mentales s’opposaient à toute idée qui mérite d’être approfondie pour s’accrocher aux sensations, au buzz, à ce qui nous maintient en état d’excitation.

Tout ce qu’il nous reste en Haïti

Nous sommes arrivés à un carrefour tragique où nous ne nous prenons plus au sérieux. Nous ne nous aimons plus. Nous tournons en dérision nos compétences. Nous nous acharnons à les détruire ou à les pousser à prendre la porte de sortie.

Nous sommes tétanisés, démotivés. Nous sommes zombifiés. Si on essaie de lire entre les lignes de la réalité qui nous écrase, force est de nous demander si nous nous rendons compte que nous disposons encore de cette faculté de comprendre, d’apprendre, à prendre des décisions, à résoudre des problèmes pour nous faciliter la vie en société.

Mais c’est l’esprit conscient, valorisé par des expériences, prêt à lutter qui nous habilite à exprimer ce qui nous traverse et à prendre des décisions mûrement réfléchies.

Quand on se dit que la culture est tout ce qu’il nous reste en Haïti, croit-on vraiment à cette formule servie à toutes les sauces ?

La culture, cela se transmet. Pas à un petit groupe. Elle devrait se répandre comme l’air, la lumière pour pénétrer ce peuple oublié, avili, humilié, offensé, déshumanisé, terré dans la misère. 

Les assoiffés du pouvoir, les cupides, ceux qui veulent détruire cette terre conquise de haute lutte pour eux seuls, orientent ce peuple vers la mort, la destruction de ce qui fait son essence, la fin de son histoire.

La culture, ce creuset qui nous moule, si nous n’arrivons pas à la creuser avec intelligence, dans ses fondements, nous n’arriverons nullement à produire ce qui nous soude. Et nous n’arriverons jamais à créer cette chose immatérielle plus forte que ce que l’on voit et qui nous permet de créer un espace vivable en harmonie avec les principes que nous établirons nous-mêmes pour fonder le bonheur de notre peuple.  



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