Sans gêne ni honte

Publié le 2022-08-09 | lenouvelliste.com

Michel Soukar, dans une conférence présentée au début de 2020 à l’Université Quiskeya, pour faire la promotion de la collection Pages retrouvées des Éditions C3, avait fait le relevé de toutes les publications qui, de la fin du 19e siècle au début du 20e, parlaient, prévoyaient, craignaient ou dénonçaient l’occupation imminente de la République d’Haïti.

Les observateurs attentifs relevaient les signes avant-coureurs et mettaient en garde nos mauvais dirigeants sur les conséquences de leurs méfaits.

Aujourd’hui, il est temps de dire au pays, à sa société civile en sommeil, à sa classe des affaires endormie, aux partis politiques aux abois, à tous ceux qui ont les mains ou la bouche pleines, que la même flétrissure nous pend au-dessus de la tête.

Depuis une année, depuis les demandes d’aides étrangères formulées par le premier ministre de l’époque, Claude Joseph, le prétendant puis premier ministre actif Ariel Henry refuse les aides, les conseillers, les soldats étrangers sur le sol national. Sa position est correcte.

Cependant, le même Ariel Henry, s’il refuse une intervention étrangère et explique que nous avons les moyens pour résoudre tout seul tout nos problèmes, travaille pour qu’advienne l’autre pendant de l’intervention étrangère, l’occupation.

Quelle forme prendra-t-elle ? Quel pays ou quelle institution en aura le leadership ? Se fera-t-elle sous un parapluie mondialisé ou par une coalition régionale ? Le tic-tac est lancé sinon pire…

L’occupation est ce qui s’est produit sous sa forme la plus brutale entre 1915 et 1934 où sous la forme soft avec l’ONU après 1995 ou après 2004. L’intervention est ce qui nous est arrivée en 1994, 2004, 2010 et dans une moindre mesure en 2016 après l’ouragan Mathieu et en 2021 après le séisme dans le Grand Sud.

Aujourd’hui nous sommes plus proches de l’occupation que de l’intervention parce que le défi aujourd’hui est celui de la fondation ou de la refondation de l’Etat, avec un autre ADN. Les penseurs haïtiens ne se bousculent pas. De même que ceux qui voudraient changer les fondements de l’économie, inscrire Haiti dans la modernité, tenter le pari de devenir un pays normal. Le pays est dans une grande indigence. D’où viendront ceux qui se sacrifieront pour offrir un avenir aux générations futures ? Il y a à ce stade tant d’évidences et tellement de carences.

Chaque jour qui passe sous l’administration Henry, une nouvelle institution perd ses moyens. Un secteur vital de plus cesse de fonctionner normalement. Il y a des défaillances mais pas de proposition de solution. Pas d’actions concrètes.

La dernière note d’analyse de l’OEA, qui détaille la nécessité d’une prise en charge d’Haïti, est restée sans réponse plus de 24 heures après. Le gouvernement haïtien ne s’est senti ni interpellé ni concerné. Ses alliés et ses opposants non plus.

Comme après les articles du New York Times sur la double dette, tout le monde fait le dos rond. Comme après la diffusion du reportage de CNN sur l’état des équipements de la PNH.

Nou pa wè, nou pa tande, nou paka pale.

Le nouveau chargé d’affaires américain fait la tournée des canards boiteux de la République, rencontre les têtes de pont incapables de faire leur travail et tout le monde prend la pose. Heureux et fiers.

Comme en 1915, nous avons assassiné le dernier président de la République. Les douanes et les finances publiques vont à veau l’eau. Les forces de sécurité sont harcelées par des gangs comme hier c’était par les Cacos.

Si en 1915 Haïti était lorgnée par d’autres puissances, aujourd’hui nous déstabilisons les pays voisins avec nos migrants.

Il n’y a pas eu de procès de la consolidation pour souligner la corruption mais PetroCaribe et d’autres scandales dansent autour du lit d’un pays en agonie.

C’est ce pays que dirige le premier ministre Ariel Henry. Il faut lui dire qu’il nous conduit tout doit vers une forme ou une autre de mise sous tutelle. À toute vitesse. Allègrement. Sans gêne ni honte.



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