Clinton Benoît, remplaçant en or

En retrait de la scène musicale Haïtienne depuis quelques années, le nom de Clinton Benoît devrait pourtant faire tilt dans la tête des vrais amants du compas direct. À côté de Trak où il a commencé sa carrière en 1995, l’homme a mis son talent au service de certains des plus grands bands du HMI, remplaçant au pied levé de plus populaires “front man”. Une carrière en dents de scie qui l'a amenée à chanter avec des groupes tels que Mizik Mizik, D-zine, Phantoms, Tabou Combo, Magnum Band, Dola Mizik, Funky Konpa. L’homme dont le talent n’a jamais été mis en doute a été honoré à New York lors de la 5e édition du 5 continents Annual Academy Awards en juin dernier. 

Publié le 2022-07-18 | lenouvelliste.com

Originaire de Jacmel, Clinton Benoît, qui fêtera son 49 anniversaire le 20 juillet prochain est de ceux qui naissent avec la musique dans le sang. Déjà sur les bancs de l’école, il se rappelle qu’il gratifiait ses camarades de classe et ses professeurs de ses prestations musicales. Cependant c’est au sein du groupe à tendance salsa Trak, à Pétion-Ville, que le public le découvre vers 1996 à travers le morceau Anacaona. «Cette chanson m’a beaucoup marqué. Je me rappelle qu'on faisait le tour des médias, on jouait un peu partout», explique Clinton Benoît encore flatté par cet heureux souvenir. 

Suite à ce succès, le “ti flanè salsa a”, comme on l’apostrophait à cette époque, se voit offrir une opportunité en or. Fabrice Rouzier fait appel à lui pour Mizik Mizik en 1999. Il accepte avec enthousiasme, car mis à part qu’il est un des fans du groupe, il peut aussi continuer à honorer ses engagements avec Trak sans problème. On le trouve ainsi sur l’album Blakawout, notamment sur le morceau “Sonia”. «Mizik Mizik est un groupe mythique. J’étais content de me retrouver parmi d’autres musiciens professionnels et talentueux. It was a lot of fun. C'était une vraie famille», déclare-t-il citant allègrement ses différents collèges dont Kéké Bélizaire, Fabrice Rouzier, Rolls Lainé dit Roro, Mamane Absolu etc . 

L’épisode Mizik Mizik se termine en août 2001. En tournée avec le groupe aux États-Unis, un des musiciens décide de ne plus retourner au pays. Cette défection occasionne des petits pépins pour le renouvellement des visas des autres membres. Le bruit court que l’on risque ne plus leur accorder d’autres visas si cela se reproduit. Pourtant au prochain voyage, un autre choisit de rester chez l’oncle Sam. Face à cette situation et sentant un refus lui pendre sur la tête comme une épée de Damoclès, il se résout à rester aussi. Comme dit le proverbe créole,“Baton ou genyen se avel ou pare kou”.  S’il ne maudit pas ce choix qu’il a fait à une époque bien déterminée de sa vie, il ressent néanmoins un certain pincement au cœur aujourd'hui encore. «À présent, quand j’y pense, je regrette la façon dont cela s’est passé. C’est vrai qu’il y avait cette pression mais j’aurais pu mieux faire», avance-t-il l’air sincère. 

Alors qu’il commence à prendre ses marques dans la Grande Pomme, quelques mois plus tard, des membres de D-Zine font appel à lui. Gazman vient de jeter l’éponge et il leur faut un remplaçant. Après négociations, il signe un contrat avec les responsables et déménage à Miami où évolue le groupe. Il y reste à peu près un an. On le retrouvera sur l’album “Zanmi” sur des morceaux tels que “Si jamais”, “Plakatap”. Mais la collaboration, très fructueuse au départ, s’achève. 

Sitôt la page D-Zine tournée en 2002, il retourne sur New York pour rejoindre la bande à Phantoms après le départ de King Kino. «Je suis resté avec eux trois ou quatre ans. Au retour de King Kino, il n’était plus nécessaire d’être là de manière assidue. Je performais avec la bande de temps à autre et par la suite j’ai préféré me consacrer à mes études», avoue Clinton.

Néanmoins en 2007, il forme Clinton and the 42and street band dans l’idée de développer un nouveau concept, le Funky Konpa qui pour lui, est un mélange de Compas direct et de Rock and roll. «Je voulais un compas plus moderne à la manière d’autres groupes tels que Scandal, Zeklè, Papach, Magnum, Tabou Combo ou Carribbean Sextet. Une tendance soit plus riche musicalement et qui attirerait beaucoup plus les étrangers et qui seraient plus commercial sur le plan international», explique Clinton. L’album éponyme sort en 2010, mais cependant, le projet ne fait pas long feu. D’une part, le chanteur américain Acey Stade, son compagnon de scène, devenu très populaire de son côté, a préféré se concentrer à ses activités. D’autre part, son enthousiasme avait pris un coup.» J’étais un peu découragé par le manque de support de la part de mes compatriotes. Certes ceux qui se connaissaient en musique comprenait le travail et la vision, mais la grande majorité trouvait ce nouveau son trop électrique à leur goût. De plus, le Funky Konpa séyait beaucoup plus à des concerts qu’à des bals, or c’est ce qui prédomine”, déclare Clinton Benoît. 

Vers 2012, il reprend le micro avec Dola Mizik, Jean Max Valcourt ayant fait appel à lui pour succéder à Armstrong Jeune. Avec la bande, il chante sur l’album “New York Times”, mais encore une fois, ne tarde pas à clore l’expérience. «Je n’étais plus intéressé à jouer les bals tous les vendredis, samedis et dimanches, d’autant que personnellement je préfère les grands concerts. À cette époque, j’ai préféré me consacrer à mon travail et à mon master en travail social.» 

Revoir les priorités 

Bien qu’il mène de plein front sa vie d’artiste, Monsieur Benoît a toujours été convaincu que se former était une priorité s’il voulait vraiment s’en sortir, pouvoir subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. S’il essaie de faire les deux en même temps, il se rend compte que ce n’est pas évident. “Dès fois, je devais prendre la route immédiatement après un bal à New York pour aller suivre mes cours à l’Université de Philadelphie”, raconte le chanteur. “Être musicien exige beaucoup de sacrifices. Si on veut aussi étudier en même temps, l’un ou l’autre de ces deux va en pâtir à coup sûr”, reconnaît Clinton Benoît qui a du mettre sa carrière en veilleuse. 

À présent, l’artiste qui est détenteur d’un master en criminal justice (2013) et d’un master en travail social (2015), est un thérapeute. Établi à New York, il travaille aussi comme  un officier de police. S’il continue à chanter, il ne le fait que de manière sporadique, rien que pour le plaisir. En 2017, il prêtait main forte au mythique Tabou Combo, Shoubou étant gravement malade. On le retrouvait sur scène avec Magnum Band l’an dernier pour leur 45e anniversaire aussi bien que cette année dans le cadre de la soirée baptisée 46/36. Depuis quelque temps, il se focalise surtout sur Kreyòl Alternative, une initiative qui vise à rendre hommage à certains grands noms de la musique haïtienne à travers des chansons. On lui doit notamment le morceau ""Tambour Battant" en l’honneur de Zèklè et "Tante Nini" qui salue le talent de Boulo Valcourt et du Caribbean Sextet. Un prochain dédié au Magnum Band est aussi en préparation affirme le chanteur qui promet aussi une nouvelle chanson pour bientôt. 

À entendre parler Clinton Benoît, on comprend qu’il garde la quiétude de ceux qui savent qu’ils ont fait les choix qu’il fallait. La musique, il la chérit mais il n’en fait pas son maître. S’il a rarement été dans les 11 de départ sur le terrain du HMI, il ne s’en formalise point. «Même si je suis un “remplaçant for life”, prendre la place des gens de cette trempe, est un privilège. Ceci démontre non seulement mon talent mais aussi que d’autres aussi croient en moi. Je n’ai plus rien d’autre à prouver en musique», confie-t-il. Par ailleurs, ces seconds rôles viennent aussi avec leur part de complications. «La plus grande difficulté ne réside pas dans le fait de devoir apprendre les répertoires de chacune de ces formations musicales mais de préférence dans la façon dont les gens voient les choses. Ils s’imaginent que parce que je remplace Emmanuel Obas, Gazman, King Kino, Armstrong Jeune ou Shoubou, des chanteurs qu’ils aiment, je dois faire exactement comme eux. Cela ne marche pas comme cela», rappelle l’artiste qui insiste sur l’unicité et l’originalité de chaque personne.

Ce grand fan de Metallica et des Backstreet Boys, garde le meilleur de chacune des expériences qu’il a faites. “Quand tu as côtoyé de telles légendes sur scène, je ne crois pas qu’il puisse y avoir de meilleurs souvenirs” avance Clinton. Aux jeunes qui veulent se lancer dans la musique il dira : «Même si on se plaît à dire jouer de la musique, il ne faut pas le prendre au sens littéral. Si vous voulez suivre cette voie, il va falloir se prendre au sérieux et être professionnel. C’est seulement ainsi qu’on peut se tailler une place dans cette discipline.» 



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