Les femmes haïtiennes enceintes, nouvelle cible de prédilection de l’immigration dominicaine

Publié le 2022-01-31 | lenouvelliste.com

Ces trois à quatre derniers mois, il ne fait vraiment pas bon d’être une femme haïtienne enceinte sans papiers en République dominicaine. Le pouvoir de Luis Abinader ne leur fait pas de quartier enceintes de neuf mois pour la plupart, et dont certaines ne sont qu’à quelques heures à peine d’accoucher. Elles sont pourchassées dans les couloirs même des services de maternité, arrêtées puis expulsées manu militari du territoire dominicain.

Depuis le mois de novembre de l’année dernière, entre 200 et 300 femmes enceintes ont été reconduites au point de passage frontalier d’Elias Piña. Preuve si besoin en était combien les femmes en pleine ceinture sont devenues depuis ces derniers mois une cible de choix pour l’immigration dominicaine.

Des images de rafle de femmes enceintes aux alentours des hôpitaux ont enflammé les réseaux sociaux au mois de novembre de l’année dernière. Ces vidéos de femmes enceintes, toutes haïtiennes, pourchassées, en train d’être arrêtées pour être ensuite expulsées, filmées par des agents dominicains de l’immigration eux-mêmes ont choqué, particulièrement au-delà des frontières dominicaines. Au point d’attirer l’attention des caméras du magazine Caraïbes diffusé sur Martinique La 1re, une chaîne de télévision généraliste publique française de proximité de France Télévisions émettant dans le département d'outre-mer de la Martinique. En effet, ces femmes enceintes reconduites manu militari à la frontière font l’objet d’une émission spéciale diffusée le 28 janvier 2022 sur la chaîne française d’outre-mer de la Martinique.

D’après cette émission consacrée aux mauvais traitements infligés aux Haïtiennes en état de grossesse sur le territoire de la République dominicaine, les opérations menées depuis près de trois mois aux abords des services de maternité pour expulser du pays ces infortunées constituent de graves violations des droits humains et soulèvent l’indignation sur le plan national et international.

Une situation qui n’est aucunement étrangère à l’arrivée au pouvoir du président Luis Abinader, lui-même d’origine levantine, principale figure de proue de l’opposition qui, durant sa campagne, avait fait de la lutte contre la corruption son principal cheval de bataille. Depuis l’élection de Luis Abinader, deux ans plus tôt environ, les tensions anti-haïtiennes et la xénophobie ont donc été ravivées, constatent avec amertume plusieurs défenseurs des droits humains.

S’agissant de l’intéressé lui-même, il n’a pas bronché au moment de défendre ces rafles jugées inhumaines par plus d’un. Pour Luis Abinader, le système de santé de la République dominicaine ne peut pas desservir deux pays. « Notre système de santé doit desservir un seul pays, et ceux qui paient des impôts : les Dominicains et les Dominicaines », a tranché le président dominicain dans un extrait repris dans un reportage long format diffusé en ouverture de cette émission spéciale.

Même son de cloche du côté du patron de l’immigration dominicaine qui, pour justifier les opérations de ces agents, évoque la saturation des hôpitaux, la charge sur le budget de la santé et la préférence nationale. « La loi de l’immigration n’interdit pas l’expulsion des femmes enceintes en situation irrégulière », a-t-il déclaré péremptoirement devant les caméras de Martinique La 1re.

La peur au ventre, ces femmes haïtiennes sur le point d’accoucher, dont pour certaines d’entre elles ce n’est qu’une question d’heures, filmées aux abords d’un hôpital de province, ne sont point inquiétées par les douleurs périnatales. Ce qui les inquiète davantage est l’éventuelle apparition d’un ancien autobus scolaire jaune de l’immigration dominicaine. Pour les sans-papiers, cet ancien bus scolaire est synonyme d’arrestation et d’expulsion. Pour lui échapper, ces femmes enceintes se rendent donc à la maternité tard dans la nuit ou avant l’aube.  

On pensait atteindre le comble de l’indignité jusqu’au témoignage glaçant d’une haïtienne interrogée chez elle dans un bidonville de Santo Domingo, un nourrisson sur les bras, qui raconte sa césarienne effectuée dans l’autobus jaune par les agents de l’immigration qui l’ont quand même incarcérée juste après, elle et son bébé. Le tollé provoqué par la médiatisation de ces mésaventures lui ont permis d’échapper de justesse à l’expulsion.  

Le véritable cri du cœur de cette damnée en terre voisine, revendiquant son humanité, dans ce concert de violation des lois et des normes, a de quoi donner froid dans le dos.

Le gouvernement tente de justifier ces mesures très rudes par la charge de santé que représentent ces femmes haïtiennes pour l’Etat dominicain qui attribue 3 accouchements sur 10 aux haïtiennes. Une disposition du gouvernement envisage en effet de limiter aux seuls soins d’urgence l’accès des hôpitaux aux sans-papiers.

Une situation inédite en République dominicaine sur laquelle le PLD, qui était au pouvoir ces 20 dernières années, hésite encore à se positionner. L’ancien ministre de la Santé de Danilo Medina s’oppose à cette mesure visant à pourchasser des femmes enceintes dans les hôpitaux. « Je pense qu’il ne s’agit pas d’un traitement humanitaire. Ce n’est pas non plus dans les normes nationales de faire cela », a désapprouvé Rafael Sanchez Cardenas, ancien ministre de la Santé de la République dominicaine.

Depuis le mois de septembre de l’année dernière, les Dominicains n’acceptent plus sur leur territoire des femmes ayant plus de 6 mois de grossesse. Pour les militants des droits humains, les autorités dominicaines cherchent à susciter et à entretenir la peur. Ils dénoncent donc la violence et la pression psychologiques exercées sur ces femmes, tout en se demandant comment le gouvernement peut donner la permission pour qu’on déshumanise ces femmes haïtiennes alors que la maternité est très protégée, pour ne pas dire sacrée, dans la culture dominicaine.

Le 1er décembre dernier, la Commission interaméricaine des droits de l’homme a émis une résolution pour exprimer son désaccord avec le mode opératoire du gouvernement dominicain.

 « La situation d’instabilité en Haïti n’est pas une justification pour que le gouvernement dominicain continue avec ce type de déportation », a pesté Bridget Wooding, directrice de l’Observatoire des migrations de la Caraïbe (OBMICA), en fermeture de rideau de l’émission intitulée  "Chasse aux Haïtiennes en état de grossesse en République dominicaine", et qui raconte en 50 minutes l’aller-simple pour Haïti de centaines de compatriotes avec un bébé dans le ventre dont le seul tort était de vouloir avoir accès à de meilleurs soins médicaux.



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