Deux pays, une île : Haïti et la République dominicaine 

Sur la même île, divisée non par la nature mais par l’histoire, deux peuples se côtoient sans véritablement se comprendre.

Loubet Alvarez
11 juil. 2025 — Lecture : 4 min.
Deux pays, une île : Haïti et la République dominicaine 

Loubet Alvarez

Sur la même île, divisée non par la nature mais par l’histoire, deux peuples se côtoient sans véritablement se comprendre. Haïti et la République dominicaine partagent une géographie commune, mais tout, ou presque, semble les opposer : langue, culture, références historiques, structures sociales, perception de soi. Loin des visions caricaturales et des passions partisanes, il est essentiel de poser un regard lucide et rigoureux sur cette cohabitation souvent conflictuelle, dans l’espoir d’y discerner les germes d’un avenir partagé.

Le clivage historique commence dès l’époque coloniale. Tandis que l’Espagne s’enracine à l’Est de l’île avec une société fondée sur le métissage et la religion catholique, la France, au prix d’un esclavage brutal, développe une économie sucrière florissante à l’Ouest. Haïti devient, en 1804, la première république noire issue d’une révolution antiesclavagiste. De l’autre côté, les dominicains proclament leur indépendance bien plus tard, en 1844, et construisent leur récit national sur la base d’une différenciation volontaire, parfois obsessionnelle, vis-à-vis de leur voisin haïtien. Cette différence fondatrice imprègne encore aujourd’hui les mentalités et les discours politiques.

Un élément historique reste central dans l’imaginaire dominicain et nourrit une part importante du ressentiment contemporain : l’occupation haïtienne de la partie orientale de l’île entre 1822 et 1844. Pendant près de vingt-deux ans, Haïti, sous Jean-Pierre Boyer, administre l’ensemble de l’île dans un esprit d’unification et d’abolition de l’esclavage, mais au prix de certaines décisions impopulaires – notamment la suppression de structures locales, l’imposition du créole et du modèle administratif haïtien. Bien que ce moment soit parfois minimisé du côté haïtien, il demeure, pour une partie des dominicains, un traumatisme fondateur, perçu comme une domination culturelle et politique étrangère. Cette mémoire blessée alimente, encore aujourd’hui, une défiance récurrente et nourrit l'antihaitianisme ambiant.

 Dans la vision d’une partie de l’élite dominicaine, fortement marquée par un héritage hispanophile et catholique conservateur, l’identité nationale se veut avant tout européenne, blanche et civilisée, en contraste avec une Haïti perçue comme africaine, noire et chaotique. Cette opposition racialisée, renforcée au XXe siècle par la propagande du dictateur Trujillo, nourrit une forme de rejet systématique de l’haïtien, vu non comme un autre insulaire, mais comme un intrus. Ce prisme racial et culturel, jamais totalement assumé mais souvent sous-jacent, contamine les politiques migratoires, les discours publics, les manuels scolaires et même certaines décisions juridiques. L’arrêt 168-13, en 2013, en est un exemple éclatant : des milliers de dominicains d’ascendance haïtienne, nés sur le sol dominicain, se sont vus privés de nationalité, au nom d’une conception rétroactive de la citoyenneté.

Pendant ce temps, Haïti, minée par l’instabilité politique, la pauvreté chronique et l’effondrement de ses institutions, peine à formuler une réponse cohérente sur le plan diplomatique ou symbolique. La migration vers la République dominicaine, qu’elle soit régulière ou clandestine, s’intensifie, accentuant la dépendance économique et les tensions sociales. Les Haïtiens fournissent une main-d’œuvre essentielle, notamment dans les secteurs agricoles, de la construction et du tourisme, tout en restant marginalisés, sous-payés et souvent invisibilisés. Une contradiction que les deux sociétés préfèrent taire.

Pourtant, l’île est indivisible. Les défis qu’elle affronte – environnementaux, économiques, sécuritaires – dépassent les frontières administratives. Le réchauffement climatique, la déforestation, les pandémies, les réseaux criminels transnationaux ne connaissent pas la ligne de démarcation tracée au XIXe siècle. Une coopération est donc non seulement souhaitable, mais nécessaire. Toutefois, elle ne pourra advenir sans un changement de paradigme, notamment au sein des élites des deux pays.

Un rapprochement sincère suppose d’abord un dialogue entre les consciences éclairées : intellectuels, universitaires, journalistes, artistes, membres influents de la société civile. C’est en revalorisant l’histoire commune, en décentrant les récits biaisés, en dialoguant sur les fondements culturels des deux identités nationales qu’un respect mutuel pourra se construire. Les conférences épiscopales catholiques, qui disposent d’une autorité morale considérable dans les deux sociétés, peuvent jouer un rôle de médiation. De même, les autres confessions religieuses peuvent contribuer à désarmer les discours de haine et à humaniser la relation.

Les partis politiques, trop souvent prisonniers de calculs électoraux à court terme, gagneraient à inscrire dans leurs programmes une vision transnationale de l’avenir de l’île, en intégrant des mécanismes de dialogue permanent, des commissions mixtes, des accords de mobilité protégée, et même des projets économiques conjoints dans les zones frontalières. Il ne s’agit pas d’effacer les différences, mais de bâtir sur les complémentarités.

Haïti et la République dominicaine sont condamnées à se regarder. Alimenter la confrontation, c’est nourrir l’instabilité de toute l’île ; seule une démarche courageuse, patiente et éclairée, peut jeter les bases d’un rapprochement fondé sur la sagesse, la mémoire assumée et l’intérêt commun des deux peuples.

Loubet Alvarez

Citoyen haïtien

Économiste de formation.