Sur le chemin de l’oubli, les larmes des Forces Armées d’Haïti

Publié le 2021-11-19 | lenouvelliste.com

Un Major en activité des Forces Armées d’Haïti (FADH) a versé des larmes amères, le 18 novembre, alors qu’il intervenait devant les plus hautes autorités de l’État. La vidéo a fait le tour des réseaux. Chacun tente depuis de trouver justifications et explications à ce moment de faiblesse, à cet aveu d’impuissance, à cet épanchement douloureux, à cette explosion d’une rage qui semble avoir été longtemps contenue. 

Un officier qui laisse parler ses émotions en public, est-ce une attitude inscrite dans le manuel d’instruction militaire ?

Le message retenu est que le Major demande des armes pour les FADH. Dans aucun discours du 18 novembre de cette année, ni avant d’ailleurs, jamais l’Armée n’a présenté d’excuses à la population, encore moins promis de faire mieux que la dernière fois qu’elle avait des armes. 

Les Forces Armées d’Haïti ont été démobilisées en 1995 parce que ses responsables avaient commis des fautes contre la nation. Rétablir la confiance, repartir sur de nouvelles bases, n’est-ce pas une nécessité avant le réarmement ?

Le dénuement avoué et la sincérité affichée par l’officier ont eu un écho dans toute la population. Les larmes du Major serviront-elles d’eau de baptême pour le renouveau ? L’avenir dira le reste.

Entre 1986 et 1994, les armes lourdes, le corps des engins lourds, garnison des derniers engins blindés haïtiens, ont surtout servi contre la population civile et pour fomenter des coups d’État. L’Armée doit se laver de cette souillure.

Après le débarquement de l’armée américaine en septembre 1994, beaucoup des armes des FADH ont été soit détruites, vendues ou volées. L’Armée qui avait le contrôle de ses stocks n’en a jamais rien dit. Les armes et munitions restantes se sont-elles volatilisées ou ont-elles été inventoriées et transmises à la PNH ? La précipitation de la démobilisation a-t-elle permis cela ?

Des officiers qui faisaient partie du haut état-major des FADH en 1994 sont à nouveau en responsabilité en 2021. N’ont-ils rien à dire à la nation ? Ni explications, ni excuses, ni promesses ?

Pour revenir à la demande d’armes pour les FADH, Le Nouvelliste publie dans cette édition un texte du Lieutenant-général Prosper Avril. L’ancien président de la République, qui a dirigé un gouvernement militaire, vole au secours du Major pour expliquer qu’il a utilisé une métaphore car les équipements qu’il demande ne sauraient suffire pour mener à bien la mission dont il se parle.  

Le Général-président prend les mots du Major comme un cri du cœur et écrit : « J’ai bien dit “un cri du cœur” car tout militaire sait très bien que la mise à la disposition de l’armée de deux (2) chars d’assaut et d’un (1) hélicoptère de combat ne saurait suffire pour juguler cette crise aux multiples facettes que connaît actuellement notre pays.

Ce cri du cœur doit être interprété dans le même sens que le mot du savant grec Archimède qui, pour faire état des vertus du principe du levier qu’il venait de découvrir, eut à dire : « Donnez-moi un point d’appui et un levier, et je soulèverai le monde. » Oui, c’est dans ce sens que l’Haïtien doit comprendre la déclaration teintée d’émotion du Major Eddy Marcelin. Par son message, il plaide pour le réarmement effectif de notre nouvelle armée. »

Le président Avril a raison. Il faut bien comprendre les propos du Major. Ne pas tirer des plans à partir de deux chars et d’un hélicoptère. Il en faudrait des dizaines. Il faut surtout une armée qui retrouve la confiance de la population. Il faut des autorités politiques qui savent ce qu’elles veulent et ne jouent plus dans les deux camps. Il faut une doctrine et des services d’intelligence. Il faut aussi remettre l’Armée en confiance et convaincre chaque officier, sous-officier et soldat que leur mission n’est pas de tuer, maltraiter, arrêter des civils ni de prendre le pouvoir à la place des élus.

De l’Armée des va-nu-pieds des premières révoltes en passant par les généraux qui les ont conduits à l’indépendance jusqu’à ceux qui ont fomenté des soulèvements au 19e siècle et des coup-d’états au 20e, c’est une longue et parfois douloureuse histoire avec la nation. L’Armée devrait toujours se rappeler que le peuple n’est pas le marchepied pour l’aider à atteindre ses buts ni un piédestal pour ses mauvais desseins mais un compagnon indispensable, indissociable.

Le 18 novembre 2021, dans un Champ de Mars vide, avec des héros de l’indépendance, tous militaires, laissés à l’abandon dans un environnement insalubre, nos stratèges ont raté une occasion de retrouver le pays et de réfléchir à la complexité de ses problèmes. 

Quoi qu’on pense, quoi qu’on dise, le pays ne rêve pas de comment alimenter la spirale des violences ni de nouveaux massacres. Aujourd’hui, dans une atmosphère de grand désespoir et de dissension, les rêves communs de la population sont l’ordre et l’efficacité de ses forces de sécurité. 

Que les larmes des Forces Armées d’Haïti, en ce 18 novembre 2021, soient les dernières sur le chemin de l’oubli des erreurs passées pour que de plus belles pages racontent l’histoire commune du peuple et de ses gens d’armes.



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