Bing-bang entre Haïti et la République dominicaine

Publié le 2021-11-03 | lenouvelliste.com

Ce n’est pas le big-bang. Ni la grande explosion. Ni même le point de départ d’une nouvelle relation. C’est simplement comme on dit en créole un bing-bang. Bing-bang comme des notes dissonantes dans un concert. Du bruit, de la fureur, beaucoup de fumée. Un incident de parcours. Sur une route qui tend vers l’infini. Pour « deux ailes d’un même oiseau ».

S’il y avait de l’eau dans le gaz entre les deux pays qui se partagent l’île, depuis le 1er novembre, les chefs de gouvernements des deux pays ont fini par fumer le calumet de la paix, mercredi 3 novembre. Ariel Henry et Luis Abinader ont éteint le feu de paille après une conversation téléphonique.

Tout commence quand le président Abinader fait un énième tweet pour parler de la situation d’Haïti. Le ministre des Affaires étrangères d’Haïti, Claude Joseph, lui répond en comparant la situation sécuritaire des deux pays, mal notés par les États-Unis d’Amérique.

En deux échanges, Twitter, le réseau social de Jack Dorsey, est hissé au rang d’outil diplomatique de premier plan entre deux pays qui n’arrivent pas à se parler directement en dépit du fait qu’ils partagent une même portion de terre entourée d’eau.

En réponse à Claude Joseph, le vice-ministre des Affaires étrangères dominicain annonce la suspension du programme spécial de visa en faveur des étudiants haïtiens. La décision précipitée et maladroite a été quelque peu réparée ce mercredi, les étudiants déjà à l’étude en République dominicaine ne sont pas visés. Pour les autres, on verra, a laissé entendre, entre les lignes, le président dominicain dans un autre message sur Twitter.

Incident clos ? 

Prochain épisode en préparation ?

La suite, c’est cette conversation entre le premier ministre haïtien et le président dominicain. Une rencontre de haut niveau devrait se tenir dans les prochains jours. Rien ne laisse croire que l’envoyé spécial haïtien sera le ministre des Affaires étrangères…

Les nationalistes des deux côtés de l’île ont bu du petit lait ces derniers jours. Un incident au plus haut niveau entre président et ministre, c’est du jamais vu. Dans les deux pays, il y a toujours des « experts » prêts à attiser la haine.

La première leçon à tirer de l’incident du 1er novembre est que la diplomatie ne peut pas se faire en 280 caractères. On ne peut, en faisant au plus court, que heurter. C’est valable pour les pays comme pour les personnes. Twitter ne doit pas remplacer les canaux officiels. Le président et le ministre l’ont appris à leurs dépens.

Le président dominicain, pour rencontrer on ne sait quel agenda dans son pays, s’amuse à titiller Haïti à longueur de semaines. Il entretient directement un mauvais climat. Même avec les meilleures intentions et de bons sentiments, le président Abinader doit apprendre à mieux communiquer. Les deux parties en gagneraient.

Il est aussi dommage de constater l’abus de position dominante qui caractérise les relations entre Haïti et la République dominicaine. Les autorités dominicaines veulent les étudiants haïtiens, leur argent dépensé chez eux, tout en les gardant dans l’incertitude migratoire qui leur coûte une fortune en insécurité et autres dépenses. Ils veulent faire avec les étudiants haïtiens ce qu’ils font avec les Haïtiens en général : ils accordent peu de visas régulièrement pour être sûrs de toujours avoir chez eux une masse d’illégaux à rapatrier à volonté, selon les besoins de consommation politique de leur opinion publique. 

Un président d’un pays ami ne fait pas ça à un pays voisin et ami. 

Le président Abinader, à la recherche d’une stature internationale, en se posant en leader régional et même en président d’Hispaniola (chacun ses envies), se doit de revoir ses ambitions ou ses méthodes. Un grand leader interdit, négocie, prévient, gère, cherche à faire avancer une cause commune. 

Ni diktat ni dictée ne seront utiles si vous n’avez pas mieux à proposer aux Haïtiens, Monsieur le président.

La prospérité de la République dominicaine passe par moins de pauvreté et d’instabilité en Haïti, tout le monde en convient. Il y a des méthodes et des manœuvres pour soutenir cette vision mais aucune ne peut se prescrire sur Twitter.

Une rencontre sérieuse entre responsables des deux pays est nécessaire en ces temps troublés. 

Pour revenir à la situation haïtienne, le pays n’a pour l’instant ni les institutions solides ni les autorités légales et légitimes pour entamer de vraies négociations avec nos voisins. Mais on peut parer au plus pressé, calmement. La question des visas en est une.

Le nationaliste n’est que le cache-misère de nos péchés en Haïti comme en République dominicaine. Quel vrai donneur d’ordre de l’autre côté de l'île dira de faire une croix sur Haïti ? Quel vrai donneur d’ordre au gouvernement auquel appartient Claude Joseph le supporterait dans une croisade anti-dominicaine ? 

Reste la diplomatie, avec ses anciennes et vieilles recettes, arme suprême dont dispose chaque pays pour tirer son épingle du jeu quand tout joue contre soi.

Après un emballement, allons-nous assister à un retour vers une situation plus apaisée ? l’avenir le dira vite. Dans les relations entre Haïti et la République dominicaine, ceux qui ont du vin doivent mettre de l'eau dans leur verre et ceux qui n'ont pas de vin doivent se contenter de boire de l'eau. La route à faire ensemble est si longue.



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