Voir mourir un pays…

Publié le 2021-10-20 | lenouvelliste.com

On peut invoquer de grandes théories sur l’État, convoquer les penseurs les plus fins sur la faillite des institutions, remonter aux racines de notre histoire, faire la liste de nos actes manqués pour parler d’Haïti ou simplement établir une éphéméride des derniers jours. Le bilan est accablant et sans appel : quelque chose ne tourne pas rond ici.

Le 16 octobre 2021, dix-sept Canadiens et Américains de tous les âges et un nombre indéterminé de compatriotes ont été enlevés dans la région métropolitaine par des groupes armés.

Jusqu’au moment de mettre sous presse, il n’y a aucune réaction officielle du gouvernement haïtien sur cette situation.

Le même jour, un agent du BLTS de la Police nationale d’Haïti a trouvé la mort pendant que sa patrouille essayait d’intervenir pour empêcher un enlèvement. 

Jusqu’à date, la Police nationale d’Haïti et les autorités politiques n’ont pipé mot sur cet acte de bravoure au cours de laquelle un policier est tombé en faisant son devoir de protéger et de servir.

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les parents de personnes enlevées qui dénoncent avoir payé des rançons sans que libération ne suive.

Il n’y a ni suivi ni enquête, déplorent-ils.

Dimanche 17 octobre, le gouvernement en entier et les forces de sécurité dans leur grande diversité – Police et Armée -- ont dû reculer face aux tirs de groupes armés assiégeant le Pont Rouge, site de la cérémonie prévue en souvenir de l’Empereur Jacques 1er, assassiné en ces parages en 1806. 

L’État et ses représentants ont renoncé à commémorer l’anniversaire de l’assassinat du Père de la Nation, un jour inscrit constitutionnellement dans le calendrier des commémorations nationales, sans demander de compte.

Le même jour, le cortège du premier ministre n’a pas pu accéder au Musée du Panthéon National (Mupanah) pour rendre hommage au même Jean Jacques Dessalines. 

Le local était fermé car les illustres autorités n’y étaient pas attendues.

Ce 17 octobre, la délégation officielle finit par se débarrasser de l’offrande florale sur la pierre usée de l’autel de la Patrie, au milieu d’un quadrilatère mal tenu, entre la rue de la réunion et celle du Champ de Mars.

La suite ne sera pas d’un meilleur goût.

Le Premier ministre ne pourra pas délivrer son discours à Marchand Dessalines ; il ratera la messe solennelle et ne parlera en public qu’à l’Arcahaie, en fin d’après-midi.

Mis à part pour démentir des accusations de distributions de plusieurs millions de gourdes aux gangs, le gouvernement n’a donné aucune explication ni présenté d’excuse. 

Il n’y a ni responsable connu ni responsabilité déclarée après la déroute du 17 octobre 2021.

Pendant que le gouvernement, l'Etat et nos représentants officiels se fourvoyaient, le chef de gangs qui avait pris le contrôle du Pont-rouge, en tenue protocolaire, sans aucune opposition, déposait ses fleurs pour Dessalines et s'adressait à la presse.

Aucune force de sécurité ne l'en a empêché.

Les 18 et 19 octobre, le pays a vécu deux journées de grève à l’appel de syndicats de transport en commun. Pour protester contre l’insécurité généralisée, la violence et le kidnapping, le pays a pris une pause. 

La grève des transports, métamorphosée en grève générale, a été levée le 19 octobre dans l’après-midi par ceux qui l’avaient lancée. Le pays attend leur prochain mot d’ordre dans le silence des responsables.

Le 19 octobre en soirée, un bimoteur a fait une sortie de piste après un atterrissage forcé sur l’aéroport de Jacmel. Les deux pilotes en sont sortis sains et saufs. Dans l’enceinte de cet aéroport officiel, gardé par la police, la population a détruit l’avion en emportant tout ce qui pouvait l’être.

Les autorités aéroportuaires et policières n’ont pas fait entendre leur version.

Un sommet sur la migration se tient en Colombie. Les pays de la région concoctent des solutions au problèmes posés par ces Haïtiens qui ne restent pas mourir tranquillement dans leur pays.

Nous sommes jugés in absentia. Le verdict sera connu bientôt. La peine appliquée. Haïti n’a pas été invité devant ses pairs.

Ce mercredi 20 octobre, la vie a fait semblant de reprendre. Sans promesse ni excuse de ceux qui ont charge de vies et de biens. Sur aucun sujet, pas même une explication abracadabrantesque ou un pieux mensonge pour faire dormir les enfants.

A se demander si ce qui a été rapporté dans les nouvelles a bien eu lieu.

De samedi à mercredi, Haïti et son gouvernement, ses citoyens et sa classe politique, ses éducateurs et sa presse, sa société civile, ses hommes d’affaires et ses meilleurs amis du Core Group, ont prouvé, si besoin était, qu’il y a un pays, un État, une nation qui se décompose sous nos yeux, s’évapore, disparaît, sans que grand monde ne s’en inquiète.

Les Haïtiens sont installés dans un bain chaud, à température encore confortable, comme seul peut l’être un bassin rempli d’emmerdes. Les veines ouvertes, nous assistons en spectateurs à notre débandade tout en rêvant de qui viendra nous réveiller de nos réalités cauchemardesques.



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