« Peyi lòk », un livre incandescent de Johnson Sabin

Johnson Sabin, ce photographe qui s’est illustré à travers ses travaux mettant en valeur nos matériaux ethnographiques, signe le vendredi 15 octobre 2021, dans les locaux de la Villa Kalewès, à Pétion-Ville, à partir de 3 hres 45 de l’après-midi, « Peyi lòk » une nouvelle stratégie de lutte en Haïti/ « A new strategy of struggle in Haïti ». Le Nouvelliste a rencontré ce professionnel qui a posé sa caméra sur nos rues en ébullition au temps de « Peyi lòk ».

Publié le 2021-10-14 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste : Vous avez posé votre objectif durant les périodes « Peyi lòk » sur le peuple des rues qui gronde. Racontez-nous cette expérience ?

Johnson Sabin : L’idée me vient du constat que les luttes populaires sont très peu traitées par les journalistes, notamment par les photojournalistes. Je me suis dit que rendre compte, par l’image photographique, de ce grand moment de la vie contemporaine haïtienne est une occasion de retracer la mémoire de cette expérience collective mais surtout de laisser des matériaux susceptibles de nourrir une conscience citoyenne et d’inciter chercheurs et intellectuels à se pencher sur ce grand moment  de notre histoire actuelle.

Le Nouvelliste : Dans cet ouvrage de photographies, des textes accrocheurs. Les images ne suffisaient pas pour vous. Pourquoi, Sabin, ce choix éditorial ?

Johnson Sabin : Trop souvent, les travaux photographiques accusent un déficit réflexif en ce qu’ils réduisent la réception à la présentation des clichés. Dans le cas de « Peyi lòk », j’ai sollicité les contributions réflexives y compris la mienne afin de dégager une lecture plus complexe, c’est-à-dire plus globale de cette manifestation populaire qui aura, à mon avis, marqué la vie politique des dix dernières années. Ainsi, quand j’ai tenté de situer historiquement le mouvement « Peyi lòk », dans les premières pages du livre, j’ai voulu dire aux lectrices et aux lecteurs que parler dudit mouvement c’est témoigner d’un moment qui a paralysé l’ensemble des activités en Haiti de septembre à novembre 2018. Tandis que pour l’écrivain Lyonel Trouilllot, c’est une façon pour le peuple haïtien d’« acter en paroles » des souffrances longtemps étouffées…  

La photographie, un métier qui réclame du courage

Le Nouvelliste : Vous avez pris de gros risques sur la voie publique au cours des instants mouvementés de « Peyi lòk ». Comment avez-vous vécu ces moments que vous avez cristallisés sur le capteur photosensible?

Johnson Sabin : Le photojournalisme est un métier qui réclame du courage. Autrement dit, il faut avoir du coeur pour l’exercer. Le risque est présent dans la vie de celle ou de celui qui le professe. On n’a pas besoin de rappeler l’engagement des confrères et consoeurs qui bravent  leur quotidien pour mettre à la disposition des générations futures des instants uniques  de notre vie de peuple. Pour ma part, je crois que cela en valait la peine parce qu’autrement tout serait jeté aux oubliettes.

Le Nouvelliste : Le professionnel qui s’est illustré sur le terrain a réalisé de beaux rendus. Quels sont les focales que vous avez utilisées pour ce travail de longue haleine?

Johnson Sabin : Dans le cadre de mon travail, j’ai utilisé deux appareils de marque Nikon, une lentille 24/70mm 2.8, 70/200mm 2.8.

Le Nouvelliste : Vous avez vu passer, Sabin, dans votre viseur un flot de scènes. Était-il facile pour vous à tout moment du « peyi lòk » de presser sur le déclencheur de votre appareil photo ?

Johnson Sabin : Au cours des manifestations durant le mouvement « Peyi lòk », les images intéressantes m’envahissaient tellement que j’étais obligé d’en sélectionner quelques-unes pour avoir une perspective plus juste du phénomène. Le cliché doit revêtir du sens à mes yeux. Tant qu’on comprend mieux une réalité, on saisit mieux les moments. Ainsi, dans la première page de couverture du livre, la femme qui incarne le sujet du cliché ramasse derrière elle toute la problématique de la subversion populaire à l’endroit d’un système jugé répressif, inégalitaire. Le focus de l’image traduit les raisons de cette furie populaire.

Le Nouvelliste : Y a-t-il des scènes que vous regrettez de n’avoir pas réussi à capturer à temps ?

Johnson Sabin : Évidement. Il y a de cela trois raisons : d’abord le « Peyi lòk » n’était pas seulement à Port-au-Prince mais dans tout le pays. Je ne pouvais pas saisir toutes les formes de manifestations notamment dans les villes de province. Ensuite, les scènes me submergeaient pratiquement tout le temps, je devais donc faire des choix. Je dois enfin reconnaitre que les difficultés du moment faisaient que certains événements au moment des manifestations m’ont pratiquement échappé.

Le Nouvelliste : Cet élan populaire vous a permis de saisir des images touchantes. Quelles sont surtout celles qui, au-delà de votre objectif, persistent sur votre rétine ?

Johnson Sabin : Une seule. C’est celle dans laquelle un homme masqué porte un maillot où il est écrit « Kot kòb PetroCaribe a? ». Derrière lui s’étale le brasier (le feu).

Le Nouvelliste : La première image à l’intérieur de « Peyi lòk » une nouvelle stratégie de lutte en Haïti/ « A new strategy of struggle in Haïti », qui ouvre les pages de la lutte d’un peuple debout dans les rues, met en scène un jeune homme. Décryptons les codes : le rouge sang de son masque, l’or du feu, le noir de la fumée; sur son maillot, une revendication : « kot kòb Petro Caribe a »? Cette écriture de lumière parle. Elle envoie à la ronde des ondes de longues portées.

Johnson Sabin : Je ne te le fais pas dire. Le mouvement PetroCaribe a été, pour plus d’un, la plus grande forme de subversion populaire des dix dernières années. Cette photo a été, en ce sens, révélatrice puisque qu’elle exprime la vérité sur la conscience politique des masses. 

Le Nouvelliste : Votre livre est incandescent, Johnson Sabin. Le feu est partout. Derrière votre objectif, qu’est-ce qui se cache derrière le relief de cette présence constante de cet élément ?

Johnson Sabin : En réalité, un seul chapitre du livre traite de cet aspect du mouvement « peyi lòk ». Toutefois sa présence exprime une idée plus fondamentale: celle selon laquelle sans le feu il n’y pas de manifestation populaire en Haïti.

Le « lòk » est un miroir de la société haitienne

Le Nouvelliste : Vous avez traité votre sujet sous plusieurs angles : les barricades, la musique comme moteur de mobilisation, sociale, les affiches, les handicapés, les hommes et les femmes de lois sont representés, les murs s’érigent dans l’espace comme un médium des revendications… Est-ce après le tri des clichés que vous avez décidé de mettre des pans de ce paysage revendicatif ou est-ce que ce schéma était au préalable inscrit dans votre plan ?

Johnson Sabin : le « lòk » est un miroir de la société haïtienne. En parler c’est en exhumer les traits qui ont conduit à son apparition. Ainsi tous les aspects que tu viens de mentionner constituent autant de prismes à partir desquels se voit, se déploie, se révèle ce mouvement social.

Le Nouvelliste : Avec le temps, Johnson Sabin, ces scènes qui ont pris une nouvelle dimension, une nouvelle vie dans cet ouvrage que vous allez signer ne vous ont-elles pas laissé un goût amer ?

Johnson Sabin: Tout à fait. En effet, les revendications qui ont mis le peuple dans les rues sont restées, jusqu’à présent, insatisfaites. D’autant que les conditions que dénonçaient les manifestants se sont aggravées trois ans plus tard.

Le Nouvelliste : Au moment où vous vous apprêtez a signer « Peyi lòk une nouvelle stratégie de lutte en Haïti/  A new strategy of struggle in Haïti », n’avez-vous pas l’étrange impression que ces écumes de colère, ces bruits n’ont pas servi à grand-chose au regard de la réalité d’aujourd’hui ?

Johnson Sabin : Non. Parce que l’amélioration des conditions de vie de la population dans une société est toujours le fruit des combats incessants, renouvelés mais surtout alertes. Ceux et celles qui la maintiennent n’abdiqueront jamais.

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant



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