Insécurité : la nature du problème est militaire, selon Mario Andrésol

Publié le 2021-10-01 | lenouvelliste.com

L’ex-directeur général de la Police nationale d'Haïti (PNH) Mario Andrésol est cash. Pour lui, il est hors de question de rempiler, d’enfiler à nouveau l’uniforme, en dehors de la loi, à un moment où son nom est cité par certains avec une pointe de nostalgie pour remplacer Léon Charles, incapable de résoudre la crise sécuritaire au point que celle-ci sert de prétexte à une alliance menée par le président dominicain Luis Abinader pour « pacifier » Haïti.                 

« La situation en 2005 est différente de celle de 2021 », tranche tout de go Mario Andrésol, interrogé par le journal Le Nouvelliste, mercredi 29 septembre 2021.  La nature du problème, compte tenu de l’armement et de la puissance de feu des gangs,  « est plutôt militaire », estime Mario Andresol, capitaine des FAd’H à la démobilisation en 1994, avant d’entamer sa carrière jusqu’au sommet de la PNH. L’ex-DG de la PNH, au terme de cette première observation, estime qu’il est impossible d’élaborer une « stratégie » sans une radiographie poussée de la situation de la PNH, l’état des troupes et des moyens. Mais les premiers éléments permettent de comprendre que « la PNH est confrontée à des problèmes ».

« L’institution est moralement démobilisée. Il y a une crise de confiance », constate Mario Andrésol, qui a eu écho du choix de nombreux policiers de quitter le pays et des transferts successifs qui minent la sérénité et empêchent de travailler sur la durée. En moins d’un an, il y a eu sept changements à la direction départementale du Nord. Cela a permis aux gangs de se renforcer et d’étendre leurs influences, estime Andrésol, qui croit aussi que l'institution policière est aux prises avec des problèmes de discipline et d’infiltration par des gangs. Mario Andrésol est loin  d’être tendre à l’égard de certains politiques « dont les actions et la mentalité » ont participé à corser un peu plus la crise sécuritaire. « Il faut nettoyer la PNH. Il faut profiter de la crise pour résoudre définitivement le problème de sécurité, faire preuve d’ingénierie institutionnelle », croit Mario Andrésol.     

Reconfiguration de la gouvernance sécuritaire      

« Dans la perspective d'une reconfiguration de la gouvernance sécuritaire du pays, pourquoi ne pas fusionner les FAd'H et la PNH, se demande Mario Andrésol. Il en sortira une nouvelle force qui aura une autre appellation. Dans celle-ci, il y aura, d'un côté, des unités entraînées pour faire face au type de menaces de sécurité dites de défense, c'est-à-dire des situations militaires et non militaires pouvant porter atteinte à l'indépendance, ou à la souveraineté nationale, à la stabilité de l'ordre démocratique et républicain et à la prospérité économique de la République. D'un autre côté, des unités entraînées pour faire face aux catégories de menaces dites de niveau judiciaire, c'est-à-dire celles qui regroupent tous les phénomènes ayant trait aux menaces criminelles traditionnelles contre les vies et les biens des citoyens »,  confie au journal Mario Andrésol. 

« Une telle fusion permettra de doter simultanément la nouvelle force de matériel et d'équipements militaires et de policiers adéquats pour faire face aux types de menaces plus haut mentionnées. Un programme de certification pour les membres de cette nouvelle force est nécessaire pour éviter la présence dans ses rangs d'éléments douteux », indique Andrésol.                                          

Solliciter une coopération purement technique de l’international   

« Il est évident que le contexte international actuel n’encourage point une intervention militaire unilatérale ou multilatérale. Dès lors, la seule option possible pour le gouvernement haïtien et la communauté internationale serait de solliciter des partenaires internationaux une coopération sécuritaire purement technique, quitte à couvrir deux champs spécifiques », confie au journal James Boyard, expert en relations internationales et sécurité, auteur de «  Le Procès de l’insécurité : Problèmes. Méthodes. Stratégies », James Boyard.

« Le premier champ engagerait les États-Unis, la France ou le Canada dans la fourniture à la PNH de matériel et équipements spéciaux nécessaires à l’opérationnalisation d’une stratégie de lutte globale contre les gangs armés, tels blindés de police semi-chenillés, drones de surveillance ou armés, matériel de télécommunication ou de géolocalisation, équipements de vision nocturne et de protection individuelle… À ce titre, on pourrait inviter le président Abinader à fournir à la Police nationale d'Haïti le soutien logistique qu’il comptait accorder aux puissances étrangères intervenantes dans le cadre de son initiative », détaille James Boyard.

« Le deuxième champ impliquerait certains pays de l’Amérique latine, comme la Colombie, le Honduras ou le Salvador au titre d’échange de bonnes pratiques ou d’envoi de conseillers techniques pour entraîner des unités tactiques de la PNH à la lutte contre les guérillas urbaines, les mouvements insurrectionnels et les gangs armés », poursuit Boyard, soulignant que «  ces deux types de coopération devront s’inscrire dans un seul et même but, mieux outiller la PNH du point de vue technique, tactique et logistique pour réprimer efficacement les activités des gangs armés, dont celui de Village-de-Dieu ».   

Village-de-Dieu : la stratégie des trois C comme approche 

 Selon Boyard, la stratégie des trois C peut être la bonne dans laquelle il faut passer par des phases de confinement, de confrontation et de consolidation. « Le Confinement : phase de prévention, permettant de déployer des forces statiques et des équipements de barrage fortifié amovibles autour de certains points du périmètre extérieur du Village-de-Dieu afin d’empêcher les membres dudit gang de déborder sur les grands axes pour opérer des actes de détournement de véhicules ou de kidnapping. Cette phase de confinement est d’autant plus nécessaire qu’elle permettrait entre autres à la PNH de : couper le ravitaillement de produits destinés à la consommation des bandits de Village-de Dieu (nourriture, eau, alcool, essence, stupéfiants, etc.), ainsi que leur communication téléphonique et internet afin de les affaiblir physiquement et mentalement et forcer les éléments non combattants de cette communauté à partir avant le début des hostilités ; d’organiser des missions d’infiltration ou de enseignements de type opérationnel et tactique pour mieux cibler les sujets criminels, s’informer de leurs places fortes, leurs voies de retrait, leurs manœuvres de riposte, des configurations du terrain… », selon Boyard. 

La confrontation, la phase « de l’épreuve de force, permettant d’engager contre les bandits armés des unités d’intervention (policiers, militaires) dûment préparées et appuyées par des véhicules tactiques semi-chenillés de fort blindage et des drones armés capables au besoin de procéder à des tirs à froid ciblant les éléments armés hostiles dans le strict respect des normes des droits humanitaires », indique-t-il, soulignant que la consolidation devra permettre de reconstruire la confiance et d’éliminer « les racines des tendances conflictuelles et criminelles au sein de la communauté et de transformer les acteurs locaux (jeunes, femmes et notables), ainsi que les éléments résiduels de ces gangs en agents de paix et de développement ». 

Cette phase de la consolidation devra être fondée sur des actions plus sociales que policières, tel la promotion d’action de police/communautaire, la sensibilisation des jeunes aux questions de genre et aux pratiques de règlements pacifiques de conflits et le développement d’une culture citoyenne active, à travers la mise en place d’un partenariat stratégique multisectoriel entre les pouvoirs publics et les jeunes des communautés vulnérables », soutient James Boyard.

 Renforcer la PNH, reconstituer l’armée, selon Samuel Madistin 

« Le problème de sécurité d’Haïti n’est pas si compliqué que cela. Il manque la volonté politique, les choix intelligents », estime d’emblée Me Madistin, ex-sénateur. « À l’époque de l’armée on n'avait pas ces problèmes. On a dissout l’armée avec la complicité internationale et la communauté internationale s’oppose à la reconstitution de l’armée pour maintenir le pays dans cet état. Elle nous a aidé à monter une police qui fonctionne en désordre sans le respect des règles qui président au fonctionnement des agents chargés de l’application de la loi dans tous les pays du monde », déplore-t-il. « Les fonds alloués au service de renseignements servent désormais à enrichir des membres du gouvernement. Chaque haut gradé de l’institution policière et beaucoup d’anciens haut gradés de la police sont propriétaires de compagnie privée de sécurité. La dissolution de l’armée a conduit à la privatisation de la sécurité en Haïti », indique Samuel Madistin, qui croit qu’il faut poser trois actions : 

1- Reconstituer l’armée rapidement avec une formation massive  et intensive pour les soldats ( plusieurs centres de formation et des promotions libérées en deux ou trois mois). On peut en moins de deux ans doter le pays d’une armée de dix à quinze mille hommes. Les classes d’officiers prendront certainement plus de temps. Mais on dispose de ressources de l’ancienne armée qui peuvent aider dans l’intervalle ;

2- il faut renforcer la police nationale en formation, armement  et équipements ; 

3- il faut organiser le service de renseignements national pour le mettre au service de la sécurité et du développement et non au service des corrompus », selon Madistin, soulignant que « si ceci est fait dans six mois avec les premières promotions de l’armée on commencera par avoir des résultats probants ». « On pourra envisager l’organisation d’élections dans de bonnes conditions. Et si le pays est placé en des mains expertes et propres, la question des gangs armés dans deux ans ne sera qu’un simple souvenir », gage Me Samuel Madistin.     

Il faut définir la frontière entre les gangs et les autorités, selon Himmler  Rébu               

Pour Himmler Rébu, ex-colonel, ex-secrétaire d’État à la Sécurité publique, il faut un cloisonnement entre les gangs et les autorités publiques. « Haïti n'est pas un pays unique au monde en matière de sécurité. Les complications viennent du simple fait que la frontière entre État et banditisme n'est pas définie », soutient Rébu.

« Ce désordre interne ne dérange  pas les grands de la planète puisqu'ils y trouvent leurs intérêts. Les États-Unis en tête. Ils vendent armes et munitions. Ils captent les retombées financières des kidnappings, ils sont heureux », soutient Himmler Rébu.

« L'invasion inattendue des réfugiés haïtiens à la frontière entre le Mexique et les États-Unis gêne au plan de la politique intérieure des Américains. Cela les oblige à trouver un dénouement spectaculaire sur le plan politique en Haïti dans les jours à venir. Quant au drame sécuritaire, seules des solutions internes vaudront », soutient -il.   

Roberson Alphonse



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