Laurent Gaudé, au milieu des décombres

La littérature a toujours joué un rôle important dans la compréhension de la catastrophe. Les écrivains utilisent souvent leur plume pour résister au chaos. La littérature est parfois une stratégie de résistance. Les écrivains ont toujours une manière de raconter les catastrophes. Comme si la littérature existe pour raconter nos malheurs. Nos incertitudes. Nos rires. Avec « Danser les ombres », Laurent Gaudé s’inspire du tremblement de terre du 12 janvier 2010.

Publié le 2021-08-20 | lenouvelliste.com

Le 14 août 2021, un tremblement de terre de forte magnitude a secoué le grand Sud du pays. Plus de 1941 personnes sont morts et plus 9900 sont gravement blessés. Les œuvres qui ont été publiées sur cette catastrophe naturelle ont refait surface.

Laurent Gaudé, l’une des voix majeures de la littérature francophone, nous fait vivre dans ce roman de plus de deux cents pages, les peurs, les blessures,  les ombres, les vivants mais aussi l’espoir et l’envie de vivre du peuple haïtien. Lucine retourne à la capitale où elle a vécu plus jeune ; elle vient annoncer le décès de sa jeune sœur Nine au père de son enfant pour qu'il subvienne à ses besoins. À Port-au-Prince, elle retrouve la ville qu'elle a aimée et n'a plus envie de retourner au village. Elle retrouve également Saul avec qui elle a lutté pour soustraire le peuple à la dictature. Saul a commencé des études de médecine mais les a interrompues et se consacre à ceux qui souffrent dans les bas-fonds. On y découvre l’histoire de ce chauffeur de taxi qui a été un tortionnaire et Lily fille de riche soignée en Floride pour une grave maladie mais qui veut mourir dans son pays qu'elle aime.

Après toutes ces rencontres, Lucine retrouve la grande ville qu’elle a connue et les souvenirs des plus belles heures de ses années d'étudiante au cours des manifestations pour le départ de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide. Lucine sent qu'elle ne repartira pas. Elle a retrouvé la vie, l'agitation de la ville, ses couleurs, son odeur, son parfum et alors elle semble prête à enfin poursuivre son chemin. Mais tout bascule. « La terre n'est plus terre mais bouche qui mange. Elle n'est plus sol mais gueule qui s'ouvre. » « La terre tremble d'un long silence retenu, d'un cri jamais poussé. »

Dans cette tragédie, les personnages paraissent profondément liés les uns aux autres, et peu à peu, ceux que l'auteur nous présente au début du roman se trouvent intimement unis, si magnifiquement unis, malgré les différences, que l'on ne distingue plus les vivants et les morts, les derniers soutenant les premiers dans un ultime combat pour la vie.

Avec une écriture fluide, « Danser les ombres » est un roman d’un grand souffle poétique. L’auteur de « Eldorado » nous offre ici un cri d'amour. Il dessine dans la ville meurtrie des élans de joie et d'entraide, des cris de douleurs et d'espoir. Il nous invite à danser avec les ombres.

Dans la même veine de « Failles » de Yanick Lahens, « Aux frontière de la soif » de Kettly Mars, « Tout bouge autour de moi » de Dany Laferrière, « Corps mêlés » de Marvin Victor, « Danser les ombres »  est un roman réussi sur le tremblement de terre.



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