Pétion-Ville raconte une histoire complexe, nostalgique d’un passé glorieux. Une intrigue nouée entre le cui que tend des démunis et une certaine opulence ostentatoire. Richesse, indigence, contrastes, espoirs perdus, déliquescence, renaissance. Jeux d’ombres et de lumières. De part et d’autre, les récits s’enchevêtrent et se caractérisent dans les regards, les mains tendues, les rencontres fortuites, les barbelés coupants au-dessus des pancartes criant la bienvenue à qui veut l’entendre. Tout chuchote du rejet, d’une façon ou d’une autre. Cette attitude d’exclusion, c’est la césure qui traverse la ville. La souffrance inscrite dans la mosaïque de Jalousie en dit long de cette page qu’on lit. Les demeures luxueuses de Morne Calvaire et Montagne Noire défient l’honneur des jalousiens depuis plusieurs années, quoique la ville en son essence perd de temps en temps un peu de son champagne. Naître dans la même ville, mais l’habiter différemment. Je sais pourquoi on appelle ce lieu Jalousie. Une brume épaisse prend place entre deux mondes qui logent les pâtés de maisons dans les ruelles quadrillées, les bidonvilles entassés et les villas somptueuses qui se font face sur le flanc des montagnes. Aucune petite bourgeoisie. Ce n’est qu’une illusion des lettrés sans-le-sou. Ou genyen, ou pa genyen.
À première vue, Pétion-Ville c’est cela : une structure urbaine stricte tapie sur une pente douce, au mitan de montagnes et quelques collines qui se dévisagent. Mais ce décor authentique invite un amas de boutiques, hôtels, bureaux, banques, bar-restos, coiffeurs, fondations, églises, vendeurs et vendeuses à l’étalage de tout acabit et les emblématiques machann pèpè au pied de la ville. Portes et barrières ouvertes, les charmeurs de clients soufflent dans la bansuri pour les attirer vers leurs produits et services. Noms et logos élimés sur des panneaux publicitaires, rétroéclairés ou non. Au-delà de la marque, des représentations du corps reproduisent des normes esthétiques occidentales, sans le jugeote par rapport à l’idée du beau, la question de genre, le teint de peau et la logique marchande que suggère l’arrière-fond. Les critères de séduction locaux sont bafoués. Les affaires sont les affaires, dit-on.
Malgré ce côté un peu ville côtière de la Méditerranée maghrébine – avec un lumpenprolétariat qui s'accroît considérablement, Pétion-Ville raconte des héritages perdus et les lendemains hypothéqués de ceux qui ont cru. Au menu, un déclin saisissant. Les murs sont délavés. Les gens fanent. Les sourires perdent de leurs étoiles. À vue d'œil, la ville se meurt. Socialement et économiquement. De moins en moins d'éclat. Le pouvoir d’achat chute. La misère prend d’assaut les petites bourses. Les PME s’affaiblissent. Avec elles, les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration. Les grands investisseurs s’envolent au fil des crises dans la crise. La dernière vague a eu lieu dans les hélicos. Des citoyens étrangers dont les chats mangeront toujours mieux que les fils du pays les ont rejoint dans le voyage. Pour le peu de poches qu’il reste à la ville, soit le départ n’est pas loin, soit il leur subsiste un brin d’espoir que le moindre alizé suffirait à arracher. Le syndrôme du partir nous attrape tous. Des qui partent pour manger, d’autres pour se faire manger. Des qui restent pour inventer un sens à l’art de la survie, et des parce qu’on n’a pas tous un crayon pour dessiner le futur sur un passeport. D’autres encore qui ne font que mourir dans leur silence, ou mourir tout court.
Intégralement, la société haïtienne est en perte de cohésion. Du moins ce qu’il en reste. Les cartes sont rebattues au niveau des foyers, des couples, des maîtresses, des relations de travail, des moun pa. À Pétion-Ville, c’est la nostalgie d’une œuvre de Kundera qu’on ressent. La ville de l’élite économique d’Haïti est en déliquescence. Les jeunes cherchent à rencontrer de nouvelles têtes, dont le potentiel émotionnel ou bien financier saurait remplacer les émigrés et les morts. Déçus parfois, ils s’exposent excessivement à la pourriture cérébrale (brain rot), à mesure qu'augmente la dose de consommation d’informations inutiles (ranstay), voire fausses, sur les médias sociaux. Ils adhèrent à des sectes. Inventent des soirées à l’improviste. Ils se font tatouer. Il y a un d’où-venez-vous dans le coin d'œil des mieux lotis qui catégorise incessamment. Kibò w moun ? Du pays et ses problèmes, plusieurs ne semblent pas s’y donner la peine. Au côté du bovarysme collectif typique des jeunes de Pétion-Ville, TikTok c’est le pilier de leur misère intellectuelle.
En ce moment, la ville recueille beaucoup de sujets venant de toute l’aire métropolitaine, fuyant la ruée des gangs. C’est le cas de plusieurs des lettrés de Port-au-Prince et ses villes satellites qui ont fui vers le haut-Delmas et Pétion-Ville ou bien vers la campagne, quand ce n’est pas tout bonnement le pays qu’ils quittent. Actuellement, un processus de redistribution du capital intellectuel haïtien est en cours au niveau des périphéries, loin du centre que représente Port-au-Prince. Je note qu’aucune bibliothèque ni autres espaces de promotion de la culture, de l’intelligence, de la création, ne fonctionnent à un rythme régulier dans la capitale. Au-delà de la chute intellectuelle du centre du pays, la redistribution du capital intellectuel dans les périphéries ouvre la voie à un concept de développement lié à décentralisation, donc réparti sur tout le territoire national et dont chaque communauté pourrait en bénéficier. Et de façon prospective, la fuite des cerveaux vers d’autres pays pourrait tout de même grossir le nombre des investisseurs dans quelques années.
Comment à Pétion-Ville pourrait-on mieux inviter les cerveaux qui viennent habiter la ville à joindre leurs efforts à ceux déjà consentis pour un développement social, touristique et communautaire – lequel aurait des conséquences durables dans tout le pays ? Comment impliquer activement la diaspora de Pétion-Ville dans le développement de leur ville d’origine, tout en leur offrant un cadre valorisant et des opportunités claires, dans l’idée de transformer leur départ en un atout pour la communauté locale ? Comment rompre la césure qui empêche les différences de se rencontrer dans cette ville et de faire ensemble ? Comment être accueillant vis-à-vis de ceux qui viennent habiter, les moun vini ?
Williamson Ornéus, MA Historien de la mémoire williamsonorneus@gmail.com