« Que sur toi se lamente le Tigre » ou Les triomphes du monopole de Dieu

Publié le 2021-07-28 | lenouvelliste.com

Voici la feuille de route du roman « Que sur toi se lamente le Tigre » d’Emilienne Malfatto. Une jeune femme va mourir des mains de son frère aîné parce qu’elle est tombée enceinte en dehors du mariage. Il posera cet acte pour sauveur l’honneur familial. La jeune femme sait qu’elle va mourir, comme tous les membres de sa  famille, mais personne n’a le courage d’intervenir. En fin de compte, tout le monde réfléchit à sa mort  prochaine, inévitable, et  à l’autorité masculine sur les femmes. 

Paru chez Elyzad en Tunisie, le 3 septembre 2020, prix Goncourt du premier  roman 2021,  « Que sur toi se lamente le Tigre » est  un roman polyphonique. Les multiples voix qui peuplent les pages du livre s’accordent à dire qu'il s'agit d’Irak. Un Irak plutôt conservateur où des femmes sont réduites à un état d’humanité superflue et de subalterne, pour répéter  Achille Mbembe dans Critique de la raison nègre. Ce qui correspond aussi à ses réflexions sur les objets-humains ou les humains-objets. Au fil de ces pages bouleversantes sur la mort, Emilienne Malfatto montre que dans cet Irak  profond, les hommes exercent sur les femmes ce qu’elle appelle dans le roman « le monopole de Dieu ». « Notre corps ni notre honneur ne nous appartiennent. Ils sont la propriété familiale. La propriété de nos pères et de nos frères » ; « Dans cette famille, une femme déshonorée est une souillure que seul le sang peut laver ».

Alors, d’où vient ce monopole de Dieu ? Comment interpréter le comportement de chacun des personnages face à la mort prochaine et imminente de la jeune femme ? Et que représentent ces personnages au regard des catégories psychanalytiques de Pierre Daco dans son essai intitulé « Les triomphes de la psychanalyse », sous-titré « Du traitement psychologique à l’équilibre de la personnalité » (2) ?

En tant que concepts permettant de synthétiser des situations  humaines extrêmement vastes et  comme outils à partir desquels on dévoile l’inconscient, les catégories psychanalytiques peuvent être appliquées au roman d’Emilienne Malfatto. Une manière de saisir les bas-fonds du comportement des personnages face à la mort ou de comprendre les multiples résonances des voix et leurs significations pour le récit dans sa globalité. Dans ce roman glaçant et incisif, Malfatto extrait de la version sumérienne de L’épopée de Gilgamesh des fragments mystérieux sur  la mort. Le fleuve, c’est-à-dire le Tigre,  parle aux hommes de la vie et leur rappelle sans cesse leur condition de mortel. Tous les personnages en gros, Amir, Ali, Hassan, Layla, Baneen, Mohammed, La mère, La Sœur, Le fleuve, etc.,  évoquent  la mort sur un ton distinct. Parler de la mort permet, symétriquement, de dire la soumission des femmes et la peur qui sévit dans la société irakienne. Elle donne aussi lieu d’évoquer la pudeur au sein de cette culturelle, mais aussi de faire le point sur quelque chose nommé « honneur » que les hommes doivent sauver au prix du sang.

Les personnages de ce roman poignant sont des archétypes, c’est-à-dire des entités  psychanalytiques interprétables pour comprendre les bas-fonds de l’âme irakienne. Ces entités psychanalytiques permettent surtout de comprendre Amir, sur qui  cette analyse va se pencher, puisque c’est autour de ce personnage que se joue le drame  central de ce roman.

Amir  ou figure du Sur-Moi normal

Amir est le personnage par qui la mort va arriver. Il est marié depuis un an et sa femme, Baneen, accouchera sous peu leur premier bébé. Il est soldat. Tout le monde sait qu’il va tuer sa sœur à cause de sa grossesse contractée en dehors du mariage.

Ce frère qui va donner la mort à sa sœur représente ce que Pierre Daco, dans Les Triomphes de la psychanalyse, appelle « le Sur-Moi normal ». C’est un sur-moi  qui est formé par l’éducation, le climat social, religieux et culturel dans lequel l’individu fut élevé.  C’est un sur-moi qui produit des  préjugés inconscients et qui encadre le mode d’appréhension de l’individu de la religion, la morale, le mariage, le travail, la patrie, le bien, le mal, etc.  (p.279). C’est comme un Code de la route qu’on respecte machinalement, nous apprend Daco. Un code social de la route humaine, en quelque sorte, poursuit-il. Par ses cristallisations et ses étroitesses, plus ce sur-moi est inconscient, plus il risque de devenir pathologique. «  Ce sont alors des pré-jugés rigides, sclérosés, qui rétrécissent l’intelligence et la lucidité, P.247 », écrit Daco, ajoutant au passage que ce Sur-Moi pose des problèmes graves au point de vue de la « liberté intérieure  et de la morale individuelle (p.247) ». C’est le cas d’Amir dans ce roman, qui est devenu, comme la société  dans laquelle il évolue, un personnage étroit, pour reprendre l’expression de Hassen, le plus petit des frères de la jeune femme  qui va mourir. Hassen, il faut le dire, est le seul personnage de ce roman qui donne l’espoir qu’une ère nouvelle, dans cet Irak conservateur, peut éventuellement voir le jour: « Je suis le garçon dont l’avenir n’est pas encore écrit. Je suis celui qui, peut-être, ne sera pas un assassin ».

Amir, existe-t-il pour lui-même ?  A-t-il un point de vue personnel sur le monde et les pratiques culturelles dans lesquelles il évolue ? Non ! 

À travers « Que sur toi se lamente le Tigre »,  Amir est ce personnage qui n’arrive pas à dépasser sa culture où le mariage est cette chose sacrée, obligatoire. Il aborde les phénomènes par son « Sur-Moi » et non selon son « Moi » qui serait en mesure de produire d’autres compréhensions des événements de la vie. Ce Sur-moi détruit tout ce qu’il possède en termes d’individualité. Il est donc devenu un objet (c’est-à-dire son moi) sans jamais parvenir à se faire sa propre idée du monde. Il est ce personnage qui croit, comme  il a été déterminé par sa culture, que l’honneur est tout : « L’honneur est plus important que la vie. Chez nous, mieux vaut une fille morte qu’une mère » ; « Cinq mois, peut-être plus. L’infirmière ne bougeait pas. Ma fiche indiquait que je n’étais pas mariée. Alors c’était comme une sentence de mort ». 

Amir est ce garçon que tout le monde craint parce qu’il représente la nouvelle figure paternelle, le père  étant mort par une crise cardiaque après avoir été victime d'une embuscade. Autrement dit, Amir est la nouvelle figure de l’autorité masculine, plus précisément du patriarcat. Il est le visage plein et entier du monopole de Dieu : « En été, les garçons se baignent avec de grands gestes dans des éclaboussures argentées. Je ne me baignais pas, je restais au bord. Toute ma vie, j’ai eu la sensation de rester au bord de la vie » ; « Ici, les femmes cachent leurs corps mais les jeunes hommes se baignent  à moitié nus. Et les jeunes filles les observent en silence, au coin du voile ».


Amir : Mort du moi (de  l’individu)

Amir représente alors la société irakienne. Amir est un emboîtement de valeurs. Amir, en lui-même, n’existe pas. Son devoir de tuer sa sœur est fixé inconsciemment. Cet homme est emprisonné par la tradition irakienne et son moi est empoisonné par elle  Il n’arrive pas à être libre, c’est-à-dire à se soustraire des ordres du Sur-Moi (p. 250).  Il n’est pas une personnalité autonome et souffre d’épanouissement. Dans le roman, Amir est en présence d’un sur-moi pathologique qui prend la place de son moi (P.251).  Il joue le rôle imposé par ce sur-moi, réservoir inconscient des interdits produits par l’éducation, la religion, la morale (p.252). Il est encadré par ce qu’un personnage, dans le roman, appelle la « Trinité des miséreux » : le deuil, le jihad et la foi.

Le Sur-Moi d’Amir, le frère assassin, est articulé sur la forme d’un devoir rigide, d’un réseau d’obligations  raidies, exagérées,  envers la société ou envers donc l’éducation qu’il a reçue, la culture, la religion. Ce qui bloque alors son esprit, sa plénitude et sa liberté intérieure.  Il n’arrive pas à dépasser le réseau d’interdiction ni de permissions dans lequel il fut élevé.  Ce réseau qui fait de l’homme supérieur à la femme, qui interdit toute tentative d’épanouissement de celle-ci (sortir sans voile, sortir tout court, parler de tout, parler tout court …). Comme nous dit Pierre Daco, le Sur-Moi, c’est la morale fermée, rigide, repliée sur elle-même, alors que dégradée du Sur-Moi, la morale devient « ouverte » ; elle rayonne vers le respect authentique de soi-même et des autres (p.259). À la page 256 de son livre, le psychanalyste énonce clairement le verdit du sur-moi sur l’individu : « Le Sur-Moi produit une fausse morale rigide, boursoufflée, hyper-scrupuleuse, une moralisation permanente, qui n’a rien à voir avec une morale individuelle et volontaire. Il a ajouté l’idée selon laquelle cette morale est bâtie à coups d’interdiction sans appel et de fausse vertu.  Dans ce roman, la mort de la jeune femme par le frère ainé est implacable, sans appel».

Qui a transmis ce désir de tuer ? Et comment ? Qui a déclenché chez Amir l’idée que l’honneur est plus important que la vie ? Sur quoi se fonde cet honneur ? D’où vient ce rapport assez distant avec la vie ? Comment ce processus a-t-il eu lieu ?

Beaucoup de personnages dans « Que sur toi se lamente le Tigre » sont contrôlés par ce que Jung, repris par Pierre Daco, appelle l’inconscient collectif (p. 274), caractérisé par la « conservation » et la « reproduction ».  Ils sont pris en même temps dans le filet de l’ « Angoisse » qui, selon Daco, est « le lac noir de la névrose ». Selon lui, l’angoisse se caractérise par 3 éléments (P.361) : 1) quand il y a un danger intérieur ; 2) quand il y a conflit, soit entre le conscient et l’inconscient, soit dans l’inconscient ; 3) quand la personne supporte un puissant dilemme, souvent sans le savoir.  Dans ce roman, tous les personnages quasiment, tels que La mère, Ali, Hassen, etc., supportent intérieurement un dilemme sans pouvoir l’évoquer nettement. Ce dilemme consiste à se demander s’il faut sauver ou pas la jeune femme, ou à s’opposer ou pas à l’autorité du frère aîné. Pourquoi ne le font-ils pas? Parce que le frère ainé, c’est la figure du père. Et pour Pierre Daco, la Figure du Père est intimement liée à l’archétype de Dieu (p. 281). Le père, nous dit Daco, c’est l’idée d’un être fort, héroïque, glorieux,  qui guide, éclaire, prépare le chemin; d’un être dont on est « le fils, la fille » méritant le châtiment, le pardon, l’approbation, l’amour, etc.  Cet archétype du Père remonte jusqu’au « Père Punisseur » de l’Ancien Testament, ou du Père bienveillant du Nouveau Testament (P. 282).

Amir, en plus d’être la figure du Sur-Moi normal, est aussi la figure du père, qui correspond à l’archétype de Dieu. Alors, l’homme, le père, détient le monopole de toutes les formes de violence sur les femmes. Ce qu’Emilienne Malfatto,  dans son roman dénonciateur, appelle fort bien « Le Monopole de Dieu»: « Je n’aimais pas les miliciens, avec leurs rires trop hauts, leurs airs de conquérants, leurs yeux sévères, inquisiteurs, qui paraissent fouiller le voile des femmes, ces mêmes voiles qu’ils exigeaient et qu’ils semblaient ensuite ôter du regard. Ils croient avoir le monopole de l’honneur et de la virilité. Le monopole de Dieu ».

Dans ces milieux conservateurs de l’Irak que nous décrit Emilienne Malfatto dans « Que sur toi se lamente le Tigre », les femmes sont prises dans  l’étau d’une noirceur d’encre, cette chose que Fanon appelle La Grande nuit,  que Foucault nomme Le grand renfermement  ou ce que Mbembe qualifie de Devenir nègre du monde. Oui, Mbembe, ces femmes dans « Que sur toi se lamente le Tigre » sont dans une humanité superflue, subalterne, assujetties à aux caprices des hommes. Dans cet Irak, il n’y a pas de diversité de point de vue ou de la liberté  individuelle. C’est le féminicide qui prévaut, le culte de la pensée unique, du mâle dominant, de la dictature du phallus. Bref, c’est le triomphe du monopole du Père. Les triomphes du Monopole de Dieu.

Carl-Henry Pierre
Auteur


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