La vie des déplacés de Martissant au centre sportif de Carrefour, 22 jours après

Publié le 2021-06-23 | lenouvelliste.com

L'attente d'un retour à la vie normale est pénible pour les déplacés qui ont fui la fureur des gangs à Martissant. Certains commencent à perdre l’espoir d’un retour chez eux. D'autres y croient encore. Une troisième catégorie ne veut pas y retourner alors que certains ont  déjà quitté le centre pour aller en province. La vie des déplacés de Martissant au centre sportif de Carrefour 22 jours après...

Madeleine Charles fait partie des premiers déplacés de Martissant arrivés au centre sportif de Carrefour. Ce mercredi 23 juin, elle compte exactement 22 jours dans ce centre. Avec ses deux enfants âgés de 3 ans et 9 ans, cette dame de 43 ans, épuisée par les vicissitudes de la vie, raconte au Nouvelliste son quotidien dans ce camp de déplacés.

«Ici, notre priorité est de rester digne et propre et de trouver quelque chose à manger. On ne sait pas ce que la vie nous réserve de pire après ce qui s'est passé dans notre quartier. Alors on s'accroche ans projet d'avenir. J'aurais aimé pouvoir retourner chez moi à Martissant 23. Mais je ne sais pas ce qu'ils ont fait de ma maison», se lamente Madeleine pendant qu'elle lave linges en compagnie d'autres femmes qui, par moments, chantent leur désespoir et leur chagrin d'avoir tout perdu à Martissant.

Madeleine Charles se lève régulièrement à 6 heures du matin avec ses deux enfants pour être parmi les premiers à avoir droit à un bain en vue d'éviter la bousculade. «Après, on n'est pas sûr qu'on pourra avoir accès à la salle de bains ni si l'eau sera disponible. Mais la grande priorité de tous les jours, c'est de trouver à manger pour mes enfants et moi», confie-t-elle.

Dans la matinée, les déplacés ont droit à un déjeuner composé de pain, de café, de chocolat ou de spaghetti. Dans l'après-midi entre 2 heures et 4 heures, on leur sert un riz mélangé de haricots et de poulet. C'est pratiquement le menu de tous les jours.

«Mwen konn pa jwenn nan manje a tèlman gen pouse. Se pen ak dlo sikre mwen konn oblije fè pou timoun yo», fait savoir Madeleine, qui n'est pas la seule dans cette situation.

«Donner à manger à environ 1 500 personnes en même temps, c'est compliqué. Il y a toujours de la nourriture pour tout le monde. Comme ils se bousculent au moment de la séparation, il arrive que certains d'entre eux n'aient pas la chance de recevoir un plat», rapporte au Nouvelliste un agent de la Protection civile.

Ceux qui ont des moyens économiques se procurent ailleurs nourriture et boissons. D'autres cuisinent dans la cour du centre. «Si m jwenn nan manje a m jwenn, men mwen pa pral nan pouse pou manje», lance une dame en train de faire bouillir sa marmite sur un petit réchaud à charbon de bois. 

Un milieu hostile pour jeunes filles et enfants 

La notion de pudeur est pratiquement inexistante au centre sportif de Carrefour où plus de 1 500 personnes se côtoient dans une sorte de grande salle. Les hommes se promènent tranquillement torse nu et certains en caleçon. C'est surtout les jeunes filles et les enfants, notamment les petites filles qui sont les plus vulnérables et les plus exposés.

Sur autorisation de sa mère, Judelaine, 16 ans, confie au Nouvelliste tout son embarras quand elle doit prendre une douche ou se changer. «C'est encore plus embarrassant quand des hommes adultes qui pourraient être mon père me dévisagent quand je suis en train de mettre  mes sous-vêtements. Il y en a un qui m'a même fait des avances», confie cette adolescente qui vient de perdre une année scolaire à cause des affrontements armés entre les gangs à Martissant. 

Comme Judelaine, d'autres jeunes filles reçoivent des avances ou des propositions indécentes de la part de certains adultes. «Mwen pa kite Judelaine ale lwen mwen, lan nwit mwen dòmi yon je ouvè yon je fèmen, m ap veye», s'inquiète la mère de Judelaine.

Certains déplacés parlent d'actes de violence qui auraient été perpétrés dans le centre. Mais Le Nouvelliste n'a pas pu rencontrer des victimes. Un agent de la Protection civile dément et parle de rumeurs. 

«Depi yon kote gen jèn fanm ak jèn gason tout bagay k ap fèt wi boss», lâche un jeune homme de façon décomplexée, applaudi par ses amis. Cependant il souligne qu'il est contre le viol. «Se koze pou w koze ak fanm nan avan w fè lòt bagay yo», rappelle-t-il. Toutefois, ce jeune homme dans la vingtaine minimise l'âge que pourrait avoir son éventuelle partenaire. 

L'agent de la Protection civile rencontré dans le centre a fait savoir au journal que les responsables envisagent de séparer les hommes des femmes tout en maintenant que les familles resteront groupées. Il avoue que c'est compliqué.

Comme Madeleine Charles, les déplacés ont 22 jours au centre sportif de Carrefour. D'autres dix jours ou trois jours. Il y en a qui ont déjà quitté le centre pas pour retourner à Martissant, mais de préférence pour ne jamais y retourner. Parce que depuis 22 jours la guerre entre les groupes armés n'a jamais cessé. Certains des déplacés commencent à ne plus espérer d'un retour à la normale de la situation. Mais ils n'ont nulle part ailleurs où aller. 

À part les visites et l'accompagnement de plusieurs organisations locales et étrangères, d'églises et de particuliers, l'agent exécutif intérimaire de Carrefour, Jude Edouard Pierre, est le seul officiel avec qui ces déplacés sont en contact.



Réagir à cet article