Martissant, des Tontons Macoutes aux gangs armés

Publié le 2021-06-21 | lenouvelliste.com

Délimitée au nord par le Golfe de la Gonâve,  à l’ouest par la commune de Carrefour, à l’est par les sections communales de Turgeau et du Morne l’Hôpital et au sud par le morne Saint-Laurent, Martissant est la troisième section de la commune de Port-au-Prince. « Ses caractéristiques géographiques font de cette section un élément majeur de l’écosystème urbain de Port-au-Prince », écrit Olsen Jean Julien, ex-ministre de la Culture et de la Communication (entre août 2008 et novembre 2009) dans une étude datant de 2017 consacrée à Martissant. Dans la même lignée, Diamond, J. M. (1999), parlant de Martissant, reconnait que « les relations multiples entre la montagne, les cours d’eau et la mer ont créé les conditions d’habitation pour une riche variété d’espèces végétales et animales évoluant dans un environnement écologiquement fragile».

En 2015, avec environ 300 000 habitants, Martissant était la section communale la plus densément peuplée de Port-au-Prince, selon les estimations de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). Pourtant, durant tout le XIXe  siècle, rappelle Olsen Jean Julien, Martissant était une zone rurale peu habitée dont les sources approvisionnant la ville de Port-au-Prince étaient protégées de fait. Au début du XXe siècle, une petite communauté commençait à s’y installer. Cette communauté va se développer progressivement durant et après la période de l’occupation américaine (1915-1934) avec l’apparition de quelques grandes propriétés, clubs et hôtels. La chapelle de Martissant va être crée en 1940.

L’accroissement de la population de la zone rendait impérative la nécessité d’un cadre légal visant la protection des sources et des cours d’eau. Ainsi, la loi du 17 août 1955 interdisait les cultures annuelles, la coupe de bois et les brulements à moins de 50 mètres des sources, des lacs, des rivières et des cours d’eau. Cette loi, rapporte Olsen Jean Julien, définissait aussi les notions de zones réservées et de zones sous protection. La loi datée du 30 août 1963 annonçait les travaux de restauration du Morne l’Hôpital, comme une sorte d’alerte environnementale.

Au début des années 1970, des usines d’assemblage vont faire leur apparition à Martissant. On peut citer les cas de « Timely Toys » qui produisait des jouets en tissus et de « Rawling Sporting Goods » qui fabriquait des balles de base ball, cette usine venait de fermer ses portes à Porto Rico. Ces usines vont constituer une attraction pour la population d’origine modeste à la recherche d’emplois mais aussi de logements à des prix abordables.

Le gouvernement militaire avait publié la loi du 30 octobre 1986 arguant : « La loi du 17 novembre 1978 déclarant d’utilité publique une étendue de 2 000 hectares au Morne l’Hôpital doit être rapportée pour adopter de préférence une politique efficace d’utilisation contrôlée de cette étendue qui joue un rôle de premier plan dans l’équilibre social et physique du milieu et contribue au bien-être des populations urbaines et rurales. ». Cette utilisation contrôlée deviendra une occupation complètement anarchique pour des petits soldats et des proches du pouvoir militaire.

Le quartier des proches des Duvalier

Né en 1952, Rodriguez Luxama Casséus a vécu toute son enfance à Martissant et à Fontamara où il avait étudié la peinture de son mentor Pétion Savain, écrivain et  célèbre peintre haïtien.  M. Casséus a quitté Haïti le 6 octobre 1979 pour le Canada à l’âge de 27 ans. Il nous raconte avec luxe de détails le Martissant qu’il avait connu. Artiste peintre très connu avant son départ, il côtoyait des grands noms de l’intelligentsia haïtienne et des proches du pouvoir de l’époque. Au gré de sa fidèle mémoire, il a fait le tour du Martissant des années 1960.

En partant du Ciné Sénégal à l’entrée de la 4e avenue Bolosse, près de l’église Sainte Bernadette, raconte M. Casséus, il y avait la Cité Macoute qui portait bien son nom. Dans cette zone, on ne pouvait oublier le nom de Molière Louis, un samba qui encensait le président François Duvalier à travers ses chansons de troubadours de son groupe Ensemble l’Avenir. C’était un Toton Macoute attaché au Fort-Dimanche, d’où il était devenu commandant de peloton.  

À la 5e avenue Bolosse, régnait Georges Refusé, ancien gendarme, Toton Macoute, devenu chef  de section après l’arrivée de François Duvalier au pouvoir. La fameuse expression « w ap konn Jòj » ferait d’ailleurs référence à la crainte qu'il inspirait. En traversant la 5e avenue Bolosse, on parcourt le Lakou Bréyard pour parvenir à Cité Manigat où vivait la famille Saint-Surin François Manigat, grand-père et père de l’ancien président Leslie François Manigat. Le major Aubaine Azor, directeur de la direction de l’Immigration et de l’Émigration, nommé par le président François Duvalier afin de contrôler la sortie des opposants habitait aussi à Cité Manigat. Y vivaient également le médecin et écrivain Rony Gilot, ministre de l’Information de Jean-Claude Duvalier ainsi que le père du Compas Direct, le célèbre maestro Nemours Jean-Baptiste.  

On retrouvait aussi à Cité Manigat des hommes d’affaires comme Carlo Mevs, directeur de Mercedes Benz qui se trouvait au Fort Saint-Clair au bas de la rue des Casernes. M. Casséus marquait à l’encre forte  le jour où M. Carlo Mevs l’invitait à s’asseoir dans la voiture Mercedes Benz du président François Duvalier dont, affirme-t-il, il y avait seulement trois exemplaires à travers le monde. Les deux autres appartenaient au président Idi Amin Dada, le dictateur ougandais, et à la reine Elizabeth II d’Angleterre.

Limitrophe à la Cité Manigat était la Cité Beauboeuf où habitait le colonel Louis Charles, ex-commandant du Pénitencier national. On y trouvait également le lieutenant Probuste Monestime exécuté parmi les 19 officiers fusillés par François Duvalier. Sa maison, confirme Rodriguez Luxama Casséus, a été reprise par Antoine Khouri, un Toton Macoute mulâtre, très proche de François Duvalier. Auguste Douyon, condisciple et secrétaire privé de Jean-Claude Duvalier vivait aussi dans la zone, de même que les frères Piquion. À Cité Beauboeuf  résidait aussi Pierre Carinet, coiffeur du président François Duvalier. 

À la 2e ruelle Cité Beauboeuf vivaient les frères Désinor dont Clovis Désinor, ministre des Finances de François Duvalier. Tandis qu’à la 3e ruelle Cité Beauboeuf se trouvait Louinès Solon, le photographe politique officiel du Palais national durant le règne de François Duvalier. C’est à la jonction de la 3e ruelle Cité Beauboeuf que se trouvait la ruelle Crepsak qui mène à l’Habitation Leclerc, ancienne résidence que le général français Charles Leclerc avait offerte à son épouse Pauline Bonaparte Leclerc, la sœur de Napoléon Bonaparte.

La maison de Katherine Dunham, la danseuse, chorégraphe, anthropologue, militante du mouvement des droits civiques, écrivaine, parolière et actrice afro-américaine, se retrouvait un petit peu plus loin de l’Habitation Leclerc. Celle-ci a été transformée en luxueux hôtel et discothèque pendant plusieurs années. Le richissime armateur grec Aristote Onassis, deuxième mari de Jacky Kennedy (après l’assassinat du président américain John F. Kennedy)  avait passé leur lune de miel, en Haïti, à l’Habitation Leclerc, selon les informations de M. Casséus. La maison du célèbre architecte Albert Mangonès surplombait l’Habitation Leclerc.

De la ruelle Crepsac émergeait la route de Sorey où habitait Christophe Dardompré, commandant de la garde présidentielle et de la sécurité rapprochée de Jean-Claude Duvalier. Alors qu’au bas de la propriété Sorey se trouvait Lakou Rosemond, du nom de Jacques Rosemond, président de la Cour de cassation sous la dictature de François Duvalier. Y résidait le colonel Jean Belot, un homme extrêmement cynique comme peuvent en témoigner les gens du Sud. Tombée en disgrâce, sa maison fut saisie par un commandant du Corps des Léopards, nous confie M. Casséus.

Après la route Sorey se trouve Fontamara où sept ministres d’État de Duvalier élisaient domicile, dont Paul Blanchet, Gilles Blanchet, Hervé Boyer, Emmanuel Bros, Raoul Lespinasse et Breton Nazaire. On ne saurait oublier le fameux juriste Michel Danatien et Jacques Saint-Lot, le frère d’Émile Saint-Lot qui habitaient tous à Fontamara. On peut noter également la présence d’Arnold Théano, responsable de la perception aux marchés Hyppolyte et Croix-des-Bossales, qui était un poste assez convoité à l’époque. On retrouvait également à Fontamara la résidence de père Mozoul qui, selon la petite histoire, s’asseyait à chaque fois sur le fauteuil présidentiel avant François Duvalier afin de lui éviter tout éventuel mauvais sort.

Le sud de la capitale, de Martissant à Carrefour en passant par Fontamara, était considéré comme un quartier résidentiel pour la nouvelle classe moyenne aisée proche des Duvalier, par opposition au quartier luxueux de Pétion-Ville.

Comment est-on arrivé aux gangs armés?

Sur le bord de la mer à Martissant, s'étalaient des petites boutiques et la tannerie qui utilisait la peau des animaux, se rappelle Rodriguez L. Casséus. « La dégradation de la situation économique de la paysannerie a été le facteur qui a le plus contribué à l’exode rural augmentant la pression pour l’occupation des terrains de la zone de Martissant», soutient Olsen Jean Julien. Au cours de la période 1986-2006, Martissant a accueilli une bonne partie des 75 000 migrants qui arrivaient chaque année dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, selon la Banque mondiale. 

La population de Martissant est passée de 2 402 habitants en 1968 à 4 133 en 1982, selon le Dr Michèle Oriol, citant le recensement de 1982. 27 ans plus tard (en 2009), on allait franchir la barre de 267 510 habitants et 295 204 en 2015, selon les données de l’Institut haïtien de statistique et d'informatique (IHSI). Cette croissance vertigineuse de la population ne s’accompagnait pas d’opportunités économiques. Au contraire, ces opportunités devenaient de plus en plus rares.

L’ingénieur et architecte Olsen Jean Julien (2017) précise à cet effet : « Dans les années 2000, l’équilibre social et physique du milieu auquel se référait le gouvernement militaire (en 1986) était simplement rompu à Martissant. Des gangs violents, et souvent manipulés politiquement, se sont formés dans les localités de Ti Bwa et de Gran Ravin. Des affrontements divers enregistrés dans la zone, entre 2000 et 2006, ont causé des dizaines de morts (ICG, 2006). »

Le 29 juin 2007, le gouvernement haïtien avait publié un arrêté présidentiel créant le Parc de Martissant qui déclarait d’utilité publique un ensemble de zones d’habitation et de propriétés privées en dédommageant les propriétaires. Parmi ces propriétés figuraient l’Habitation Leclerc, la résidence Katherine Dunham, la résidence Pauline, les propriétés Mangonès et les propriétés Fongging.

La plupart de ces propriétés, observait l’architecte Jean Julien, « mal entretenues et squattées, appartenaient à de hauts fonctionnaires publics, à des artistes et à des commerçants. L’ensemble constituait un site très boisé de 15,98 hectares au cœur de la section communale de Martissant ». Le règne des gangs armés faisait déjà peur: « Institutionnalisée comme mécanisme de contrôle territorial adapté à la configuration spatiale du bidonville, la violence est utilisée à des fins politiques dans des contextes de luttes atroces pour le pouvoir. Mais elle sert aussi des fins économiques d’accaparement de terrains à bâtir, d’extraction de rentes et de monopole des trafics de toutes sortes (drogues, personnes, produits avariés, armes à feu, etc.) (Olsen Jean Julien, 2017; Moser, 2004) ».

Dans les États faibles et déstructurés comme en Haïti, poursuit l’ex-ministre de la Culture et de la Communication, « le monopole de la violence publique est souvent insidieusement transféré à des hommes forts des régimes politiques ou à des chefs de gangs, habitants de la zone, qui s’en servent aussi pour s’enrichir ».

M. Jean Julien reprend deux extraits des deux rapports qui retiennent l’attention : « La parcelle de terre qu’occupe aujourd’hui Cité L’Éternel se trouve sur le delta de la mer, une zone marécageuse où poussait une forêt de mangroves quasi impénétrable. Selon les dires des premiers habitants du quartier, cette végétation a été par la suite rasée pour que l’endroit serve de décharge sauvage jusqu’au jour où les hommes de main du président Jean-Claude Duvalier, les Tontons Macoutes, ont commencé à occuper la place. À la chute du gouvernement, en 1986, les membres des forces armées haïtiennes ont récupéré la zone. Puisque les conditions de vie y étaient plutôt difficiles, la plupart ont choisi de céder des terres à quelques paysans et sont partis s’installer dans des quartiers plus accessibles, tels que Cité Plus et Village de Dieu. C’est ainsi que ces nouveaux arrivants ont peu à peu construit de petites habitations au milieu du marécage. (Jean-Bouchard, 2009) ». La construction anarchique et l’absence d’urbanisation ont rendu très difficile la lutte policière contre les gangs armés.

De Montréal étant, Rodriguez Luxama Casséus  vit l’invasion des gangs armés à Martissant avec une grande amertume. Depuis son départ, il a accumulé une solide expérience de 30 ans à bombardier aéronautique au Québec, un leader mondial de l'industrie de l'aviation. Il a été affecté aux différents départements : de la fabrication des avions (montage), en passant par l’expérimental (test sur les composantes des avions), la gestion des matières premières nécessaires à la construction des avions jusqu’à la logistique des affaires. Il ne pouvait pas imaginer que Martissant deviendrait un jour le bastion des gangs armés. De quoi demain sera-t-il fait ? C’est la question qui fait glacer le sang.



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