Dans le tumulte de la crise haïtienne, une nouvelle catégorie de damnés émerge, silencieuse, invisibilisée, abandonnée. Eux, ce sont les sinistrés de la terreur. Des milliers d’habitants, jadis membres de la classe moyenne haïtienne, aujourd’hui dépouillés de tout, exilés de leurs propres quartiers, leurs vies broyées par des bandes armées qui règnent sans partage sur de vastes zones du pays.
Depuis plusieurs mois, les témoignages se multiplient, accablants. Des maisons saccagées, incendiées, vidées de leur contenu. Tout est pris : meubles, électroménagers, fenêtres, portes, même les fils électriques arrachés des murs, même les carreaux. La violence n’épargne rien. Pas même la vie. Hommes, femmes, enfants sont parfois exécutés froidement, ou contraints à la fuite, avec pour seul bien leur survie.
Dans les zones sous contrôle des groupes armés, c’est un nettoyage social qui ne dit pas son nom. Et pourtant, malgré cette réalité insoutenable, l’État haïtien demeure étrangement silencieux, un silence lourd. Aucun programme de soutien psychologique ou matériel, aucun plan de réinsertion, aucun discours national de compassion. Rien. Un vide absolu, aussi profond que la douleur des victimes.
Dans le même temps, l’État fait montre d’une attention sélective. Aux petites et moyennes entreprises (PME), il tend la main : subventions, incitations fiscales, discours d'encouragement à l’investissement. Bien sûr, c’est une démarche légitime. L’économie doit redémarrer. Mais qu’en est-il des citoyens eux-mêmes ? Qu’en est-il de cette frange de la population qui a tout perdu, et dont on ne parle jamais ? Est-ce parce que leurs maisons étaient dans les quartiers pauvres ou populaires qu’ils n’existent plus aux yeux de la République ?
Sommes-nous en train de reconstruire un pays sans reconstruire son peuple ?
La célèbre formule du père fondateur revient à l’esprit : « Et ceux dont les pères sont en Afrique, ils n’auront donc rien ? » Aujourd’hui, elle résonne autrement : Et ceux dont la maison a brûlé ? Ceux dont les enfants ont fui sous les balles ? Ceux qui dormaient dans un lit hier et qui mendient un matelas aujourd’hui ? N'auront-ils donc rien, eux non plus ?
Haïti ne peut pas se permettre d’ignorer un pan entier de sa population en détresse. L’État a le devoir moral et constitutionnel de protéger tous ses citoyens, surtout les plus vulnérables. La relance économique ne peut être réelle et juste si elle exclut ceux qui ont tout perdu.
Il est urgent d’agir. Il faut :
- Recenser les victimes de ces violences dans les quartiers dévastés.
- Créer un fonds spécial d’indemnisation pour les familles sinistrées.
- Assurer un hébergement provisoire digne et une aide alimentaire d’urgence.
- Proposer un accompagnement psychosocial pour les enfants, les femmes, les personnes âgées traumatisées.
- Mettre en place un plan de reconquête des territoires abandonnés, sous contrôle républicain.
Ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Une obligation. Un impératif moral.
Si l’État haïtien ne se réveille pas, il condamnera une génération entière à l’effacement, à la douleur silencieuse, à l’oubli. Et ce serait un crime contre la dignité nationale.
Les Haïtiens doivent ouvrir les yeux. L’indifférence est complice. Ce qui arrive aujourd’hui dans les quartiers oubliés peut frapper demain d'autres zones. Le pays ne tiendra pas si une moitié survit pendant que l’autre se noie.
Il est temps que la société haïtienne regarde en face cette plaie béante. Que les voix s’élèvent. Que l’agenda politique inclue ceux que l’on n’entend plus. Car s’ils n’ont plus de maison, s’ils ont tout perdu, ils restent des citoyens. Ils restent des fils de cette terre.
Et ils ont droit, eux aussi, à quelque chose.
Loubet Alvarez
Citoyen haïtien
Économiste de formation.
