Jean Casimir, ambassadeur de l’histoire décoloniale des Haïtiens

Monique Clesca dresse un éblouissant portrait de Jean Casimir que Le Nouvelliste sera fait le plaisir de publier. Le sociologue présente son parcours et son dernier ouvrage.

Publié le 2021-04-29 | lenouvelliste.com

Jean Casimir, élégamment vêtu d’une guayabelle blanche sur un pantalon brun, accueille avec ses bras ouverts devant le portail pour indiquer l’entrée de son domaine. Il y a quelque chose d’un éden dans ce lieu magnifique, au cœur de la capitale surpeuplée et surchauffée : une mini-forêt tropicale rassemblant des bois précieux tels le gaïac et l’acajou, des arbres fruitiers notamment des avocatiers, quenettiers, manguiers (« corne » il précise), arbres à pain, et un aki jamaïcain, mais aussi des camélias, jacarandas, bougainvilliers japonais, et des pistachiers des Indes. Il est clair qu’on est dans le décor de Port-au-Prince d’un autre temps. Entourés de pipes chinoises, nous sommes bercés par un vent doux qui fait oublier, ne serait-ce que momentanément, les bruits stridents des voitures et piétons passants derrière les murs.

Sur la terrasse, une petite table blanche où est posé un plateau de jus de la passion, d’eau fraiche et de café fumant. D’un geste magistral, il dépose son dernier livre Une lecture decoloniale de l’histoire des Haïtiens, Du Traité de Ryswick à l’Occupation américaine (1697-1915). Publié également en anglais et bientôt en espagnol, il en assure la promotion. Cela fait quinze années qu’il œuvre vers ce moment : un travail de fond de 500 pages qui revisite l’histoire d’Haïti ou plutôt l’histoire des Haïtiens. A écouter et à lire Jean Casimir, il n’y a nulle complaisance pour Christophe Colomb et les autres colons qui le suivront.

Ce refus du colon, de son regard et particulièrement de sa vision, cette fierté voire cet orgueil et ce combat pour placer l’Haïtien au centre de l’histoire, Jean Casimir les a appris chez lui, dans son entourage, et surtout des évènements marquants de 1946. « Si je n’avais pas vécu 1946, je ne pourrais pas faire ce que j’ai fait. Ça m’a aidé à comprendre ce qu’est Haïti et de la mettre en contexte. »

Né en 1938 à Port-au-Prince, Jean Casimir est le second d’une fratrie comptant quatre enfants. Les parents sont des fonctionnaires. La mère, Laure Liautaud, enseignante originaire de la Croix des Bouquets, dirige une petite école à la maison. Son père, Carvillon « Sonson » Casimir « des Casimir de la Croix des Missions, » enseigne le latin au Petit Séminaire et pratique le droit. Il termine sa carrière juge à la cour d’appel ne pouvant accéder à la cour de cassation puisque devenu aveugle.

Jean Casimir parle d’une enfance joyeuse mais modeste. A cause de l’effet de la deuxième guerre mondiale, on ne trouvait rien, dit-il, ni eau, ni farine, ni café donc il fallait inventer des choses pour survivre. « Je me rappelle que mes parents faisaient du savon en brique dans une chaudière pour vendre. On tirait le diable par la queue. » Découvrir la jeunesse de Jean Casimir est découvrir Port-au-Prince des années 40 faite d’histoires privées et de trajectoires sociales. Il parle de la grande messe de 8 :00 à la cathédrale suivie d’un pâté Pauline avec la soupe de giraumon, du jeu de boule faite d’une chaussette ou d’un arbre à pain, du maïs jeté sur le parquet pour le cirer avant les bals de François Dorsainvil au piano, des parades du 18 mai où « il fallait marcher droit, » des punitions « on te tape, on te tire la bouche » si le créole est parlé, du respect de l’école comme fétiche « l’école dit marche et tu marches. » De sa maison en retrait d’une cour en face de l’École République du Venezuela, au cœur de la frontière du Bel Air, l’espace politique du Professeur Daniel Fignolé, il voit descendre le « rouleau compresseur. » C’est la masse d’ouvriers partisans « fignolistes » qui disaient « toutes sortes de choses contre les bourgeois et les mulâtres et réclamer leur leader. » Pour Jean Casimir, le Bel Air est « un peu le calvaire de l’incompréhension à cause de tous ces jets de pierre reçus du rouleau compresseur, car le propriétaire avait loué un immeuble de la cour au candidat Duvigneau, un mulâtre. »

Il grandit dans ce quartier où s’entremêlent classe moyenne et petite bourgeoisie noire, « mais nationaliste pour l’idéologie qu’Haïti est un pays noir, donc le pouvoir doit être noir. » Ses parents font partie justement de cette petite bourgeoisie noire « euro-centrique, excessivement chrétienne, » capable de dominer le latin et pour qui, faire une faute d’orthographe était un crime. « Le purisme de cette équipe était orgueilleux, fier et confiant de son futur. » Il raconte, avec délectation, comment un jour qu’il récitait les sept péchés capitaux de son catéchisme, il entendit un parent dire : ‘Ne dis pas de bêtises. L’orgueil n’est pas un péché capital.’ » Il y a été inculqué.

De sa jeunesse, il garde des souvenirs intacts, au premier rang desquels ses vacances à Hinche chez sa marraine. Là, il fait connaissance avec une autre bourgeoisie noire, celle à cheval sur la zone rurale et la zone urbaine et qui a donné le président Dumarsais Estimé et Charlemagne Péralte, leader de la résistance Caco à l’occupation américaine. « Ce sont des noirs libres depuis le temps de la colonie qui doivent prouver qu’ils sont à la hauteur. Ce secteur veut prendre sa revanche, ayant beaucoup souffert avec l’occupation américaine. » Il passe également des moments précieux chez son parrain au Chemin des Dalles malgré le constat d’un grand déséquilibre de statut entre ce quartier « intolérable, même si c’était celui de mes amis » et son noyau familial.

L’auteur se rappelle d’une vie culturelle riche avec le Jazz des Jeunes, l’orchestre Aux Calebasses, le chanteur-pianiste Guy Durosier, le danseur Léon Destiné, les grandes bandes de Mardi Gras tels Orthophonique et d’Andrea, un homme travestit du Bel Air. Ses souvenirs du jazz « qu’on vivait » sont intacts : c’est Kabann Yaya à la Croix-des-Bouquets, c’est Issa El Saieh. « Il n’y a pas moyen de délier notre adolescence avec Issa El Saieh. On ne peut pas me dire qu’il n’est pas Haïtien. Comment peut-on vouloir faire une différence entre lui et les autres ?»

Jean Casimir se revendique de la génération 46, époque de grande ébullition, de débats d’idées, du journal « La Ruche » des jeunes écrivains Théo Baker et René Depestre, et de la lutte contre les iniquités du gouvernement du Président Elie Lescot et sa politique « mulatriste. » Il se rappelle de Lescot envoyant des pièces d’argent par terre de sa grande voiture et de l’opposition à la pureté chrétienne et blanche représentée par le clergé blanc. « Nous sommes nationalistes, anti-Lescot, anti-guerre. Pour un enfant qui naît dans ce milieu, anticléricale aussi, ceci donne une autonomie de pensée. »

Il est scolarisé au Petit Séminaire, ensuite à Saint Louis de Gonzague qu’il quitte parce que « j’ai souffert de discrimination. » En 1949, le Port-au-Princien part à Camp-Perrin chez les Oblats au Juniorat de Mazenod, lieu de grande influence sur le pays ayant formé Mgr Romulus, Mgr Verrier, Mgr Sansariq, Père Smarth et Père Souffrant. Membre de la dernière des six premières promotions, il est en immersion dans ce monde « qui est une conjonction de personnes comme moi, des mulâtres de Jérémie et des paysans de l’Haïti profonde. » L’utilisation du créole est défendue et il y a une discipline de fer, avec toutes sortes de petites punitions. « Tu ne peux pas jouer avec les prêtes. Tu apprends la discipline de la réflexion et de l’étude. Tu apprends aussi à discuter, à prendre position pour ou contre. »

Les Oblats sont des canadiens et des franco-américains profondément racistes sans s'en rendre compte, déclare Casimir. « La pédophilie, ça existait. Les favoris étaient choisis parmi les élèves à peau plus claire. Je n’ai jamais eu de problème puisque les professeurs ne m’aimaient pas. Pourquoi ? Parce que je suis noir, je suis laid et j’ai une grande bouche. Ça m’a protégé. »

Jean Casimir décide de se faire prête. Il sourit en lâchant : « Oui, j’ai porté la soutane noire. Avec la ceinture. » Alors, c’est le départ au Noviciat des Oblats aux États-Unis pour apprendre les règles de la congrégation. « C’était un très bel endroit, un lieu de pèlerinage. Tu passes la journée en silence avec uniquement deux moments où tu peux parler, le matin et le soir. Ça te donne une habitude de parler avec toi-même. Tu apprends à vivre seul. » Coup de théâtre à la fin de l’année. Juste avant de prendre les vœux, « mwen demake. Je me suis dit que je n’allais pas passer ma vie sans femmes. Le célibat ne m’intéressait pas. »

De retour au pays, Jean Casimir trace son chemin. Parmi ses inspirations, il cite le professeur Marcel Gilbert, directeur du Lycée Pétion, où il termine son cycle secondaire une fois revenu à Port-au-Prince. « Il te donnait les cours de philosophie en français et en créole à partir d’exemples de la vie courante en faisant référence à ce que tu connaissais. »

Il intègre l’École Normale Supérieure dans la section sciences sociales. « Leslie Manigat, qui y donnait des cours, était la coqueluche. Il fallait absolument écouter Leslie revenant de La Sorbonne et parlant le français. C’est un des premiers historiens formés qui t’informait d’éléments de l’histoire d’Haïti que tu n’avais pas. »

Il revendique les professeurs Gilbert et Manigat comme mentors, « pour l’enracinement dans la réalité haïtienne. Ils nous ont éduqués pour nous dire que nous sommes noirs. » Malgré cette leçon apprise tôt dans sa vie, il sait bien que les différences sociales entre haïtiens sont parfois infranchissables.

Jean Casimir a le choix entre deux bourses d’études, une pour le Canada et l’autre pour le Mexique. « Je me suis dit que le Mexique doit être plus près d’Haïti. » Ainsi en Janvier 58, il y arrive « sans pouvoir dire ‘Buenos Dias’ » et décide d’étudier la sociologie. La bourse de $200 couvre que les inscriptions, mais après des démarches auprès du gouvernement haïtien, il bénéficie d’une deuxième bourse de $100. Inspiré par les professeurs Gilbert et Manigat, qui lui ont transmis le respect de la réalité haïtienne ainsi que l’amour et la connaissance de l’histoire, il décide de faire sa thèse de licence sur la République d’Haïti. Des années plus tard, il obtiendra son doctorat en sociologie de l'Université nationale autonome du Mexique.

 « Je n’ai rien connu de Duvalier ni de l’insécurité de cette époque de clientélisme absolu, » dit-il, puisque son séjour mexicain coïncide avec les trente années de la dictature. Il parle d’un ton monocorde des militants anti-Duvalier qu’il a connu et qui ont sombré : « Gerald Brierre, un ami de Camp Perrin, passe me voir et on parle politique. Après, j’apprends qu’il est fusillé dans la guerre de Jeune Haïti. Le groupe de Cazale est sorti de Mexico, mais ils ne m’ont pas averti. »

Son histoire avec le secrétariat des Nations Unies commence dans les années 70. Un peu plus tard, il rejoint la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL). A sa retraite de l’ONU en 1988, il rentre en Haïti pour se mettre au service de la République. Deux ans plus tard, il est nommé Secrétaire exécutif du premier conseil électoral qui organise les élections du 16 décembre 1990. Un mois avant le coup d’état contre le Président Jean-Bertrand Aristide, il est nommé Ambassadeur d’Haïti aux États-Unis et représentant permanent auprès de l'Organisation des États Américains.

Les positions enviables sont souvent inconfortables : être ambassadeur accrédité à un pays pendant que le président qu’on représente officiellement est en exil dans ce même pays en est une. Il évoque ce moment : « Mon succès d’ambassadeur n’est pas le succès de Jean Casimir. Aristide a dirigé le pays et il a négocié son retour. »

Jean Casimir analyse pertinemment et relativise avec sagacité, en sociologue et fin observateur d’hommes au pouvoir. « Aristide est brillant, c’est un génie. Il est fondamentalement un intermédiaire, ayant été prête. Mais c’est un homme qui n’a pas de nuance. Il ne fait pas confiance à son ombre, et n’a confiance qu’en lui-même, même un peu trop. »

A l’arrivée au pouvoir du président René Préval, l’ambassadeur présente sa démission qui n’est pas acceptée. Il comprend alors que “Préval comme Aristide ne permet pas les démissions. C’est perçu presque comme une sanction contre eux, ou comme un acte d’indépendance. Leur conception du monde est que ‘tu es leur continuation.’ Ainsi, ils ne vont jamais accepter des démissions. » Il reste en poste mais constate que Préval agit comme son prédécesseur : il traite directement avec le département d’État et non à travers son ambassadeur. « Préval, c’est l’élève d’Aristide, il ne fait pas confiance à son ombre, » confie-t-il.

Jamais on ne sent monter l’amertume ou le regret chez Jean Casimir. « Ni le président Aristide ni le président Préval tolérait l’opposition ouverte, mais chacun la captait en privé. Ils vivent dans un milieu politique où il n’y a pas d’institutions. Ils ne conçoivent pas d’opposition, c’est un phénomène caribéen. »

Pourtant, ce père de trois enfants, dont Georges, un ingénieur, Myriam, une docteure en éducation, Danièle, une avocate, clame, « Je n’ai jamais eu d’ambitions politiques, mais on ne me croyait pas, comme quoi il faut que tu en aies. Je ne suis pas un homme de parti, mais je suis discipliné. Si tu me donnes un travail, je vais le faire. »

Après sa réélection, le président Préval le nomme représentant permanent d’Haïti à l’Unesco.  Il démissionnera avant de se rendre à son poste. Depuis 1997, il est professeur à l’Université d’État d’Haïti, est conférencier et il écrit.

L’auteur a ses raisons d’appeler son livre Une histoire décoloniale des Haïtiens, et non d’Haïti puisque ce sont les Haïtiens qui l’intéresse. Ce que propose Jean Casimir est révolutionnaire car il ne s’agit pas uniquement de réécrire l’histoire, mais plutôt de renouveler la manière -- qu’il appelle décoloniale -- dont on l’aborde. C’est un changement aussi radical que surprenant. Il étrille le monde colonial et ce qu’il convient d’appeler le « regard colonial » qui semble toujours avoir prévalu dans le monde puisque « ceux qui ont colonisé sont ceux qui ont écrit l’histoire. » Son but ultime : restaurer la vérité et entraîner les Haïtiens dans cette lecture. L’effet est puissant.

Aujourd’hui en Europe et aux États-Unis, on parle beaucoup de la différence qui existe entre le regard d’un homme « the male gaze » sur des faits et thématiques par rapport à celui d’une femme « the female gaze. » Faisant le parallèle, comment comprendre la lecture décoloniale par rapport à la lecture coloniale de l’histoire des Haïtiens ? L’affaire parait si compliquée que je lui demande d’imaginer que j’ai 5 ans pour me l’expliquer.

Jean Casimir est un orateur captivant quand il fait vivre, avec un regard colonial, l’arrivée en 1492 de Christophe Colomb en Haïti : « Tu arrives dans la caravelle de Colomb et avec ta longue vue, tu vois des Taïnos. Tu les regardes avec ta vision et ta conception du monde. Ainsi, puisque les femmes et les hommes ne portent rien, tu vois des sauvages, dans le sens brut. Et puisque le printemps est éternel, tu te vois au paradis terrestre. Et puisque tu as une histoire derrière toi -- celle d’être le fils du bon Dieu -- ceux et celles que tu vois en débarquant sont des païens, des mécréants, des infidèles. Pour toi, ces autres, donc ces Tainos, ne sont pas légitimes. Tu penses qu’il s’agit d’une tribu perdue. »

A écouter Jean Casimir, Colomb agit selon sa vision qui est, somme tout, coloniale : « Cette île est quelque chose que le bon Dieu lui a donné. Ça lui appartient. Alors, il y prend possession, au nom de son roi, de sa reine, et de son dieu. Il a le pouvoir, donc il nomme l’île Hispaniola. Et elle devient une partie des possessions du roi d’Espagne. »

Si l’on s’en tient à la définition du sociologue, cette manière de regarder le monde à partir de la caravelle – donc colonial-ement – et d’agir en conséquence, est le propre non seulement de Colomb mais aussi des nombreux chroniqueurs, historiens, géographes, et politiciens qui ont analysé ou écrit Haïti. Le résultat est le récit de l’histoire d’Haïti à travers un regard colonial ou une lecture ou vision coloniale. « Le mot « indien » est une invention du colonialisme, c’est une manière d’homogénéiser pour dire qu’ils sont tous les mêmes, » déclare Jean Casimir.

Tête haute, comme ses convictions, l’auteur me fait vivre l’arrivée de Colomb en Haïti avec le regard décolonial, toujours comme si j’avais 5 ans. « Tu es Taïno, tu as sept à quinze mille ans sur ta terre. Ton pays est organisé : tu as tes zémis (objets vénérés), tu as ta langue, tu as ton mode de vie. Tu vis dans un isolat, parce que tu as toujours eu tout ce qu’il te fallait pour arranger ton monde. Et un jour, tu vois des maisons qui sortent de la mer. Tu vas les recevoir comme tu le fais pour des grandes autorités qui ont l’habitude de te visiter, avec faste et en leur offrant des cadeaux. Tu vois le monde à partir de la plage. »

Prenant goût au regard décolonial, j’insiste pour comprendre la vision qui l’accompagne. Jean Casimir acquiesce : « Colomb me propose de rentrer comme une pièce d’un ensemble pour être meilleur alors que je suis déjà très bien. Je suis assis sur 15 000 ans d’histoire et tu me proposes de changer. Pourquoi ? Tu as ton monde, et je ne peux pas négocier avec toi. Donc je préfère disparaître : je me bats jusqu’à la mort sachant que je vais perdre. Je ne me plie pas. Je préfère mourir. »

Et c’est un suicide collectif des populations indigènes qui s’ensuit. Anacaona se bat jusqu’au dernier moment et les Taïnos disparaissent de manière rapide et radicale. Etant le résultat de la conquête militaire et religieuse de l’Amiral Christophe Colomb et ses hommes, ce suicide collectif est en réalité un génocide – on est dès lors dans leur « nouveau monde, » celui des colons. Et Casimir affirme que la vision coloniale à la base des actions des hommes de Colomb, et plus tard des Français, se poursuivra même sans les colons, avec une partie des indépendantistes noirs et mulâtres captifs ou libres, et aussi lorsque l’île va déclarer son indépendance et s’appeler de nouveau Haïti.

En bon sociologue, Jean Casimir essaye de comprendre pourquoi les captifs ont agi comme ils l’ont fait. La culture des Tainos et après, celle des captifs d’Afrique est une culture opprimée, prise au piège d’un autre système de pensée, explique-t-il mettant l’emphase sur le mot captif puisqu’il fait une distinction claire entre un captif et un esclave. « Tu es captif parce qu’ayant été capturé et fait prisonnier. Les colons veulent traduire les captifs en esclaves, parce que par définition tu es esclave quand ton esprit est dominé. » La domination est effective, assure-t-il, seulement quand l’autre a réussi à enlever la pensée, la culture et la liberté de penser de celui qu’il veut dominer. « Mais c’est là tout le défi : la France ne peut pas faire ce travail. Et cela n’a jamais réussi avec les Haïtiens, » affirme l’auteur qui rejette tout simplement cette notion d’esclaves ou de nègres dominés.

Jean Casimir voit plutôt le génie des captifs, qui deviendront plus tard les Haïtiens. Et c’est l’histoire qu’il raconte dans son opus qui explique comment une personne, dans ce cas, un peuple -- les Haïtiens -- devient ce qu’il est. C’est ce que les Américains appellent « the origin story. » Ainsi, la grande contribution du sociologue est la déconstruction de la pensée, des gestes et des actions des haïtiens face aux dominateurs colons. Quel était leur manière de vivre ou de penser leur permettant de faire les choix qu’ils ont fait ?

Au cœur du livre, Casimir expose le combat contre le système dominant et aussi la conscience et la vision du monde de l’Haïtien.

Le génie de l’Haïtien est qu’il va créer son propre nouveau monde basé sur son vécu qui lui permet de transformer sa fragilité et son impuissance en atout, selon le sociologue, même quand assiégé par le monde moderne. « Notre première tâche pour exister est de recréer ou d’inventer une nouvelle individualité. On ne s’appelle pas pauvre, on s’appelle malheureux -- le concept est plutôt ‘Je n’ai pas de chances, les bandits colons m’ont tout pris !’ » Plusieurs éléments innovants tiendront une place particulière dans l’univers haïtien.

Premièrement, les Haïtiens créent une langue -- le créole, historiquement et dans le monde haïtien antérieur au français -- pour articuler tous leurs concepts. En 1789, les Français parlent diverses langues et non le français qui est l’invention de la cour et de Paris, déclare le sociologue. « Le créole existe et fait Haïti. Le créole a sa souveraineté, ensuite les Haïtiens s’adaptent à la langue française. »

Deuxièmement, les Haïtiens construisent leur communauté. Là aussi, c’est l’invention pour s’adapter. Le meilleur moyen pour les captifs de se protéger, raconte Jean Casimir, c’est de créer un groupement. Et ensuite, d’élaborer un contrat de normes communs qui définissent et structurent les rapports entre les personnes « en opposition au blanc qui pense que nous sommes jetables. » A l’intérieur de cette vie communautaire, ils y inventent une vie privée au cœur d’une vie publique. « C’est un équilibre entre d’une part, ta participation dans la vie publique et d’autre part, ta relation avec ta vie privée puisque tu es le lien entre ces deux vies. Tu es encerclé. Tu es sous siège. Tu as le colon - l’esclavagiste - qui te cerne. Ton problème est : comment vivre dans leur monde, celui ou l’impérialisme trône, surtout quand ta relation avec leur système qui te donne à manger est incontournable ? Voilà pourquoi la femme devient centrale : c’est elle qui entretient les relations communales et négocie avec l’extérieur. »

Troisièmement, l’Haïtien invente un autre système, soit une structure familiale qui n’est pas basée sur la propriété privée individuelle, l’esquivant pour aller vers la communauté collective.

Casimir insiste sur la nécessité de comprendre la logique de la chose et le génie qui guide la fondation du « nouveau monde » haïtien. « Il faut voir et analyser ce système de relation sans jugement de valeur. Ce n’est pas de l’hypocrisie, du cynisme ou de l’opportunisme. C’est la capacité de fonctionner dans un monde. Et de pénétrer le système moderne. C’est de l’intelligence. » Celle des Haïtiens, et si évidente quand il se met dans la peau des captifs : « Nous, les noirs, arrivons seuls, en tant qu’individus : un Peul, un Congo, un Ibo, sans connaître personne et face à un monde que nous ne connaissons pas. Nous sommes autonomes et nous bâtissons notre communauté. C’est cette vie communautaire qui nous protège, et c’est ce que c’est Haïti. Nos choix politiques doivent se faire à partir de la communauté, et non à partir des vœux du commandeur. »

Quatrièmement, les captifs ont une volonté de construire leur nouveau monde en absence de hiérarchie. Le sociologue démontre rigoureusement ce concept aussi simple que complexe. Simple parce qu’il s’appelle « tout moun se moun » qui signifie que chaque personne est à part entière égale à l’autre. Et complexe parce qu’il s’agit d’une véritable philosophie qui reconnaît l’égalité et ceci sans hiérarchie et différence de sexe, de couleur, de race ou de genre.

Le Port-au-Princien s’appuie sur plusieurs éléments pour conceptualiser ses idées et l’aider à mieux comprendre Haïti. Il est inspiré par le Mexique, Porto-Rico, la Jamaïque et la République Démocratique du Congo, tous des lieux où il a ses adresses et ses influences. D’abord Porto Rico, qu’il appelle « une invention des marrons blancs, des « marginaux » de l’Europe, des gens fuyant la modernité, le christianisme et l’inquisition. » L’ile boricua le fait comprendre qu’Haïti est essentiellement caribéenne, qui, pour lui, veut dire « un monde que tu construis avec ta vision anti raciale— donc tout moun se moun. » Ensuite, le Congo qu’il a rêvé de connaître pendant longtemps avant d’y faire une immersion. « Le Kikongo se parle avec des préfix et non des suffixes. Encore le concept : ‘Tout moun se moun’. Je découvre que dans les langues africaines, on n’a pas le concept de race, qui n’est pas un élément significatif de la vie quotidienne. »

Jean Casimir puise également dans la langue créole et le vaudou pour son concept d’égalité des personnes. Le genre n’existe pas en créole, déclare-t-il, justement « parce que tout moun se moun. ‘Li vini.’ Li est-il un homme ou une femme ? ‘Neg ap travay ?’ S’agit-il d’un homme ou d’une femme ? » Le sociologue affirme que la mambo et le houngan sont égaux dans le Vaudou. Ses mots fusent comme des balles. « Les loas sont androgynes. Le premier homme n’existe pas dans le Vaudou, c’est un œuf. C’est le concept d’égalité qui n’établit pas de hiérarchie, parce que tout moun se moun. »

La traversée des siècles passés permet à l’ancien ambassadeur de dire catégoriquement qu’aujourd’hui, le siège d’Haïti a changé. Non seulement parce qu’une partie de la génération du 21ème siècle vit dans la diaspora, mais parce que Haïti est encerclé par les grandes puissances comme les États-Unis. « Le système qui nous étrangle n’est plus le même. En comparaison à 1915 et le 20ème siècle quand le capitalisme et les grandes puissances régnaient, maintenant c’est l’hégémonie américaine. Les Américains mettent de l’ordre en Amérique latine et mettent tout le monde au pas et la France est quasi-absente. C’est l’heure d’une nouvelle occupation. Si nous sommes là avec cette présence envahissante, » lâche l’auteur, « c’est parce que l'État, lisez le gouvernement, n’a rien foutu. »

Toutes nos avancées sont celles de la communauté, avoue-t-il. « L’une d’elles est la démocratisation du pays. Une autre est l’envahissement de tous les secteurs par la langue nationale, ce qui fait peur à nos intermédiaires. Les négociateurs ne peuvent pas gérer cette montée du créole et de la démocratisation à un moment où ils sont en crise. »

Comment se fait-il qu’aujourd’hui nous soyons les plus pauvres ayant été les plus riches ? demande le sociologue. Au 19eme siècle, on garde toutes nos richesses. On quintuple notre population sans immigration. A l’occupation américaine, ils importent des « Syriens » et des Jamaïcains et créent une nouvelle oligarchie. « Ils te font payer ton indépendance, » il répond à sa propre question, concluant qu’il faut prendre conscience de la réalité qu’on ne peut pas se défaire de l’occident.

« Le problème est d’abord les Haïtiens vis à vis de la métropole, qui est aujourd’hui les États-Unis. Les Américains ne peuvent pas laisser Haïti et sont incapables d’accepter que nous ayons un système à nous. Aujourd’hui, Haïti est une colonie. Nous sommes assiégés. Alors, comment vas-tu parler avec la métropole ? Pour éliminer les pièges, il faut tenir compte de l’existence de la botte qui peut t’écraser et d’abord savoir s’ils sont prêts à négocier. » Il ajoute : « Je sais que notre souveraineté doit être mise sur la table, et nous devrions négocier avec eux ce qui est négociable. Notre force est la communauté d’abord. Le non-négociable, c’est le tout moun se moun. C’est notre base. Est-ce qu’aujourd’hui il y a une opportunité pour une percée ? »

Personne ne peut dénier qu’aujourd’hui, Haïti « cette république de médiocres, je te le concède » vit une grande crise existentielle. Le monde est également en crise. Pour arriver au changement, l’ancien ambassadeur recommande que Haïti gère ses alliances avec « les damnés de la terre, » ce que le Baron de Vastey, père de la négritude et idéologue du règne de Henry Christophe, appelait les dissidents de l’occident. « Il faut s’acoquiner avec les dissidents sauvages soit les autres opprimés de l’empire, les amis internationaux sans oublier de structurer les dissidents externes. Le seul monde dans lequel nous pouvons nous insérer, c’est la CARICOM et l’Afrique. Il faut également faire alliance avec le noir américain, bien récupérer les Haïtiens en diaspora et les utiliser pour s’allier avec les autres damnés de la terre. C’est notre seule possibilité de desserrer l’étau américain. Mais il faut que la problématique vécue par la majorité des Haïtiens arrive à l’oreille du pouvoir. Il nous faut assez d’arrogance et de dignité pour y faire face et assez d’humilité pour les écouter. » Le préalable selon lui : la création de la cohésion sociale.

A 83 ans, Jean Casimir a connu une carrière prolifique et un succès professionnel remarquable. Il applique le large savoir qu’il a accumulé en proposant une lecture dans un monde donné : « je n’accepte plus que ce type me dise : ‘Voici.’ C’est lui qui a failli et que je sois sous-développé. C’est lui qui ne comprend pas mon univers. Il faut prendre conscience de notre richesse et de notre pauvreté, de notre autonomie et de ce que nous avons fait. C’est ça la nouvelle vision dé-coloniale. » Désormais, il se consacre à la passion qui l’anime : faire connaître le génie des haïtiens.

Monique Clesca
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