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Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Léo Ferré chante Aragon  Le chanteur français Léo Ferré a popularisé « Est-ce ainsi que les hommes vivent? » Le temps suspend son vol quand j’écoute Ferré ou encore Bernard Lavillier chanter ce poème de Louis Aragon. Une coulée d’or poétique. Le texte prend une dimension dans mon esprit; il me prend par les tripes. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Au regard de l’actualité en Haïti, cette question me lancine.

Publié le 2022-09-28 | lenouvelliste.com

Tout est affaire de décor
Changer de lit changer de corps
À quoi bon 
Puisque c'est encore moi
Qui moi-même me trahis

Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays

Cœur léger, cœur changeant, cœur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours ?
Que faut-il faire de mes nuits ?
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
Je m'endormais comme le bruit

[Refrain]
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent ?

C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenais mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien

Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un cœur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola

[Refrain]
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent ?

Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons, des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke

Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Elle travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'allait jamais revenir

[Refrain]
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent ?

Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton cœur
Un dragon plongea son couteau

[Refrain]
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Et leurs baisers au loin les suivent ?
Comme des soleils révolus.

Texte de Louis Aragon

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Étrange chanson enchâssée dans des vers octosyllabiques, des huitains aux couleurs mélancoliques que j’écoute depuis quelques moments sur Youtube. À travers les voix de Léo Ferré et de Bernard Lavillier, je me repose la question que le poète se posait au début du siècle dernier : « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » La mélancolie de ce texte suinte le fléau de la guerre qui dévasta l’Europe. Les boucheries sur les fronts firent voler en éclats toute logique reposant sur le droit à la vie. C’était un temps absurde. Le poème du fou d’Elsa est une pépite littéraire tirée de « Bierstube Magie allemande » dans le recueil Le Roman inachevé (1956). Un tel morceau, quand je l’écoute, il me renvoie à l’absurdité de la réalité que je suis en train de vivre. En citoyen attentif à la réalité de mon pays, je me demande : quel est le sens de tout ce spectacle auquel j’assiste. La vie ne vaut plus rien dans un décor délétère où l’avenir se vide de tout son sens. 



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