Interview / Partie III

Les cogitations de Dieulermesson Petit-Frère sur l'enseignement au temps de la covid 19

Nous pouvons nous demander par exemple, pour ramener la question à Haïti, ce qui a changé après le tremblement de terre de 2010. Il y a eu de nouveaux riches et de nouveaux pauvres et la situation des plus faibles est devenue plus critique.«Je reviens à nouveau avec « La belle amour humaine » de Lyonel Trouillot, un roman qui pose un problème fondamental, à savoir l’usage de sa présence au monde. Le même problème est soulevé dans « Yanvalou pour Charlie », sinon sous un autre angle. Si vous prenez par exemple l’un des personnages centraux de ce roman, Mathurin D. Saint-Fort, l’avocat qui, à sa rencontre avec Charlie laisse tomber ses masques pour redevenir lui-même et essayer d’être utile à l’autre en oubliant son ego. Oui, nous avons tous droit à une étoile, mais on n’est pas toujours sur de l’atteindre ou la toucher contrairement à ce qu’a toujours voulu Nathanaël, mais le plus important c’est d’être généreux et de se rapprocher de l’autre. Car c’est de la proximité que nait la générosité. Ce qui compte le plus, ce n’est pas l’argent, mais la solidarité, le besoin d’amour, d’aimer et de se sentir aimer et en sécurité. », dixit Dieulermesson Petit-Frère dans cet entretien accordé à Le Nouvelliste. Voici les cogitations d'un professionnel de l'enseignement férocement passionné de livre.

Publié le 2020-07-06 | lenouvelliste.com

L.N.: Et vos cours en langue et littérature française à l'université Paris-Est Créteil. Comment cela se passe-t-il?

Dieulermesson Petit-Frère (DPF) : Paris-Est Créteil, c’est une toute autre histoire. C’est mon université d’accueil pour mes études doctorales. Je devrais faire un voyage fin mars pour assister à des séminaires et faire le point avec ma directrice de thèse, la professeure Yolaine Parisot de l’École Doctorale Cultures et Sociétés, sur l’avancement de mes travaux, mais le coronavirus m’a pris de cours. Il est vrai que l’université a mis des centaines et des milliers de ressources documentaires et collections électroniques disponibles tels JSTOR, CAIRN, Project Muse, HAL, TEL, OpenEdition et autres à la portée des doctorants pour pouvoir avancer avec leurs travaux. Toujours est-il qu’une bonne connexion Internet fait défaut. Ajouter à cela, le problème d’électricité qui est récurrent. Pour vous dire que je n’avance pas vraiment. 

L.N.: Le coronavirus est en train de redessiner le monde. De nouvelles peurs que nous apporte aussi des infondémies, permettez-nous cette expression. Vous en faites aussi un dessin du monde d’aujourd’hui et d’après le Covid-19?

DPF : Certainement, on ne va pas refaire le monde après le passage de la pandémie. Les gens vont devoir tout simplement réapprendre à vivre avec probablement quelques petits changements dans la façon de concevoir la vie (pour certains, bien entendu). Il n’y aura pas un monde nouveau, non. Sinon qu’est-ce qui a changé après la guerre 14-18, après 1945 ? Les inégalités sont devenues plus criantes, certains pays ont vu leur économie prendre de grands essors et d’autres ont tout simplement effondré. Nous pouvons nous demander par exemple, pour ramener la question à Haïti, ce qui a changé après le tremblement de terre de 2010. Il y a eu de nouveaux riches et de nouveaux pauvres et la situation des plus faibles est devenue plus critique. Aujourd’hui, nous vivons avec des failles et notre mémoire est fissurée, et le cyclone PHTK a décapitalisé en moins de dix ans ce qui restait de ce qu’on appelait « la classe moyenne » chez nous.

Passion : Livre

L.N. : Vous êtes professeur, directeur de Legs éditions, on vous voit toujours en train de bouger, ce n’est pas un virus virulent, sans visage qui fait la guerre à l’humanité qui vous empêchera de réaliser ce que vous avez envie de faire? Avons-nous raison ou tort de penser ainsi?

DPF : Le livre a toujours été, comme vous le savez, pour moi une passion. Sans vouloir me livrer à des fanfaronnades pour me faire mousser – comme c’est souvent le cas dans ce pays – je ne peux m’imaginer pas la vie sans les livres. Mon rapport avec ce bel-objet remonte à de très loin dans mon enfance. Petit garçon, je me souviens encore de mes premiers livres de bande dessinée (Lucky Luke, Tintin, les aventures de Spirou) que ma mère m’avait achetés chez un bouquiniste a la Rue Bonne Foi et Cathédrale et les magazines Okapi, Planètes Jeunes et Planète Enfants, Sciences et vie junior, Historia que j’ai découverts à l’Institut français au Bicentenaire (à la Cité de l’exposition). Et un peu plus tard, des poètes tels Prévert, Aragon, Verlaine, Leconte de Lisle, Mallarmé, Musset, Hugo, Heredia, que je lisais dans la bibliothèque de l’Institut –il y avait à l’époque un espace tout à gauche en rentrant, dans une salle retirée, qui était consacré uniquement à la poésie française. D’ailleurs, la bibliothèque, en ces temps-là était un vaste espace avec coin pour enfant équipé d’un lieu de rencontre et discussion tous les samedis matins, salle de lecture, recherche, espace multimédia. Avec ma carte de l’Institut, de la Bibliothèque du Petit Séminaire Collège Saint-Martial, la Bibliothèque Publique à l’avenue Magny, la Bibliothèque de Saint-Antoine dans le quartier de Saint-Antoine à Poupelard (Trouillot a immortalisé ce quartier dans son premier roman « Les fous de Saint-Antoine » paru en 1989), la Bibliothèque de la Grand-Anse, Monique Calixte, je savais lire et emprunter des livres. Et avec des amis et camarades du lycée, on savait discuter de ces livres lors de nos rencontres. Il y avait Ralph Jean-Baptiste, Yvenet, Louguens, Guichard, Sondy, Saint-Éloi, Makendy et plein d’autres. 

Bref, tout ceci pour vous dire que le fait d’être éditeur aujourd’hui n’est nullement un simple fruit du hasard. C’est le résultat d’un construit, de tout un processus, lequel remonte à des années de lecture, de formation et de perfectionnement au quotidien. En plus de son amour pour le livre, l’éditeur est un rêveur et un passeur de rêves, il invente l’espoir, connecte les mondes en même temps qu’il sait écouter les silences et les bruits du monde, parce qu’il est censé porter en lui toutes les voix et toutes les identités qu’il a sues adopter au fil des rencontres. C’est donc un esprit libre, qui n’a pas peur des barrières ou qui n’a que faire des frontières. D’où la nécessité pour que l’éditeur voyage, part à la rencontre de l’autre, à la découverte des autres mondes, des autres paroles, des autres façons de voir car il est aussi cet être qui doit construire un vivre-ensemble, une passerelle pour créer des liens, inventer d’autres imaginaires, d’autres folies aussi. Un livre, ça a le pouvoir de rassembler. Ce n’est pas un virus, sans visage comme le dites, mais sans cœur et sans âme, qui empêchera le livre de circuler, l’éditeur de construire des ponts pour un monde meilleur. Ce n’est pas cette pandémie, d’ailleurs il y en a toujours eu, qui empêchera à l’éditeur de voyager, d’ailleurs son rôle est de faire tomber les frontières. L’éditeur, pour reprendre une phrase de Lyonel Trouillot dans « La belle amour humaine », est « un animal né pour l’errance qui n’a jamais su se fixer ».      

« Legs et Littérature » est une revue thématique francophone

L.N. : Eh oui. Ce numéro de Legs?

DPF : La revue « Legs et Littérature » est à présent à son 15e numéro. En préparation, il est censé paraître fin juin (début juillet) autour de la thématique des Imaginaires, Légendes et Croyances populaires grâce au précieux soutien de la Fondation connaissance et liberté (Fokal). Depuis que nous avions lancé la revue en 2013, mise à part la Galerie Festival Arts de Marie Alice Théard qui avait subventionné le deuxième numéro, il n’y a que la Fokal, en 2016, lors de la préparation du 8e numéro consacré à Marie Vieux-Chauvet, qui nous donne chaque année, à travers son programme de subvention Arts et Culture, une subvention pour la réalisation d’un numéro. Nous en sommes d’ailleurs très reconnaissants et c’est aussi pour une preuve de reconnaissance et de valorisation de notre travail de production de savoirs. 

Comme vous le savez, « Legs et Littérature » est une revue thématique francophone qui parait tous les six mois. Elle donne la parole aux chercheurs de tout horizon en vue de produire et renouveler le discours sur les questions littéraires francophones. Produite par l’Association Legs et Littérature (ALEL), dont l’objectif est de promouvoir les littératures (caribéenne, francophone, latino-américaine et américaine) sous toutes les formes et à travers tous les canaux, par le biais de la revue, nous entendons non seulement stimuler et valoriser la recherche en littérature mais également mettre à la disposition des chercheurs un canal  de vulgarisation pour ces recherches et constituer tout un réseau de chercheurs travaillant sur ces questions.

Pour ce 15e numéro autour des Imaginaires, Légendes et Croyances populaires, nous entendons étudier la question –et c’est toujours le cas – sous divers angles, dans différents aspects et différentes sphères géographiques. Il s’agit donc de voir ce que la littérature apporte aux légendes (et vice versa) et les croyances populaires qui se sont érigés à travers les siècles comme les socles des sociétés. Comment la littérature s’interroge ou interroge-t-elle les légendes et les imaginaires ? Il s’agit de questionner les mythes, les traditions, en invitant les contributeurs/rices à explorer d’autres aspects de la question sur le plan diachronique et synchronique et dégager une vue d’ensemble de la question touchant même à des domaines insolites qui sont peu ou pas abordés par la critique. Aussi plusieurs axes de recherches –pas toujours exhaustifs – sont-ils donc proposés dans l’appel à contributions pour essayer de cerner la problématique.

L’équipe de la revue est donc en plein travail, malgré le confinement et avance –même à petit pas –avec les travaux pour tenter de respecter au mieux l’échéancier. Nous avons reçu plein de propositions qui ont été lues et analysées par notre comité de lecture et évaluées par les pairs. 

L.N. : L’économie est sabrée par le Covid-19. Mais l’économie reviendra comme aussi les beaux jours. Ainsi va le monde depuis des temps immémoriaux. Ce sont les gens qui sont morts qui ne reviendront pas. Avez-vous tiré une sagesse de ces jours sans fin?

DPF : Je reviens à nouveau avec « La belle amour humaine » Lyonel Trouillot, un roman qui pose un problème fondamental, à savoir l’usage de sa présence au monde. Le même problème est soulevé dans « Yanvalou pour Charlie », sinon sous un autre angle. Si vous prenez par exemple l’un des personnages centraux de ce roman, Mathurin D. Saint-Fort, l’avocat qui, à sa rencontre avec Charlie laisse tomber ses masques pour redevenir lui-même et essayer d’être utile à l’autre en oubliant son ego. Oui, nous avons tous droit à une étoile, mais on n’est pas toujours sur de l’atteindre ou la toucher contrairement à ce qu’a toujours voulu Nathanaël, mais le plus important c’est d’être généreux et de se rapprocher de l’autre. Car c’est de la proximité que nait la générosité. Ce qui compte le plus, ce n’est pas l’argent, mais la solidarité, le besoin d’amour, d’aimer et de se sentir aimer et en sécurité. 

Dans « Le vent de janvier » d’Edris Saint-Amand, il y a un grand exemple de générosité en la personne du docteur Laurel qui a préféré laisser sa clinique privée au bas de la ville pour ouvrir à La Croix La Clinique du Peuple pour recevoir les démunis, les laissés-pour-compte et les soigner même sans le sou. La littérature haïtienne est remplie d’exemples de personnages généreux et solidaires : Manuel, Hilarion, Gonaïbo, Thérèse Decatrel, Ezéchiel, Charlie, Nathalie, Azemar Dieswalwe, Daniel Leroy, Lucien Barjeot, Shakira et tant d’autres. Mais qui, dans la vraie vie, a toujours su faire preuve de cette générosité et cette solidarité à avoir animé ces personnages ? Da, le personnage central de l’œuvre de Dany Laferrière, qui offre le café à tout venant, est un autre exemple parfait de cette générosité dont je vous parle. Tout ceci pour vous dire que nous ne sommes pas inscrits dans une mouvance capitaliste, dans une course accélérée de l’argent. Nous sommes plutôt une maison d’édition qui fait dans le social et le solidaire. Bien sûr que nous avons besoin de l’argent pour faire rouler la machine, mais c’est d’abord le livre et sa circulation qui nous intéresse, c’est de voir le petit garçon de Grand-Ravine, la petite fille du Bel-Air avoir accès au livre, à la culture, symbole de cette sagesse que vous évoquez. Voilà, il n’y a que ça qui peut changer les cœurs, les pensées des gens.       

Un an déjà, depuis que nos ventes ont considérablement ralenti. Nous avons raté de nombreux rendez-vous avec les lecteurs et les acheteurs à cause des événements politiques qui ont saccagé le pays l’année dernière. Mais nous avons tenu bon tout de même et nous avons consenti des efforts, grâce à la générosité d’institutions et des amis (Association 4 Chemins, Les petits Soleils, Nouveau Collège Bird, Marc Oddou, Siobhan Meï, Carrol F. Coates, Marie Alice Théard) qui nous ont permis d’offrir des livres dans les écoles et organiser des activités pour les enfants. Sans oublier la collaboration des volontaires, qui ne nous ont pas donné de l’argent, mais de leur temps et savoir-faire pour nous aider, comme Candide, à cultiver notre jardin et porter les autres à faire de même. 

Par ailleurs, j’ai aussi compris que l’éditeur/l’écrivain a son mot à dire dans toute cette histoire. C’est à lui qu’il revient de (re)construire la mémoire, de donner une sépulture à tous ceux qui sont partis et qui n’auront pas la chance de revenir nous parler des mille petites fantaisies de la vie et des audaces pour habiter le monde. 

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant



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