Recension critique

Jean Emmanuel Jacquet ou la sédentarité du poème

Publié le 2020-05-20 | Le Nouvelliste

«La rue Gabart est ta principale maladresse» de Jean Emmanuel Jacquet, publié aux éditions Ruptures, en avril 2016, dans la collection l’Enraciné, est un long poème qui aura marqué des générations de lecteurs dans sa façon de camper le texte dans un seul lieu : Rue Gabart. C’est un bel exercice de sédentarisation ou d’enracinement. Jacquet, jongleur de mots et de vies, se méfie haut la main de l’esthétique nomade où des poètes s’amusent à parler de mille lieux en même temps et au milieu de tout cela, ils ne parlent, au final, d’aucun lieu. L’esprit artiste, parfois, avec la poétique de l’errance ou du flux, fait de la poésie un vide immense et ces poètes prennent ce vide, pour dire un peu avec Paul Valéry, comme l’essence même de la poésie.  Et cette poésie de non-lieu devient une quête de tous les lieux.

Ce souci-là, celui d’écrire sur tout en même temps, prend des visages suivant les poètes. Certains se réclament du Tout-monde. Ils abordent le monde dans tous ses lieux épars qui le constitue. D’autres parlent même d’enracinerrance. Jean Emmanuel Jacquet, lui, dans ce poème précisément, est un poète qui dit que « pierre qui roule n’amasse pas mousse ». Comme si la poésie révèle de l’agriculture. Comme s’il tend à dire il faut que le poète soit assis, là, dans un espace précis, pour la cultiver afin d’engendrer du sens. Du sens commun. Ce n’est pas un refus de l’autre ou des autres lieux, mais une manière de saisir l’ici dans sa spontanéité pour mieux comprendre l’ailleurs, du lieu des angoisses, des mal-vivres, des bonheurs  et du commun destin qui lie tout le monde.

Sur 89 pages, le poète a essayé, avec des moyens détournés, de (re)tracer l’histoire de certains pas qui ont marqué une rue. Et cette rue est incontestablement l’un des particules d’un village. Et ce village, l’un des os de la colonne vertébrale d’un pays. Et ce pays, l’un des lieux du monde. Autant dire, la rue Gabart n’est pas cette rue de Pétion-Ville où « septembre est de tous les étonnements et de mille bretelles de fer, P41», ce lieu avec ces «âmes perdues qui se reperdent dans le score des jours funèbres, P67 »,  mais cette rue du monde. Car une rue, dirait Baudelaire, peut être n’importe où, mais jamais hors du monde.

Jacquet fait de la poésie un lieu. Il fait surtout de la poésie du lieu ou d’un lieu. C’est également ce qu’il a fait dans sa nouvelle «Kalawòch(2015) », qui est l’histoire d’un village ou d’un homme, Matin. Contrairement à son récit « Quartiers d’oublis (2014), passant en revue les lieux inoubliables qu’il a sillonnés en lien avec un être cher, qui s’inscrit dans cet imaginaire nomade, le livre « «La rue Gabart est ta principale maladresse» ne se déplace pas. Il est là, à la rue Gabart. C’est une sédentarité que le poète a exploité avec beaucoup de don. Une sédentarité qui n’est pas fermée, mais ouverte sur le l’autre. Sur le monde. Pour lui, écrire serait «partir d’un lieu ».

Le poème est sédentarisé

Non seulement le poème est sédentarisé, mais il est aussi sédentarisant parce qu’il fixe  et influence le lecteur à y rester, à lire tout le livre, page après page, à ne pas du tout se déplacer une seconde, si ce n’est entre les feuilles imprimées. Cette sédentarisation comme processus évolutif ou création littéraire vaut la peine d’être signalée. Jacquet n’est pas un poète qui parle du monde à partir du monde, du gros, mais plutôt à partir d’un lieu unique, de l’infime et de l’infirme. Qu’il est beau de parler du monde à partir d’une rue, laconique et ironique, puisque les mouvements de cette dite rue sont générateurs de sens pour comprendre ceux du monde. Autrement dit, le poète croit que l’ici est partie intégrante de l’ailleurs et qu’entre-eux, il n’y a jamais eu de frontière. 

« Tu contournes la ville de tes cheveux

Et dessines un self langage

Rouge comme ta robe du dimanche

Sans mot de passe

Sans carnet

Pas de haine dans ton mouchoir

Tout ce que tu portes abandonne le mensonge

Dans la nudité de la fleur » (P23). 

Tes odeurs me conduisent vers d’autres odeurs

Tu allonges la mort sur le fragment de pierre

Et le manquement redevient symptôme

Ton arome dégouline dans le couloir

Le crépuscule vidé de son noir sordide

Ne laisse pas ta porte ouverte à l’horizon incertain

S’ils sont des séjours inertes

Sur ce pays à carapaces de porcelaine

Il ne reste pour le silence que ton portrait

Dans des coquilles de vœux » (P31).

«La rue Gabart est ta principale maladresse» est ce poème  de Jean Emmanuel Jacquet qui  épouse l’instant présent ou un lieu précis pour mieux dire l’éternité ou les multiples lieux de la terre. 

Webert  Pierre-louis Auteur

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